hommes restent sur le carreau dont 4.000 ennemis
Mais bientôt les Impériaux sont 50.000; Turenne ne dispose que de la moitié de cet effectif. Il manœuvre habilement et se retire en bon ordre sans que l'ennemi ose l'attaquer. Au fur et à mesure, d'ail-
lés Impériaux abandonnèrent 2.500 blessés et malades. Après quoi, Turenne reprend Strasbourg le 11 janvier.
Pendant cette guerre qui pourrait être dénommée avec exactitude. Campagne du Rhin de Turenne, l'armée française a franchi six fois le fleuve, nombre considérable en raison des difficultés d'une pareille entreprise au xvip siècle.
Telle fut cette géniale campagne, (( la plus belle peut-être que présente l'histoire militaire de l'ancienne France. »
Reprise de Strasbourg.
La Paix de Westphalie avait placé Strasbourg dans une situation équivoque, les All-emands ayant trouvé le moyen de donner et retenir à la fois, espérant bien profiter plus tard de cette obscurité. Mais en 1680, le conseil supérieur de Brisach trancha juridiquement la question et mit en la souveraineté de 1^ France Strasbourg et dix villes libres d'Alsace.
L'occupation se fit en 1681, sans combat. Le parti catholique, dévoué à la France, avait aidé à cette conquête pacifique que ratifia le Traité de Ryswick.
Louis XV et le Rhi
Soiis le règne de Louis XV, le Rhin fut franchi un certain nombre de fois par les armées françaises.
D'abord, en 1733, par le maréchal de Villars qui s'empara de Kehl, lors de la démonstration en faveur de Stanislas Leczinski, candidat au trône de Pologne.
En 1743, au cours de la guerre de Succession d'Autriche, le duc de Noailles arrête sur le Mein les anglo-allemands.
En 1744, Menzel, chef de brigands à la solde de l'empereur d'Allemagne soutient la guerre de partisans en Lorraine et périt d'un coup de feu.
La même année les Allemands fran-
chissaient le Rhin à Germersheim :
Louis XV et Noailles se portent au-devant d'eux avec 35.000 hommes, le roi tombe malade à Metz, Noailles soutient la campagne et chasse l'ennemi avec l'aide du maréchal de Saxe qui, opérant une puissante diversion, envahit l'Allemagne.
La Guerre de Succession d'Autriche, marquée par la victoire de Marie-Thérèse sur la coalition européenne et la France, se termine par la Paix d'Aix-la- Chapelle (octobre 1748).
La lutte reprend en 1756 : les historiens ont appelé ce nouveau conflit :
Guerre de Sept ans. Le roi Louis XV, par une erreur fatale, abandonne son ancien allié, le roi de Prusse, pour s'allier à son ancien ennemi, l'Autriche.
20.000 Français commandés par Soubise sont battus à Rosbach en Saxe par Frédéric II, pendant que le comte de Clermont est défait à Minden et Crefeld.
Cette guerre affirnie Iq. puissance naissante de la maison de Prusse et affaiblit la France qui perd le Canada, la Louisiane, les Antilles, le Sénégal et les Indes, laissant l'Angleterre maîtresse des mers (1703).
| \ n-^J^^^^ IÛ30
La Révolution conquiert le Rhin Gaulois.
Le roi Louis XVI reçut une succession trop lourde pour ses épaules. Sans méchanceté mais sans caractère, il ne sut
LA LUTTE SUR LE RHIN
iii détourner ni diriger l'orage révolutionnaire.
L'Autriche et la Prusse voulurent le secourir, signèrent la Convention de Pilnitz, à laquelle le 20 avril 1792 le ministère Girondin répondit par une déclaration de guerre. La frontière est envahie et le 11 juillet, la patrie déclarée en danger. Verdun est pris.
Le manifeste de Brunschwick paraît.
Le 20 septembre, Dumouriez et Kellermann dégagent la frontière par la victoire de Valmy. La Convention nationale proclame la République le 22 septembre. Dumouriez bat les Autrichiens à Jemmapes.
L'exécution du roi Louis XVI déchaîne une nouvelle coalition contre la France. Les émigrés la provoquent en appelant l'étranger comme jadis le parti aristocratique de la Gaule avait appelé les Romains. La cam.pagne s'ouvre par la défaite de Neerwinden, les capitulations de Mayence et Valenciennes.
(( Les limites de la France sont marquées par la nature, s'écrie Danton, nous les atteindrons dans les quatre points, à l'Océan, au Rhin, aux Alpes, aux Pyrénées. »
Carnot organise les armées de la Révolution et aidé de Jourdan il remporte la victoire de Wattignies pendant que, sur le Rhin, Hoche et Pichegru se rendent maîtres des lignes de Wissem- Î30urg (1799).
Kléber assiège Maestricht, puis Mayen-
ce. Jourdan retient les Autrichiens devant Cologne et s'empare de Bonn, tandis que Pichegru passe la Meuse et, s'avançant jusqu'au Vaal, prend Maestricht.
En janvier 1795, Pichegru, franchit le Vaal glacé, s'empare de la Hollande défendue par le prince d'Orange. Au cours de cette campagne des houzards français sur les glaces du Zuyderzée, enlèvent la flotte hollandaise !
En 1795, le traité de Baie assure à la République la Belgique, toute la rive gauche du Rhin et Mayence, réalisant ainsi les paroles de Cambacérès : « Nous tracerons d'une main sûre les limites naturelles de la République. »
Deux puissances seulement avaient désarmé : la Prusse et l'Espagne. Deux autres restaient à réduire : l'Angleterre et l'Autriche. Le Directoire, qui venait de remplacer la Convention, poursuivit la guerre contre l'une et l'autre. Le plan de Carnot était de faire converger trois armées françaises sur Vienne : l'armée de Sambre-et-Meuse par la vallée du Mein, l'armée de Rhin-et-Moselle par la vallée du E)anube, l'armée d'Italie par la vallée du Pô et le Tyrol. Après quelques insuccès en 1795" et 1796, Bonaparte prenait le commandement de la dernière armée, et dans une campagne qui devait à jamais le couvrir de gloire et au cours de laquelle il détruisit quatre armées, chacune d'un effectif supérieur à la sienne, il défit les six premiers capitaines de l'Autriche et accula ce dernier pays à la paix.
Aux préliminaires de Leoben (avril 1797), il réclame, entre autres clauses,
la reconnaissance absolue du Rhin comme frontière de France. Ces préliminaires aboutirent au Traité de Campo- Formio, signé pour la France et l'Autriche par Bonaparte et l'archiduc Charles. Au moment même où se signait le traité, les deux autres armées étaient victorieuses : Hoche, passant le Rhin à Neuwied, battant le général Krey, arrivait le 23 avril devant Francfort. Moreau franchissait le fleuve au-dessous de Strasbourg, enlevant Diersheim.
