‹ Au régime de l'eau [microforme]Chapitre 10 sur 30 · IDÉES CHANGENT · texte numérisé non relu

IDÉES CHANGENT

omment Les idées

Depuis qu’il est marié, M. Jean ne cesse de dire : Ce que femme veut, Dieu le veut.

Quand il réfléchit sérieusement aux quinze ans de bonheur perdus, par sa faute, et au grand changement

que l’énergique résistance de Clarisse amena dans ses idées et dans sa conduite, il ne peut s'empêcher de redire : “ Oui, elle avait bien raison, ma Clarisse.”

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Et pourquoi aurait-elle eu tort ?

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Est-ce parce qu’elle aurait sollicité les conseils de sa mère ? Ou bien parce qu’elle les aurait suivis !

Rien ne lui avait paru plus digne d’admiration que la conviction de Clarisse, laquelle l’assujettissait à conformer sa vie à ses principes, malgré le sacrifice imposé à son cœur.

Car, il le savait bien, malgré son manque de générosité à lui, jamais Clarisse n’avait songé un instant à recevoir un autre ami, puisqu'elle l’aimait sincèrement.

N'est-ce pas cette constance du dévouement qui l’a conquis ?

Il se peut rendre témoignage de n’avoir jamais trahi son cœur. Il l’aimait, oui, sans vouloir cependant consentir à faire la promesse

exigée de ne jamais prendre, ni offrir de boissons enivrantes.

Pour ça, il voulait faire à sa tête ! Le refus avait été clair, net et ferme.

Pendant quinze ans, son entêtement s'était buté contre sa raison et son cœur.

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Que de discussions passionnées, que de pourquoi posés à tout venant ! Il aurait voulu avoir raison... et tout lui montrait qu'il avait tort.

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Maintenant qu’elle est sa femme, Clarisse lui semble être le bon sens personnifié. Il l’admire, certes, autant qu’il l’aime, et volontiers il accepte son aide pour la défense de ses nouvelles opinions.

Le plus rude apostolat de M. Jean, c’est qu’il est en train de convertir son beau-père, le vieux Nicolas.

Clarisse n’a jamais longtemps discuté avec son père, car si tôt qu’il se voyait à court d’argurnents, il s’exclamait, avec un geste sipnificatif de la tête :

— Allons ! vas-tu te taire ? Tu parles comme une femme, et les femmes, qu'est-ce que ça connait dans tout ça ?

++ C’était une belle noce, disait le vieux Nicolas,

mais on aurait bien pu offrir un petit verre à la visite.

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— À quoi bon, répondait Jean. Dans les noces, comme dans toute réunion publique, moins il y a de boisson, plus il y a de gaieté.

— Tout de même, un petit coup, ça donne de l'esprit et ça dégourdit la langue.

— Et quelquefois l’esprit s’en va, et la langue parle trop et parle mal, dit Clarisse avec vivacité.

— Pour le plaisir, père, dit Jean, la boisson et rien c’est pareil.

— C’est tout de même bon...

— C’est “bon” pour le malheur, reprit Clarisse.

Puis, encouragée par le regard approbateur de son mari, elle ne donna pas de relâche au père - Nicolas, tant et si bien qu’à la fin, il dit comme elle.

Claire et nette, la voix de Clarisse se faisait ironique, quand elle lui disait : Boisson égale poison.

Qu'est-ce que la boisson ?

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s Écoutez ceci, père, ce ne sont pas des paroles À de femmes, ça.

Et elle lisait :

e BOISSON : POISON Û

L’Alcool a la parole.

“ Qu'’es-tu ? lui demande-t-on.

‘Je suis un poison(1). Je ne suis ni un “tonique ni un stimulant, ni un réconfortant ‘de ma nature. Je suis un intoxicant, c’est- ‘‘à-dire.je suis un “ poison ”. Voyez par mes “œuvres. Je fais plus de victimes que toutes “‘les épidémies ensemble.

“C’est Gladstone qui a dit que la boisson “tue plus de monde que la peste, la famine ‘“‘et la guerre. Je ruine les familles et prépare “les générations d’enfants rachitiques et scro- ‘“‘fuleux. Je fais le lit de la tuberculose. Je

(1) Un poison est un corps, qui, en raison de sa composition chimique, trouble et ren impossible le fonctionnement normal de nos organes vitaux, les troubles déterminés, étant tantôt légers et de durée Passagère, tantôt permanents et irréparables, suivant la dose, suivant la qualité, suivant le durée de Paction du toxique (du poison).

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“suis de l’épilepsie en bouteilles. Je remplis “* de fous les asiles, d’incurables les hôpitaux, de “criminels les prisons. Je n’étanche pas la “soif, je la donne : je ne réchauffe pas, j'’en- “gourdis : je tue la faim, je ne fortifie pas, je “suis la mort !”

“La science affirme à mon sujet : “ Tout ‘alcool, même le plus pur, est un poison.”

“ La science a raison.

