CHAPITRE V
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lOl JOl I'.- Dl\ Il
tranger qui parcourt la plaine d'Alsace,
cnlre Mulhouse et Saveme. instinctivement
tourne ses yeux vers les innombrables châ-
\ du moyen âge qui, par-dessus la chaîne
des blés, hérissent les sommets
Vosges. Pour un indigène, ces ruines
sonl mieux que pittoresques : elles sont de<
points <lc sensibilité. Peut-être I alsacien
-t-il, sans le connaître clairement, le
rôle qu'eurent ses burgs dans sa \ iale.
Et puis ou mrontail là haut quand on était
le- parents, les urr;iucl>-|>arcni< \ mon-
tèrenl et, dans chaque famille, des souvenirs heureux ou malheureux, fiançailles, mariages, naissances ou morts, se conservent liés a 1 un ou l'autre de ces sites. Entre tous, la montagne de Sainte-Odile, avec ses nombreux châteaux, ses souvenirs druidiques ou romains et son couvent, est le plus mémorable (i).
\u de la plaine, le couvent de Sainle- Odile semble une petite couronne de vieilles pierres sur la cime des futaies. Il occupe, au sommet de la montagne, un énorme rocher coupé à pic vers l'Est, accessible d'un seul coté, et qui surplombe trois précipices de forêts. Sans doute, on trouve dans les \ osges des sites également pittoresques, mais celuici suscite la vénération. Sainte-Odile, depuis douze siècles, demeure la patronne de l'Alsace.
L'Odile historique naquit du duc d'Alsace,
(i) Voir la note IV, page 272.
I \ M.U.MI l« »l I tLSACE
Adalric, qui, dans la seconde moitié du \u siècle, administrait notre terre pour le compte des Mérovingiens. Il était attaché à la famille des Pépins, grands propriétaires «Mitre la Meuse et la Moselle, et qui bientôt allaient donner la dynastie des Carolingiens.
n\-ci montrèrent, dit-on. une Intelligence profonde de leur époque et restaurèrent l'idée d'État, \ussi leur- premiers clients peuvent être interprétés comme des serviteurs et colla-
1 ateurs de la préparation française.) \ La «uite de divergences politiques, Adalric martyrisa saint Léger cl saini Germain. Au reste, bon chrétien. Il eut des remords et bâtit le
(i\onl expiatoire dont B8 fille Odile fut La pi emière abbesse.
tte montagne était un bon sol, pour qu'il y poussât une plante nationale. I >èfl le
i\ siècle ou |(> m siècle avant Jérus-Ghrist,
le- ('cites \ avaient construit le mur païen :
on trouve sur le sommet les traces d'un oppidum gaulois, probablement un collège sacerdotal druidique, et, plus tard, d'une citadelle romaine. Sans doute, on venait ici en pèlerinage honorer Rosmertha, déesse des régions de l'Est (i). Sainte Odile hérita des vertus accumulées de ce paysage et les augmenta. Elle était une graine tombée dans une terre déjà riche, mais une graine d'une nature à pousser haute et droite.
Le mont Sainte- Odile est, avec la cathédrale de Strasbourg, le plus fameux monument du pays ; et, si Ton veut prendre en considération que son mystérieux ce mur païen x> fut construit par une peuplade qui venait de bâtir Metz, on admettra que ce site fameux préside l'ensemble du territoire annexé. Aussi, vers l'automne de 1903, quand il me fut permis de revenir en Alsace et de reprendre
(ï) Voir la note -V, page 27.'!.
LA MAGNIFIQ1 E — () I
mon travail sur le pays annexé, je ne pensai point que je pusse trouver une retraite plus convenable pour mettre en œuvre mes n de Lindre— liasse et de Strasbourg. J'avais Mli des documents qui non- montrent notr< ; français et latin refoulé par le
germanique : j étais préoccupe <l en une moralité alsacienne et lorraine. Pour juger des institutions allemandes en et en Lorraine, il faut d'abord que non- fixions ( l.i 1 1- un parti— pris sur le rôle historique de ces <leu\ marches de I i il fuul que nous reconnaissions ce que cette vallée rhénane renferme de permanent ef qu'il s'agit de maintenir. Sainte-Odile est le \r.n sommet d'où I <>n peu! sentir el comprend n imitié la continuité de I \l-
ei du pa> - messin.
mmenl saurais je rendre sensible la sob-
92 AU SERVICE Dn L'ALLEMAGNE
ludc, les plaisirs et la musique d un long automne à Sainte-Odile ?
C'est avec amour et confiance fju à chaque visite je me promène sur la forte montagne. 11 n'en va pas de même ailleurs. Ailleurs, qu'un oiseau donne un coup de silïlet, qu'autour de moi les mouches accentuent leur bourdonnement, que les aiguilles des sapins miroitent au soleil, c'en est assez, ma vie fermente, je souffre d'une sorte d'exil : je regrette ma demeure, mes pairs et toutes mes activités. Sur la montagne du Montserrat, plus étrange sinon plus belle que l'Ottilienberg, je ne pus jamais m'oublier, me donner. « Je salue vos puissances, disais-je au mont sacré des Catalans, mais nulle pierre de vos gradins ne saurait servir au tombeau qu'il faut que je m'édifie. x> Sainte — Odile, au contraire, me semble l'un de mes cadres naturels, et je foule, infatigable, les sentiers de
LA MAGNIFIQUE \l ^\< l g3
ma sainte montagne en in»' chantanl le psaume <|ui m'exalte : « Je suis une des feuilles éphémères, une, par milliards, sur [es Vosges, chaque automne pourrit, et, dans
le brève minute où l'arbre de vie me soutient contre l'effort <los \<uil< et des pluies, je me connais comme un effet <l^ toutes les saisons qui moururent . »
Je m'enfonce dans ce paysage, je m oblige à le comprendre, à le sentir c est pour mieux posséder mon âme. [ci je goûte mon plaisir cl j'accomplirai mon devoir. C'est nu l'un de mes postes "ù nul ne peut me suppléer. \ travers la grande Forêt sombre, un chanl vosgien se lève, mêlé <l Usace el de Lorraine. Il renseigne la France sur les chan qu'elle ;i <l<v durer.
Bien que je doive «I heureux i ) i hmes a Venise, à tienne, ;i Corfoue à Tolède, aux vestiges même de Sparte, »'i « | u • * j»1 refuse la
mort avant que je me sois soumis aux cités reines de l'Orient, j'estime peu les brillantes fortunes que me firent et me feront de trop belles étrangères. Honneurs rapides, irritants, de surface! Mais à Sainte-Odile, sur la terre de mes morts, je m'engage aux profondeurs. Ici, je cesse d'être un badaud. Quand je ramasse ma raison dans ce cercle, auquel je suis prédestiné, je multiplie mes faibles puissances par des puissances collectives, et mon cœur qui s épanouit devient le point sensible d'une longue nation.
Le soir de mon arrivée, sous la pluie qui tout le jour ne s'était pas interrompue, une petite sœur des pauvres traversait la grande cour du monastère, au point où la porte cintrée s'ouvre sur la forêt. Cette cornette et l'inconfort général donnent un style monas-