L'Angleterre restait seule contre la France. Bonaparte l'attaquait à la fois en Irlande et en Egypte.
Bonaparte.
La France identifiée avec la Gaule.
Le 26 avril 1800, le général Moreau, sur les instances de Bonaparte consul, passa le Rhin à Strasbourg, Brisach et Baie, trompant l'Autrichien Krey qui défendait les défilés de la forêt Noire, pendant que d'autres divisions françaises traversaient le haut fleuve à Schaffouse ; l'Autriche fut complètement battue à Engen, puis à Mœsskirch. Moreau marcha ensuite victorieusement sur le Danube.
Le Traité de Lunéville, signé le 4 février 1801, avec l'Autriche, nous confirma une troisième fois la possession de la rive gauche du Rhin.
Napoléon conquiert
la rive droite du Rhin.
En 1806, l'armée formée au camp de Boulogne fut reportée sur le Rhin, l'attaque contre l'Angleterre ayant échoué par la faute de l'amiral Villeneuve qui se laissa bloquer par Nelson dans Cadix.
La Paix de Presbourg qui mit fin à la troisième coalition, consacra la destruction de l'Empire d'Allemagne. A la suite de ce traité et pendant huit années, les aigles françaises planèrent sur les deux rives : la France était maîtresse de l'Europe.
Il est inutile de résumer ici l'histoire des coalitions d'abord facilement domptées, puis de plus en plus formidables et pressantes, jusqu'au moment où la Grande Armée se fondit dans les déserts glacés de la Russie.
Le grand dessein de Talleyrand.
Après la capitulation d'Ulm, l'Empereur ne s'arrêta pas au plan fameux que Talleyrand lui adressait de Strasbourg, plan qui, modifiant les aspirations européennes, pouvait consacrer les conquêtes de l'Empire dans un équilibre nouveau.
« Il y avait en Europe, disait M. de Talleyrand, quatre grandes puissances :
LA LUTTE SUR LE RHIN
la France, l'Autriche, l'Angleterre, la Russie, la Prusse n'ayant été placée un instant sur la même ligne que par le génie de Frédéric II ; la France était la seule puissance parfaite (ce sont ses expressions), parce que seule elle réunissait dans une juste proportion les deux éléments de grandeur inégalement répartis entre les autres, les richesses et les hommes ; l'Autriche et l'Angleterre étaient alors les ennemies naturelles de la France, et la Russie son ennemie indirecte par la sollicitation des deux autres et par ses projets sur l'Empire ottoman ; l'Autriche, tant qu'elle ne serait pas en rivalité avec la Russie, et la Russie, tant qu'elle resterait en contact avec la Porte, seraient facilement unies par l'Angleterre dans une alliance commune ; du maintien d'un tel système de rapports entre les grands Etats de l'Europe naîtraient des causes permanentes de guerre ; les paix ne seraient que des trêves et l'effusion du sang humain ne serait que suspendue.
« Il (Taileyrand) proposait d'éloigner l'Autriche de l'Itahe en lui ôtant l'Etat vénitien, de la Suisse en lui ôtant le Tyrol, de l'Allemagne méridionale en lui ôtant ses possessions de Souabe. De cette manière, elle cesserait d'être en contact avec les Etats fondés ou protégés par la France, et ne resterait plus en hostilité naturelle avec elle. Pour surcroît de précaution, l'Etat vénitien ne devait ^pas être incorporé au royaume d'Italie, mais
être interposé, comme Etat républicain et indépendant, entre ce royaume et l'Autriche. Après avoir dépouillé celle-ci sur un point, il l'agrandissait sur un autre et lui donnait des compensations territoriales dans la vallée même du Danube, qui est le grand fleuve autrichien. Elles consistaient dans la Valachie, la Moldavie, la Bessarabie et la partie la plus septentrionale de la Bulgarie.
(( Par là, disait-il en concluant^ les Allemands seraient pour toujours exclus de l'Italie, et les guerres, que leurs prétentions sur ce beau pays avaient entretenues pendant tant de siècles, se trouveraient à jamais éteintes ; l'Autriche, possédant tout le cours du Danube et une partie des côtes de la mer Noire, serait voisine de la Russie et dès lors sa rivale, serait éloignée de la France, et dès lors son alliée ; l'Empire ottoman achèterait, par le sacrifice utile de provinces que les Russes avaient déjà envahies, sa sûreté et un long avenir ; l'Angleterre ne trouverait plus d'alliés sur le continent ou n'en trouverait que d'inutiles ; les Russes comprimés dans leurs déserts, porteraient leur inquiétude et leurs efforts vers le midi de l'Asie, et le cours des événements les mettrait en présence des Anglais, transformant en futurs adversaires ces confédérés d'aujourd'hui. »
Le jour même où M. de Taylleyrand reçut à Vienne la nouvelle de la victoire d'Austerlitz, il écrivit à l'Empereur :
« Votre Majesté peut maintenant briser la monarchie autrichienne ou la relever. L'existence de cette monarchie dans sa masse est indispensable au salut futur des nations civilisées... Je supplie Votre Majesté de relire le projet que j'eus l'honneur de lui adresser de Strasbourg.» (( Ce plan, exécutable à une époque où rien n'était impossible, aurait sans doute préparé un autre avenir à l'Europe. Mais il ne fut point agréé par l'Empereur. Napoléon procéda comme il avait fait jusqu'alors, sans gagner le vaincu et sans le détruire. Il se contenta de se renforcer et de l'affaiblir. Il abolit le Saint-Empire romain qui existait depuis Charlemagne, et il forma la confédération du Rhin, dont il se fi le protecteur. Il agrandit les Etats se^ condaires de l'Allemagne qui se trouvaient naturellement dans son alliance, et en érigea plusieurs en royaumes. Il y étendit le principe de la Révolution en supprimant les souverainetés féodales de la noblesse immédiate, comme il avait supprimé trois ans auparavant, les souverainetés ecclésiastiques. Il réduisit la puissance de l'Autriche, à laquelle il ôta ce qu'elle possédait encore en Italie sans lui accorder ce qui pouvait la dédomm.ager sur le Danube et il l'abattit sans la dompter. Tels furent les résultats de la bataille d'Austerlitz et du traité de Presbourg. Il se condamnait à toujours combattre ceux qu'il ne pourrait pas toujours soumettre. »
Napoléon perd les frontières
naturelles de la Gaule.
(( Plus tard, Napoléon ne sut pas profiter davantage des dernières ouvertures de paix faites par l'Europe.
(( A Prague, il aurait obtenu le maintien d'une partie de ses établissements européens ; à Francfort, le 10 novembre 1813, il aurait co-nservé les limites naturelles de la France.