‘Il y a bien des gens intéressés à me fabriquer, à me vendre, qui disent le contraire, mais ils se mentent à eux-mêmes, ou mentent aux autres. Ce sont presque toujours de malheureux égoïstes qui ne recherchent pas le bien de l'humanité, mais leur intérêt, en trompant tous ceux qui sont encore imbus des erreurs et des préjugés concernant la boisson. Tout ce qu’il peuvent dire de vrai est ceci :

“ Distillateurs, marchands en gros et en détail, cabaretiers, nous sommes, bon peuple, ort dévoués à la prospérité nationale, nous voulons procurer du travail aux agents de police, aux huissiers, aux juges, aux géoliers, aux

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aliénistes, aux avocats, aux croque-morts et aux fossoyeurs, en faisant notre petit commerce et de gros profits !

“Mais moi, la boisson, je sais bien qu’au

même titre que la morphine, la cocaïne ou

l’opium, je suis un poison qui tue, et mon nom c’est : l’alcool.”

Un poison qui tue !

Et Clarisse, feuilletant le volume : LA Lurre

ANTIALCOOLIQUE, trouve cette histoire qui prouve sa thèse :

Au club, en temps d’élection, en 1904, on boit. De grands garçons sont là, échauffés déjà par le whiskey. Plusieurs enfants, assis dans un escalier, écoutent des chansons vulgaires. Les pères, qui ont loué leur maison, sont les plus “ émêchés ” de tous. Par une sinistre inspiration, un des grands garçons suggère de faire “prendre un coup” aux petits : question de s’amuser à les voir ivres, On verse : “ Prends ça toi, petit Jos, tu es un

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homme : tu nous chanteras une petite chanson. Et l'enfant avale d’un trait un whiskey à 38%.

‘“ Ça brule ! ça brule !”

“Prends un peu d’eau et chante-nous quelque chose.”

Et l’enfant, çinq minutes plus tard, se lève, pousse un cri déchirant, le regard convulsé, trébuche et tombe. On l’apporte à sa mère, dans une chambre voisine. Dix-sept heures durant, le médecin tente vainement de le sauver par les remèdes les plus énergiques Quand la mort vint le délivrer de ses tortures, d’un enfant robuste, l’alcool et ses suites avaient fait un squelette. Il avait huit ans !

La mort a-t-elle ouvert les yeux aux malheureux jeunes gens et leur a-t-elle prouvé que l’alcool est un poison qui tue ?

Le père de cet enfant boit encore, car quia bu, boira.

Misère !(1)

(1) La lutte antialcoolique, 15e mille, page 24.

VISITF À LA MODE

L'autre soir, il y avait un tapage en règle au foyer où M.

Jean et Clarisse vivent depuis leur mariage en si parfaite intelligence...

C'était si étrange... On parlait si haut que, passant et

sans vouloir écouter aux portes, j’entendis...

‘Oui, moyens nouveaux et très faciles de s'enrichir vite... pas de travail pénible...

Des parts... Des actions... Acheter ües “ stocks ”... Spéculation dans les immeubles

Parts dans les mines... Dans la distillerie... Les pontsen fer... (Ça c’est solide)... Les ciments... ”

— Oui, oui, c’est comme la culture du tabac, du foin, des “‘ soleils ” et l'élevage des poules... quand on en a, Ça paye, mais l'important c’est d’en avoir, disait M. Jean.

— Eh, bien, moi, j’ai une splendide affaire, qui vaut mieux que tout ce qui se fait de spécu-

lations dans le “ Greater Montreal ”.

(Gare à vous, je soupçonne un agent d’immeubles ou un chevalier d'industrie.)

Et M. Jean ouvrait la porte toute grande, avec le geste d’un homme qui n’a pas de temps à perdre...

— Enfin, disait l’autre, avecun aplomb digne de l’absolue vérité, enfin, vous comprenez, mon cher ami, que si ce n’était pas vous, jamais personne ne saurait la chance extraordinaire que j'ai. Voici: je veux vous laisser la moitié de mes parts dans l’immeuble de Y, un bel hôtel à la campagne, paroisse riche, où...

l’on boit passablement.

— Assez, dit Jean, je connais la chanson.

Gardez toutes vos chances pour vous. J'ai

mes affaires... J'ai fait mes placements.

Laissez-nous en paix.

— Bonsoir, alors. Je suis pressé. Je regrette pour vous.

— Bonsoir, soyez sans regrets. Bonne chance !

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— Quel est celui-là, demande Clarisse ?

— Un homme que j’ai rencontré une fois au village, un espèce d’agent d'immeubles.

— De meubles ?

— Oh ! non, pas de meubles, mais d’immeubles, c’est-à-dire de terres, de lots, de maisons.

— Et qu'est-ce qu’il t'offrait, celui-là ?

— Un hôtel inutile et pouilleux, pouilleux avec sa buvette, et pouilleux cent fois plus encore, quand sa buvette sera abolie.

— C’est étrange, ces hôtelleries où les voyageurs ne vont jamais et qui ferment quand on leur enlève la licence de vendre des alcools.

— J’en connais, dit Jean.

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