LE FLEUVE
D'où vient que nous ne pouvons parler du Rhin sans frémir ?
Quand nous voyageons le long de ce grand fleuve à peine apercevons-nous le décor dans lequel il déroule ses flots clairs, les vignobles orientés au couchant et les ruines imposantes de ces vieux bourgs qui, perchés sur des crêtes comme des nids d'aigles, pour menacer ou protéger les campagnes, conservent un aspect féodal et légendaire.
Ces vastes étendues, ces vallées, ces îles boisées, ne retiennent pas notre attention. Nos yeux fascinés se reportent sur le grand fleuve qui a la rapidité du torrent et la largeur d'un bras de mer : la Seine n'est près de lui qu'une rivière. Ni le Rhône, ni la Loire ne le rappellent, le Rhin ne ressemble qu'à lui-même.
La majesté du fleuve répand dans tout notre être un sentiment de respect et de piété ataviques ; notre cœur est pénétré de recueillement ; l'âme de nos ancêtres palpite en nous, et nous sentons que nos descendants frémiront comme leurs pères, car nous leur aurons légué ce frisson dont eux-mêmes transmettront à
leurs enfants la flamme sacrée. Cependant notre trouble grandit, nos muscles se tendent, nos poings se serrent : une émotion virile vient humecter notre regard pour en retremper l'acier. Soudain nos yeux lancent des flammes, nous redressons la tête, nous voici transformés en guerriers ! Quels souvenirs, quels mystères s'exhalent dans cette contemplation ?
Une voix sort des eaux :
« Tu me regardes, mon fils, parce que je suis le Rhin, et tu frémis parce que tu es Français ! )>
Au point de vue géographique, le Rhin qui sépare la Gaule de la Germanie et l'Europe occidentale de l'Europe centrale, s'étend depuis Bâle jusqu'à la mer sur une longueur de 800 kilomètres, dans une direction nord et forme un angle très ouvert dont la pointe dirigée vers l'Allemagne est prolongée, par le Mein.
A considérer, son cours majestueux entre ses rives fertiles, le fleuve semble avoir été créé par la nature pour marquer une frontière entre les peuples»
frontière de force et de beauté, faite non pour séparer mais pour réunir les habitants des deux rives en les conviant à utiliser ses eaux fécondes pour la pêche, la navigation, l'exploitation des forêts,
Histori(juement les faits se déroulèrent d'une autre manière. Et depuis trente siècles, les riverains n'ont cessé de se disputer ce long ruban d'argent.
Le Rhin et la Gaule.
A l'extrémité occidentale de la vieille Europe, est un pays qui retient plus particulièrement notre regard par une harmonie de proportions, une élégance, une netteté de ses contours telles que de tout temps, les esprits en furent frappés. Les anciens, y voyaient le signe de la Providence.
Ce pays, qui est une unité géographique, géométrique, possède trois faces maritimes et trois faces terrestres. Les deux premières, orientées vers la mer du Nord et l'Atlantique regardent le septentrion et le couchant ; la troisième, qui délimite la péninsule Ibérique, présente une crête montagneuse abrupte, la quatrième contourne le vaste lac méditerranéen dont les rives furent le berceau de nos antiques civilisations.
Des deux dernières faces, qui le rattachent au continent^ la cinquième est encore un large massif montagneux, tandis que la sixième est démarquée par un long et large fleuve qui achève le dessin de la figure en joignant les Alpes et la mer.
Cet hexagone compact, campé pour la guerre et pour l'attaque sur tous ses fronts, c'est la Gaule.
Une série de lignes fluviales et de contreforts parallèles et concentriques, points d'arrêt ])Oiir rnssailhint, d'appui pour l'assiégé, en facilitent la défense.
Le cœur du pays qui coïncide avec le centre de la figure, est un camp retranché qui fut considéré longtemps comme une forteresse à peu près imprenable.
Mais le pays n'est pas uniquement une place de guerre de premier ordre. Il est encore un centre de civilisation, à la fois pôle attractif et foyer de rayonnement par delà les monts et les mers vers tous les points de l'univers.
Le climat est d'une douceur exceptionnelle. Grâce aux mers environnantes, la rigueur des étés se trouve heureusement tempérée par la fraîcheur des brises du large et par une humidité bienfaisante.
Grâce à la mer encore et plus spécialement à cause du grand courant marin, qui apporte avec lui un peu de l'atmosphère brûlante de l'Amérique centrale, les froids de l'hiver sont adoucis, tandis
qu'ils éprouvent cruellement des pays de même latitude, tels que le Canada. Le sous-sol renferme la plupart des richesses minérales. Depuis les roches volcaniques jusqu'aux terrains d'alluvion, chaque âgé de la terre a apporté sa part contributive à la constitution du pays.
Là se rencontrent les montagnes les plus élevées de l'Europe, des plaines fertiles, irriguées par de beaux fleuves. D'innombrables forêts, auxquelles le pays emprunte son nom {Gai, Walcl), renferment les essences d'arbres les plus nobles et les plus variées.
Là poussent en abondance céréales, fruits, fleurs et plant.es. Outre cette profusion de richesses sylvestres et agricoles, un immense vignoble produit les vins les plus divers et les plus réputés, dont l'excellence a imprimé à la race un caractère particulier, fait d'énergie, d'insouciance et de gaîté.
Dans un tel pays, les espèces animale,? se sont développées en force autant qu'en finesse.
Sous d'aussi heureux auspices, la race humaine allait prendre, de bonne heure, sur les peuples voisins une avance considérable. Par contre, un tel pays de-
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