(( D'après ces propositions à jamais regrettables, les souverains alliés étaient unanimement d'accord (c'était leur propre langage) sur la puissance et la prépondérance que la France devait conserver dans son intégrité, en se renfermant dans ses limites naturelles, qui étaient le Rhin, les Alpes et les Pyrénées. Il assuraient donc vouloir fonder sur l'indépendance continentale et maritime de toutes les nations la paix et l'équilibre du monde. Equitable et habile projet, bien différent de celui qui fut exécuté quelques mois après ! L'arrangement des territoires aurait été réglé d'après les frontières naturelles, et fondé sur le besoin réciproque d'indépendance.
« Napoléon accepta les bases de Francfort, mais pas assez vite. Il aurait dû prendre son parti et consommer le sacrifice en vingt-quatre heures. Les souverains se repentirent de leur modération.
Ils retardèrent l'ouverture des négocia-
LA LUTTE SUR LE RHIN
tions, franchirent le Rhin et, lorsqu'ils envoyèrent leurs plénipotentiaires à Chàtillon, au lieu de la France indépendante qu'ils avaient voulue à Francfort, ils voulurent une France ouverte aux entreprises des autres Etats sur une frontière de cent cinquante lieues, et perdant même la puissance relative qu'elle avait en 1792, car depuis lors tous les Etats principaux s'étaient agrandis. Ce fut sur ces nouvelles bases que les alliés, excités à des représailles par leurs succès, proposèrent de traiter à Châtillon-sur-Seine.
(( Ici il faut admirer l'Empereur. En recevant ce nouvel ultimatum, il fut saisi d'une noble et patriotique colère. Il écrivit de ses bivouacs, entre Seine et Marne, à son plénipotentiaire le duc de Vicence, une lettre que je suis heureux de faire connaître : « J'ai reçu, lui disait-il, les propositions qui vous ont été remises. Il n'y a pas un Français dont elles ne fassent bouillir le sang d'indignation. La France, pour être aussi forte qu'elle l'était en 1788, doit avoir ses limites naturelles en compensation du partage de la Pologne, de la destruction du clergé d'Allemagne et des grandes acquisitions faites par l'Angleterre en Asie. Je suis si ému de cette infâme proposition que je me crois déshonoré rien que de m'être mis dans le cas qu'on me Tait faite. Je crois que j'aurais mieux aimé perdre Paris que de voir faire de telles propositions au peuple français, et je préférerais voir les Bourbons en France avec des conditions raisonnables. »
(( Il refusa donc. S'enfermer dans la France de 1792, lui qui l'avait trouvée jusqu'aux Alpes et jusqu'au Rhin par la République, et qui avait prêté serment de maintenir l'intégrité de son territoire, c'était au-dessus de sa volonté et même de sa position. La victoire était l'origine, le principe, la base du gouvernement impérial. Il perdait sa légitimité en perdant sa grandeur. Napoléon le sentait. Il aurait pu s'arrêter en montant, il ne le pouvait pas en descendant.
« Aussi avait-il écrit à son plénipotentiaire, dès le 19 janvier, avant d'entrer en campagne : Si Von propose les anciennes limites, fai trois partis à prendre : ou combattre et vaincre, ou combattre et mourir glorieusement, ou enfin, si la nation ne me soutient pas, abdiquer. Le système de ramener la France à ses anciennes frontières est inséparable du rétablissement des Bourbons. » Ce qu'il avait annoncé, il l'exécuta. Il entreprit cette immortelle campagne faite, non commue celle d'Italie dans sa jeunesse, en pays ennemi, mais dans les fatigues de l'âge, sur le territoire de la patrie, au milieu des revers
et des défections, contre l'Europe et sans illusion. Jamais son activité ne fut plus infatigable, sa volonté plus forte, son âme plus fière, son génie plus grand, ses victoires plus inutiles, mais plus admirables. L'astre, avant de disparaître, jeta de magnifiques lueurs. »
Le 30 octobre 1813, l'Empereur repassait le Rhin, battant en retraite devant la sixième coalition de l'Europe.
Blûcher franchit le fleuve le 1^^ janvier 1814 à Manheim.
La Restauration.
La frontière du Rhin compromise.
L'Empereur abdiqua à Fontainebleau le 11 avril 1814, et par le Traité de Vienne (1815) la France conservait la frontière du Rhin de Bâle jusqu'à la Lauter, sur une longueur d'environ 200 kilomètres.
L'Acte final du Congrès de [.Vienne donna à l'Angleterre des avantages aux colonies, à la Russie des accroissements vers l'Orient, à la Suisse neuf nouveaux cantons. La Belgique et la Hollande réunies sous le nom de royaume des Pays- Bas, menaçaient la France du côté du nord. La Prusse s'accrut d'un tiers de la Saxe, de la Poméranie suédoise, de la Westphalie et des provinces du Rhin :
elle perdait par contre sa part de la Pologne, cédée aux Russes. L'Autriche s'arrondissait de presque toute l'Italie du nord. L'ancien Empire Romain Germanique était remplacé par une Confédération Germanique de quarante Etats, placés sous la présidence de l'empereur d'Autriche à titre héréditaire. Mais l'autorité véritable appartenait à la diète qui se tenait à Francfort sous forme de deux assemblées composées des députés de chaque Etat. Les liens de ce fédéralisme étaient très lâches et n'empêchèrent pas plus les princes de chaque Etat d'agir en despotes chez eux, qu'ils n'enlevèrent aux empereurs l'espoir de rétablir l'ancien Empire.
D'autre part, la domination française au delà du Rhin, si courte fût-elle, ne s'était pas évanouie. Elle y avait donné naissance à deux courants, l'un favorable et l'autre hostile. En effet, en tant qu'étrangère, elle avait pesé au peuple allemand et lui avait donné le désir de se grouper plus étroitement pour résister à tout nouvel envahisseur. Mais la conquête française, avait apporté en Allemagne une foule d'idées libérales et avancées. Le peuple allemand. Université en tête, se laissa aller d'enthousiasme à ces tendances que la politique autrichienne s'efforçait d'enrayer. Les
souverains de l'Europe sentaient qu'il ne fallait pas seulement anéantir la puissance militaire de la France, mais surtout ruiner son influence morale et c'est pourquoi ils conclurent, l'année même du Traité de Vienne, la Sainte' Alliance, puis la Quadruple-Alliance, ligue des souverains contre les peuples avec promesse d'aide mutuelle contre toutes les révolutions à venir.
Admis dans cette croisade contre le libéralisme, le roi Louis XVIII, chargé de réprimer la révolution en Espagne, déconsidéra le régime des Bourbons aux yeux des libéraux.
C'était la première des expéditions lointaines où la France devait, durant tout le dix-neuvième siècle, disperser ses forces, au lieu de reporter ses vues du côté du Rhin où ses intérêts avaient été sacrifiés. Il est vrai que l'expédition de 1827 pour assurer contre la Turquie l'indépendance de la Grèce fut une œuvre généreuse. Il est vrai que la conquête de l'Algérie, entreprise en 1830, devait avoir un résultat durable. D'ailleurs les patriotes de France n'oubliaient pas la honte de 1815 et après avoir renversé Charles X, qui représentait une dynastie imposée par l'étranger, ils entendaient dicter au nouveau roi une politique nationale et germanophobe.
L'incident d'Egypte ranima leurs colères. L'Angleterre et les puissances ayant pris fait et cause pour le sultan de Turquie contre son vassal d'Egypte en révolte, Méhémet-Ali, la France soutint ce dernier qui était depuis longtemps son allié, et Soult, qui le défendit trop mollement, fut remplacé par Thiers au ministère. Malgré un échec diplomatique dû à rhabileté de son rival anglais, Paimerston, Thiers prépara la guerre ; les journaux français les plus modérés le soutinrent et montrèrent la frontière de l'Est. Louis-Philippe était devenu belliqueux par entraînement et aussi pour sauver sa couronne ; le duc d'Orléans déclara : « J'aime mieux succomber sur Je Rhin que dans un ruisseau de la rue Saint-Denis. » Cet incident se réduisit à une alerte, car Méhémet-Ali se soumit (1846).
La Révolution de 1848 vint justifier les craintes des souverains qui avaient conclu jadis la Sainte-Alliance. L'exemple de la France est suivi dans toute l'Europe ; mais partout, les révolutionnaires, un moment vainqueurs, succombent par défaut d'organisation et d'entente. A Rome, Pie JX, chassé par la proclamation de la RépubUque, est rétabli grâce à Louis-Napoléon, malgré les protestations des libéraux (1849). En France même, l'Empire s'établit sans difficulté après quatre années de République.
Le Second Empire et la Prusse.
Napoléon III inaugure une politique incohérente. Après avoir combattu la liberté à Rome, il défend avec les Anglais l'indépendance turque menacée par les Russes. La rude campagne de Crimée n'aboutit qu'à affaiblir légèrement la Russie pour une plus grande tranquillité de l'Angleterre (1854-1856).
Cependant l'Italie s'agite et trouve de plus en plus lourd le joug autrichien.
Dès qu'en 1852 Louis-Napoléon eût rétabli à son profit l'Empire français, il ne songea qu'à étonner le monde et ses propres ministres par des conceptions nouvelles dont la réalisation devait transformer l'Europe. Son idée dominante était de faire triompher la (( politique des nationalités », c'est-à-dire de grouper les peuples par races, d'unir les nations qui étaient encore morcelées, de rendre telle province à tel Etat dont elle n'aurait jamais dû être séparée. Napoléon III, dans son rêve humanitaire, espérait répondre aux aspirations des peuples et mériter leur éternelle reconnaissance. Il n'arriva qu'à être le bienfaiteur de quelques souverains, au détriment des intérêts de la France.
La France y gagna seulement la Savoie et Nice, tandis que le Piémont s'annexait la plupart des Etats italiens, que la Prusse s'appropriait outre les duchés danois de nationalité allemande, ceux de nationalité danoise et une partie de la Pologne.
LA LUTTE SUR LE RHIN
Au lieu d'avoir autour d'elle une série de petits Etats, la France s'entourait de IDays unis et puissants dont elle allait éprouver la force.
C'était l'envers de la formule de Louis XI : « Diviser pour régner ».
Imbu de ces idées, Napoléon se laisse aisément persuader par l'habile Cavour qu'il doit aider l'Italie à s'affranchir. Par ses victoires de Magenta et de Solférino, il arrache la Lombardie à l'Autriche et la remet au Piémont. Mais ayant laissé inachevée l'œuvre entreprise, if ne se concilia même pas la reconnaissance de l'Italie qu'il était venu délivrer, et la Vénitie fut abandonnée à son sort par la Paix de Villafranca et le Congrès de Zurich (1859).
L'année suivante, l'Empereur envoie en Syrie le général d'Hautpoul pour protéger les chrétiens contre les massacres et le rappelle pour ne pas inquiéter l'Angleterre. Celle-ci le décide, en 1858, à intervenir en Chine pour protéger son commerce et, en 1862, l'Espagne l'incite à défendre dans l'empire d'Annam les missionnaires catholiques atrocement persécutés : cette expédition, plus fructueuse que les autres, fut l'origine .de notre colonie indo-chinoise.
La campagne du Mexique (1861-1867) entreprise aussi de concert avec l'Angleterre et l'Espagne, qui bientôt nous abandonnent, avait pour but primitivement de venger quelques affronts faits à nos nationaux : elle se changea en un essai malheureux de conquête au profit d'un prince autrichien, Maximilien, qu'il fallut finalement abandonner.
Les conséquences de ces entreprises étranges et désordonnées devaient bientôt se faire sentir. Les forces vives du pays étaient inutilement gaspillées loin de la frontière du Rhin sur laquelle l'orage devenait plus menaçant chaque année.
Comme l'Italie, l'Allemagne était en mal d'unité. Elle ne voulait plus de l'Autriche tout occupée d'ailleurs par l'agitation italienne et hongroise. Ses espérances se tournaient vers la Prusse, seul état allemand qui eût au dix-huitième siècle prouvé sa force et qui se fût rapidem.ent reconstitué après la chute de Napoléon I"\
Depuis 1806, la Prusse avait puissamment travaillé. Réduite de moitié, elle s'était redressée contre l'Empereur, et répudiant les traditions françaises et révolutionnaires alors en honneur en Allemagne, prenant en mains la cause de la Germanie vaincue, elle avait fondé le pangermanisme, et préparait sa revanche. Les professeurs et les écrivains appuyaient ce mouvement.
« Vous êtes toujours la grande nation, dit Ruckert aux Français, vous prétendez n'être pas vaincus... vous ne le serez pas, tant que la France n'aura pas été réduite en poussière. »
Quelle est la patrie de VAllemand, demande Arndt, dans un de ses chants ? « Partout où Von parle Vallemand, « Où Von croit en Dieu, « Où Von tient sa parole, (( Tout cela, brave Allemand, (( Cest à toi ! »
La Prusse entretient l'esprit nouveau et l'exalte à son profit ; elle fonde l'armée moderne avec landvv^ehr et landsturm ; crée une Université et une Académie de guerre à Berlin, applique à l'art de vaincre les méthodes d'investigation scientifique, revoit les campagnes des grands capitaines, les analyse à la montre et au compas et les adapte à l'esprit allemand, crée le grand E'tat-Major et une unité de doctrine, en un mot prépare en silence une armée formidable.
Déjà, en 1848, le Parlement de Francfort avait offert la couronne impériale au roi de Prusse ; mais, soit à cause du peu d'autorité de ce corps qui fut bafoué et dispersé, soit pour éviter un conflit avec l'Autriche, son offre avait été repoussée. Cependant deux hommes habiles et énergiques étaient venus présider aux destinées du royaume : GuillaumxeP^ et son conseiller Bismarck. Leur programme était double : poursuivre l'unité allemande au bénéfice de l'hégémonie prussienne, et dominer la France.
A cet effet, les Prussiens commencèrent par nous isoler. Ils écrasèrent l'Autriche à Sadowa en 1866 et lui accordèrent la paix en échange de sa neutralité. Ils gagnèrent la Russie par des promesses en Orient, et ils abandonnèrent l'Italie à son ressentiment contre l'Empire français, ressentiment que vint corser encore l'appui que Napoléon offrait au pape en lui maintenant la possession temporelle de Rome.
Cette manœuvre ayant réussi, il ne restait plus qu'à nous attaquer.
Bismarck obtint par des traités avec les Etats méridionaux de l'Allemagne le concours de leurs forces militaires à l'avantage des Etats confédérés du nord.
En 1867, quand Rouher déclara devant le Corps législatif que la France ne permettrait ja.mais aux trois tronçons de l'Allemagne de se réunir, Bismarck publia simplement ces traités.
Quand Napoléon voulut acheter au roi de Hollande le grand duché de Luxembourg, il dut y renoncer devant les menaces de la Prusse et se contenter de la neutralisation.
Après ces provocations et des froissements, la guerre devenait inévitable.
La Guerre de 1870.
La frontière du Rhin perdue,
• Le plébiscite du 8 mai 1870, en France, fit tomber les dernières hésitations de la Prusse et décider le commencement des hostilités. En effet, l'armée, ayant été comme le reste de la nation appelée à se prononcer sur le régime impérial, on put connaître de façon précise, par le compte des votes exprimés, l'importance de l'armée française. Or, ce chiôre n'atteignit que 331.000, et tomba même à 270.000 hommes au début des hostilités.
La Prusse disposait au contraire d'un effectif quatre fois supérieur (exactement 1.200.000 hommes) avec une organisation de réserves qui alimenta constamment les armées de première ligne pendant la campagne. C'est ainsi qu'en février 1871, l'armée allemande s'était accrue, malgré les pertes, de 150.000 hommes.
L'Empire se trouvait alors dans une période de prospérité artificielle ; tenant le rang de grande puissance, il avait voix prépondérante dans le concert européen ; il ignorait la Prusse, et il avait désappris la grande guerre. Une confiance outrée, basée sur des succès relativement faciles, remportés dans des expéditions au loin, animait la Cour et le haut commandement. A la suite de froissements intentionnellement créés outre- Rhin, malgré les avis éclairés de notre attaché militaire à Berlin, le colonel Stoffel (23 avril 1868) et les conseils patriotiques de M. ïhiers au Corps Législatif, la guerre fut déclarée le 18 juillet.
Cette guerre, pour la France, n'était que dynastique et ne répondait à aucune nécessité, alors qu'elle était, pour l'autre belligérant, le résultat d'un plan longuement préparé.
L'empereur Napoléon III, malade, irrésolu, prit le commandement des armées et sanctionna un plan d'attaque consistant à devancer la mobilisation allemande, à pénétrer sensiblement par la ligne du Mein et, par une démonstration active contre l'Allemagne du Nord, à provoquer la défection des Etats du sud. Ce plan offensif fut abandonné 15 jours après et remplacé par un plan défensif, car on s'était aperçu avant le premier coup de fusil que rien n'était prêt.
A l'infériorité marquée de l'effectif et de l'armement, sauf cependant en ce qui concerne le fusil Chassepot dont notre infanterie était pourvue, d'autres causes multiples s'ajoutaient. Les places fortes n'étaient pas pourvues; l'artillerie n'était suffisante ni en qualité, ni en quantité ; les approvisionnements en armes, munitions, vivres, effets d'habillement, n'étaient pas au complet ; les services médicaux et l'intendance étaient au-dessous des exigences modernes, l'organisation des transports par voies ferrées
était inexistante : au point de vue stratégique, le commandement, sans entente et sans idées communes, n'était pas à la hauteur de sa tâche.
Aucune tactique d'armes n'était au point. Les troupes n'étaient surtout pas pénétrées du sens de l'offensive ; la cavalerie, impropre à remplir sa mission d'exploration et de couverture, se traînait misérablement dans les jambes de lïnfanterie. La supériorité allemande, acquise sur tous les points précédents, s'affirmait encore de façon éclatante dans le corps d'officiers d'état-major proclamé le premier de l'Europe par notre attaché militaire à Berlin.
La mobilisation allemande fut achevée postérieurement à la mobilisation française, mais elle s'opéra avec méthode et précision.
Après la bataille de Wissembourg dans laquelle le général Douay fut battu, après l'échec de Frœschwiller (Wœrth- Reichshoffen,) où Mac-Mahon, qui se portait au secours du général Douay, fut écrasé, malgré les héroïques charges de la cavalerie, l'armée française dut se replier sur les Vosges, puis sur Chàlons.
Le même jour, le général Frossard était défait à Forbach (6 août).
L'Empereur remit alors le commandement au maréchal Bazaine, soldat courageux, mais aux vues étroites, et incapable d'embrasser les opérations de grande envergure. Celui-ci, au lieu d'opérer un mouvement de retraite sur Verdun et Châlons afin de joindre Mac- Mahon, demeura sous Metz avec les 150.000 hommes de Lorraine. Il ne voulut pas prendre l'offensive et, battu successivement à Borny (14), Rezonville (16) et Saint-Privat (18) où les Allemands subirent des pertes terribles, il se trouva complètement séparé du reste de l'armée et dut s'enfermer dans Metz.
On frémit de rage en pensant que plusieurs de ces batailles auraient été de grandes victoires pour les Français, si le maréchal avait été un chef !
Cependant, l'armée de Mac-Mahon ayant rallié divers corps épars, fut envoyée le 23 août au secours de Metz. Le maréchal désapprouvait ce plan ; il préférait couvrir Paris, mais le gouvernement espérait toujours dégager Bazaine et reprendre l'offensive.
Lorsque fut commencée vers le nordest la marche de l'armée de Mac-Mahon, les Allemands ignoraient nos intentions ; deux jours après, une dépêche privée et des articles de journaux les renseignèrent avec précision ; ils opérèrent aussitôt un changement de direction et, maintenant séparées les deux armées, ils entourèrent l'armée de Mac-Mahon. Ce der-
LA LUTTE SUR LE RHIN
nier fut dévié de la route qu'il entendait suivre ; il abandonna la direction de Metz et, après les échecs de Buzancy (27) et de Beaumont-en-Argonne (30 août) où le 5« corps français se laissa surprendre et défaire, il se rabattit dans la direction de Sedan. Il arrivait dans un cul-de-sac. Le nord-est, Test et le sud de la périphérie étaient environnés de corps ennemis et les troupes allemandes qui le poursuivaient achevèrent l'encerclement, après l'échec de Bazeilles.
Le maréchal d'ailleurs avait été grièvement blessé au début de la bataille ; il avait remis le commandement des troupes au général Wimpffen.
La cavalerie, avec un dévouement admirable, essaya, par des charges répétées, de briser le cercle d'investissement et de sauver l'honneur des armes ; mais les troupes françaises luttant exactement un contre deux, cernées par 245.000 Allemands, foudroyées par 800 bouches à feu qui couronnaient toutes les crêtes, prises dans une souricière sans moyen possible de se dégager, durent mettre bas les armes. Napoléon fît arborer le drapeau blanc. Cent vingt mille hommes furent tués ou faits prisonniers. Les survivants subirent les traitements les plus barbares de la part des vainqueurs.
Sedan qui, au dire du Grand Etat- Major allemand, « dépassa de beaucoup les espérances les plus hardies et les attentes les plus élevées » eut une répercussion immédiate à Paris. L'Empire était déchu et la République proclamée le 4 septembre 1870. Le général Trochu était nommé Président du Gouvernement de la Défense Nationale.
Quant aux Allemands, n'ayant plus devant eux aucune armée, ils envahirent la France, semant partout la terreur ; leurs exactions furent innombrables.
Strasbourg, l'antique cité, la ville sacrée, nœud des civilisations française et germanique, fut bombardée et incendiée.
C'était un crime. Malgré la défense du général Uhrich, cette ville, après 46 jours de blocus, dut se rendre.
Thionville et Montmédy furent pris.
Phalsbourg, défendue par le brave commandant Taillant, soutint les efforts de l'assiégeant jusqu'au 12 décembre. A Bitche, le commandant Teyssier et 1.500 braves résistèrent jusqu'au 27 mars 1871. Non moins héroïque la place de Belfort où le colonel Denfert se défendit glorieusement et sortit de la ville, le 18 février, avec les honneurs de la guerre.
Malgré la terreur que les Allemands inspirèrent, ils trouvèrent des résistan-
ces nombreuses ; à Saint-Quentin, le 8 octobre, comme à Châteaudun le 18, les gardes nationaux défendirent héroïquement leur ville. Les Allemands, par l'incendie et des exactions sans nombre, se vengèrent de la courageuse résistance des habitants,
La campagne de 1870 comprend deux périodes distinctes : dans la première, l'Empire, qui n'a rien su préparer, est
D'après une gravure de la fin du dix-huitième siècle
renversé dans la honte ; dans la deuxième, la nation tente un effort héroïque et essaye d'échapper au sort qui l'attend.
C'est alors qu'au moment où tout sombrait s'éleva la voix de Léon Gambetta.
Ce grand tribun, qui fut l'âme de la patrie, réveilla l'espérance. De son souffle, il ranima les cœurs ; il frappa le sol de la Gaule, il en fit jaillir 600.000 hommes, un million de fusils, 17 usines de cartouches qui produisirent bientôt un million de projectiles par jour et une batterie et demie d'artillerie par semaine ; il s'assura par un emprunt un trésor de guerre de 800 millions qui fit face à tous les besoins et qui ne fut jamais tari. Malheureusement, il ne put lever que des recrues, on n'improvise pas des soldats, surtout sans cadres ; or, tout le commandement militaire avait disparu avec les armées de l'Empire.
L'investissement de Paris fut facilité par l'absence de toute armée française digne de ce nom ; il commença vers le 19 septembre. Nos troupes furent repoussées du plateau de Châtillon, et la Capitale, insuffisamment approvisionnée, subit un siège de quatre mois qui ne devait se terminer qu'après une résistance glorieuse et dans le dénuement le plus absolu.
Le 5 octobre, Gambetta quittait Paris en ballon ; il allait préparer la lutte en province. Il fallait à tout prix rétablir la fortune des armes et dans ce but, mettre tout en œuvre pour entretenir la guerre. Tous les hommes de 20 à 40 ans furent mobilisés, des camps d'instructions formés, des arm.ées réunies au nord et dans le centre, des corps francs créés et nos rangs ouverts aux volontaires de Garibaldi.
On espérait également, par l'intervention de l'armée de Bazaine, donner aux événements une meilleure orientation ; aussi quelle fut la consternation lorsqu'on apprit, le 27 octobre, que Metz, place forte de premier ordre et réputée imprenable, rempart de France, capitulait avec tout ce qui subsistait de l'arm ée impériale : 120.000 hommes, 20.000 blessés, 3 maréchaux de France, 50 généraux, 6.000 officiers, 53 drapeaux, 607 pièces de campagne, 800 pièces de position, 200.000 fusils, 3 millions de projectiles, 25 millions de cartouches, des approvisionnements de toutes sortes tombèrent aux mains des Allemands. Tel est le bilan de l'impéritie et des menées politiques qui aboutirent à la trahison de Bazaine.
L'armée d'investissement du prince Frédéric-Charles, forte de 200.000 hommes, devenait de ce fait disponible et allait, par son intervention, exercer une influence décisive sur les opérations.
Si les Allemands furent admirablement servis dans leurs prévisions et plus encore dans toutes les circonstances fortuites qui sont le propre de la guerre et qui, fait unique dans l'histoire, tournèrent toutes et entièrement à leur avantage tant qu'ils furent en lutte avec l'armée de la nation, ils rencontrèrent par contre dans la nation armée une résistance et un héroïsine qui les surprirent et dont ils n'eurent pas aussi facilement raison qu'ils l'avaient pensé tout d'abord. La lutte se prolongea quatre mois au delà de leurs prévisions.
Le général d'Aurelles de Paladine, commandant de l'armée de la Loire, avec des troupes de formation récente, remporta un avantage sérieux, le premier de la campagne, à Coulmiers (9 novembre) sur le général von der Tann ; mais l'impéritie du général Reyau ne permit
pas de tirer de ce succès le parti espéré. Enfin, le ministre de la Guerre eut le tort d'imposer à d'Aurelles la marche sur Paris ; ce dernier, non sans raison, voulait se fortifier et aguerrir les soldats derrière les défenses des lignes d'Orléans.
Aussi, cette armée, lancée en terrain découvert, subit une série d'échecs à Beaune-la-Rolande, Arthenay, Patay ; fut rejetée et coupée en deux tronçons qui devinrent à l'Ouest l'armée de Chanzy, et à l'Est l'armée de Bourbaki.
Chanzy proposa une marche concentrique de toutes les armées sur Paris.
Ce plan qui de l'aveu même de l'ennemi, présentait des chances sérieuses de succès, qui était d'exécution aisée et nous assurait un avantage numérique important sur les corps qui investissaient Paris, fut encore rejeté par M. de Freycinet, ministre de la guerre.
Exposé seul aux coups des armées de Frédéric Charles et du duc de Mecklembourg, Chanzy fut, après une lutte opiniâtre, repoussé sur Le Mans et Laval.
Bourbaki, envoyé au secours de Belfort avec mission offensive sur la ligne de communication des Allemands, Strasbourg-Paris, fut, après l'avantage de Villersexel (9 janvier) et l'échec d'Héricourt (17 janvier), pris en queue par une armée allemande et rejeté sur le Jura. Son armée passa en Suisse où le général Clinchant, qui lui succédait dans le commandement, parvint à la conduire au prix des plus grands efforts.
Dans le Nord, Faidherbe essaya, à Noyelle, puis à Bapaume, de rétablir la fortune, des armes, mais il fut battu, le 19 janvier, à Saint-Quentin.
Abandonné à ses seules forces, Paris ne put, malgré toutes les espérances, les sorties nombreuses et les combats du Bourget, de Villiers, Champigny. Buzenval, que retarder l'heure fatale.
Les Allemands n'essayèrent pas un assaut de vive force et la capitulation eut lieu le 28 janvier 1871, après un court bombardement.
Un armistice fut signé pour consulter le pays sur la continuation de la lutte. Les négociateurs français eurent le tort de ne point s'occuper de la situation respective des armées de la Loire et du Nord, contrariant ainsi leur élan, et de ne pas informer l'armée de l'Est que la suspension d'armes ne la concernait pas.
Le 26 février, M. Thiers, chef du pouvoir exécutif, signait à Versailles les préliminaires de la paix. Ces négociations, qui se poursuivirent à Bruxelles, pendant toute la durée de la Commune, se terminèrent, le 10 mai 1871, à Francfortsur-le-Mein.
La guerre de 1870, déclarée à la légère, lamentablement engagée, nous coûtait
LA LUTTE SUR LE RHIN
TAlsace, moins Belfort, la Lorraine et 10 milliards en argent, en y comprenant les frais de la Commune et Tindemnité de guerre. Alors que les Allemands n'accusèrent que 46.500 décès, nous avions à déplorer 138.000 morts, dont 17.000 en captivité, et 137.000 blessés ; encore estil à craindre que ces chiffres ne soient au-dessous de la vérité !
En nous ravissant douze cent mille Français, la Prusse recueillait les fruits d'un demi-siècle de travail.
Cependant, un souvenir réconfortant doit être conservé, celui de la vaillance du pays, du courage des soldats, de leur esprit de sacrifice et de l'abondance des actes d'héroïsme. Indépendamment des charges glorieuses dont nous avons parlé, nous devons mentionner l'expédition de Coumès et de Bernard, dite du Pont de Fontenoy (18 janvier 1871).
Au cours de la lutte, les Allemands se sont signalés par leur cruauté envers les populations, les faibles, les blessés, les captifs : ils ont rougi du sang de victimes innocentes les bases de l'Empire Germanique et montré que chaque fois que les Germains franchissent le Rhin, cela constitue une nouvelle invasion des Barbares.
Ici s'arrête l'histoire du grand fleuve...
Depuis la perte du Rhin.
Depuis 1870, les rapports entre la France et l'Allemagne ont été tendus.
Cependant ce dernier pays a été surpris de la rapidité avec laquelle nous avons payé l'indemnité de guerre et reconstitué nos forces. Il déclare que si une nouvelle guerre survenait, il voudrait nous écraser définitivement sous une contribution énorme et réduire notre pays au rang de puissance de dernier ordre.
Mais quelle différence entre les deux pays ; tandis que l'un est homogène, l'autre au contraire est composé de régions et de peuples disparates, différents par leur origine, leur culture, leurs aspirations.
Au xviip siècle, l'Allemagne, divisée en 112 Etats, cherchait sans la trouver une forme de gouvernement appropriée.
Aujourd'hui, l'Empire d'Allemagne constitué par la Prusse conquérante et dominatrice, est encore subdivisé en vingt-cinq républiques, principautés, j royaumes, groupés mais non soudés :
j On sait que la Prusse retient sous son : sceptre la Gaule rhénane, les Etats ! du Nord et du Sud de l'Allemagne, germains et celtes, les Marches de i Pologne, slaves, les duchés d'anois, I Scandinaves, l'Alsace-Lorraine gauloise, l Et l'on devine que la force d'un tel em-
pire est toute dans l'armature. Pour la maintenir, pour garder une cohésion dans un assemblage si divers, autant d'ailleurs que pour dérober ses dessins, la Prusse a inventé un ennemi héréditaire qui justifie son hégémonie.
En offrant la France comme une proie aux convoitises, en faisant entrevoir une curée plus ou moins lointaine, mais assurée, la Prusse espère donc créer un lien entre les divers Etats allemands et affermir pour longtemps sa domination.
Que l'Allemagne traverse une crise, et des insinuations glissées dans la presse officieuse annonçant que la France est plus fertile, moins peuplée, donnent à conclure que l'Allemand pauvre y devra chercher tout ce dont il manque. L'invasion et le partage de la France sera le remède à tous les maux.
Mais cela ne suffit pas.
La Prusse, depuis 1815, poursuit le plan de Stein et de Sharnhorst, et la conquête de l'Alsace-Lorraine, escomptée plus de vingt ans à l'avance, n'est qu'une étape.
L'empire, qui a d'autres visées, et qui les réalisera aussitôt que l'occasion sera favorable, ne peut, bien que l'empereur soit maître de l'arm-ée, être assuré d'un concours absolu et enthousiaste des divers Etats, que si la guerre est populaire : il doit donc avoir toujours sous la main, un cas de guerre tout prêt.
Or la campagne contre la Légion Etrangèl''e n'a pas d'autre but.
L'Empire sait pertinemment que les légionnaires français sont mieux traités que les soldats allemands, il n'a cure des malheureux — pas toujours recommandables — auxquels nous offrons un asile et une pension de retraite, souvent une mort glorieuse.
Mais ayant artificiellement créé un état d'esprit, il l'entretient méthodiquement. Il excite l'opinion publique avec des faux et des mensonges, par des conférences régimentaires et des campagnes de presse.
Vienne ensuite le moment, et une petite manœuvre de la dernière heure, une fausse dépêche d'Ems annonçant que l'honneur allemand est atteint, suffira pour déclancher l'énorme machine, piège grossier dressé contre nous, et dans lequel la Prusse à tout moment veut pouvoir faire tomber l'Allemagne.
D'ailleurs le militarisme prussien, pour résister à la poussée démocratique et pour dominer le x^ouvoir civil qui menacent de lui faire échec, n'hésitera pas devant une guerre avec la France.
La camarilla toute puissante et l'entourage de Tempereur envisagent certainement cette éventualité et la préparent.
Mais, comme le but réel ne peut être rei^du public, il faut trouver un prétexte national qui éveille Tenthousiasme allemand et rende la levée en masse populaire.
Ainsi que nous l'avons dit plus haut, la guerre et la paix tiennent à un cheveu, et dépendent d'un incident.
Or la France n'est pas l'ennemie de l'Allemagne. C'est la Prusse guerrière, qui, gênée dans ses projets d'omnipotence, entend nous effacer de la carte.
L'histoire des civilisations disparues, fourmille de ces exemples babyloniens :
. . . perdere quos vult Demeniat Jupiter.
L'Allemagne du traité de Francfort est le colosse aux pieds d'argile : tandis que la Prusse ne peut digérer les nationalités qu'elle a avalées, elle est assimilée partout où elle se présente.
Depuis 1870, à plusieurs reprises, la guerre faillit éclater de nouveau. Une première fois, évitée grâce à l'appui du czar Alexandre, elle manqua naître d'incidents de frontière pendant le ndnistère du général Boulanger.
Par contre, lors de l'expédition de Fachoda, quand il fut question pour nous de réaliser à travers l'Afrique la bande de terrain Ouest-Est, joignant nos possessions du Couchant et du Levant, la France proposa une alliance à l'Allemagne ; celle-ci craignant que les prétentions françaises ne l'entraînassent dans un conflit avec l'Angleterre, déclina notre offre, à l'instigation de l'empereur François-Joseph.
Et ce fut le lointain début de l'entente cordiale.
En l'automne de 1913, l'Autriche, sous couleur de tenir en respect la Serbie, avait mobilisé ses troupes ; son alliée, l'Allemagne, prétextant son isolement, achevait avant l'heure son formidable programme militaire, avec une hâte fébrile. I
Des documents intéressant la mobili- ^ sation autrichienne et vendus à la Russie firent voir que les deux alliés se proposaient en réalité : l'Allemagne, d'envahir la France, et l'Autriche, la Russie. La divulgation prématurée de ce projet, en empêcha l'exécution, et détermina en Russie la mobilisation des corps d'armée face à l'Autriche, tandis que le gouvernement français enlevait en quelques jours le vote de la loi de trois ans.
Quoi qu'il en soit, sans être qualifié pour déterminer si ces faits sont du domaine de l'histoire, la France n'est plus à la merci d'une surprise. La guerre, si elle éclatait, serait beaucoup plus populaire qu'elle le fût jamais.
Or, bien que le Rhin nous échappe depuis 1870, il sépare toujours la République Française et la France annexée des pays germaniques. S'il ne borne plus d'Etat français, il préside aux destinées des deux pays, fascine les cœurs, trempe les volontés et les glaives et dem.eure toujours le but latent de notre action.
La France a profité des enseignements de la guerre : elle a reconstitué son armée et son armement ; elle s'est inspirée, à nouveau, en les modernisant, des saines méthodes militaires du premier Empire.
Fidèle aux grandes traditions de son histoire glorieuse, à son passé ; entourée de nombreuses sympathies, elle puise dans son génie atavique une foi imperturbable dans l'avenir ; elle rayonne toujours de son éclat primesautier et semble dire avec cette insouciance railleuse et familière qui lui est propre : « Guerre ou paix à l'intérieur comme au dehors, peu nous importe ! Quoi qu'il arrive, nous en avons vu bien d'autres ! » La reprise de notre rive gauche est une mission à laquelle nous sommes voués. Tôt ou tard les destinées s'accompliront. La France reste Gauloise et ne désespère jamais d'elle-même.
Les conclusions de l'Histoire.
L'histoire montre que le premier équilibre stable de la Gaule eût, de toute antiquité, pour base, la frontière du Rhin.
Les Gaulois conquirent le monde, ci leurs guerriers redoutés se répandirent par delà le Rhin et les Alpes jusqu'en Asie Mineure.
D'après une aquarelle de Heude (?) en 1789
LA LUTTE SUR LE RHIN
Mais Ils ne surent pas conserver leur frontière et pendant l'occupation romaine, Tibère dut fixer sur la rive gauche du fleuve des populations germaniques, pour résister aux barbares.
L'équilibre instable commence avec le partage de l'empire de Charlemagne. Le traité de Verdun constitue la première spoliation. A travers toute l'histoire, la France, malgré des siècles de lacune, va s'acheminer vers son identification avec la Gaule.
que le second allait détruire les résultats acquis depuis Henri II et ramener la France sensiblement à ses dimensions du seizième siècle.
Au neuvième siècle, Charles le Simple conquiert la Lorraine, mais Henri l'Oiseleur la reprend au roi de France.
Lothaire, plus heureux, arrache à Otton II la Basse-Lorraine.
Du onzième au quinzième siècle, le péril anglais a orienté les énergies dans un autre sens. L'ennemi n'est pas à l'est, et la signification du grand acte national de Bouvines est perdue. L'horizon était trop obscurci pour que Philippe- Auguste pût reconnaître que sa victoire mettait l'empire à sa merci.
Mais au fur et à mesure que l'esprit français prend conscience de lui-même, il prend en même temps conscience de ses droits qu'il fera valoir sitôt l'Anglais bouté hors du Royaume.
Avant même que le pays fût net et libre, Charles VII attaque Metz.
Henri II, mieux servi par les circonstances, s'en empare ainsi que de la Lorraine.
La mort d'Henri IV ayant arrêté la reconstitution de l'Empire des Gaules, c'est Richelieu qui rendit l'Alsace à la France et Louis XIV consolida cette acquisition en y réunissant Strasbourg.
Le dix-huitième siècle rectifia la frontière d'Alsace.
L'honneur du premier rétablissement de la Gaule dans ses limites naturelles revient à la Révolution française (1797).
Le premier Empire compromit l'effet des victoires de la République, tandis
L'histoire montre encore le triomphe de la politique des nationalités sur la politique de conquête.
Tôt ou tard, les guerres qui ont pour base des revendications légitimes réussissent, les autres sont vaines. Charlemagne comme Napoléon ne peut s'imposer en Espagne, la Lombardie échappe au premier, comme les pays cisalpins au second.
La France de la Guerre de Cent Ans ne devient pas anglaise. Charles VIII et Louis XII ne peuvent conquérir le Milanais.
Les armées républicaines sont acclamées en libératrices sur la rive gauche du Rhin, mais Napoléon ne peut s'assurer de la rive droite, et la Confédération du Rhin ne lui survit pas.
Les conquêtes échappent au vainqueur tôt ou tard. C'est ainsi que la Prusse perdra l'Alsace, la Lorraine et la rive gauche du Rhin.
Telle est la conclusion qui résulte de l'étude de l'histoire : elle est conforme à la justice et à la morale...
L'histoire montre enfin que le Rhia qui a toujours limité la Gaule n'est enclavé dans la Germanie que depuis peu, et que si les Français ont perdu le contact du fleuve en tant que nation, ils le touchent toujours en tant que race.
Les Histoires de notre pays et du fleuve se confondent, car le Rhin, c'est la France ellemême: Sans lui, elle n'existerait pas.
C'est lui qui nous a fait et nous veut guerriers sur sa frontière toujours ouverte.
Le Rhin, symbole de notre patrie, de notre puissance, de nos devoirs et de nos droits tels sont les enseignements de l'Histoire.