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CHAPITRE \l

LA l'i NSÉE DE SAIN! E-ODU :

l h philosophe est venu à Sainte— Odile. M. ïaine a connu ces délices de la solitude, .6 l'espace et de la solennité. Ses sentiments de vénération furent éveillés par ce paysan 11 les exprime dans une méditation, dans un examen de conscience , dans une prière Fameuse.

u Du haut de ces ten dit-il... comme

»>n se détache \ilc des choses humaine-!

Gomme l'âme rentre aisémenl dans sa patrie primitive, dans I assemblée silencieuse des grandes formes, dans le peuple paisible des Êtres qui ne pensent pas!... Les choses sonl

divines, et voilà pourquoi il faut conce\oii des dieux pour exprimer les choses... Les premières religions ne sont qu'un langageexact, le cri involontaire d'une âme qui sent la sublimité et l'éternité des choses en même temps qu'elle perçoit leurs dehors... Quand nous dégageons notre fond intérieur enseveli sous la parole apprise, nous retrouvons invo-, lontairement les conceptions antiques, nous! sentons flotter en nous les rêves du Védal d'Hésiode ; nous murmurons quelqu'un de ces vers d'Eschyle où, derrière la légende humaine, on entrevoit la majesté des choses naturelles et le chœur universel des forêts. des fleuves et des mers. Alors, par degré, ic travail qui s'est fait dans l'esprit des premiers hommes se fait dans le nôtre ; nous précisons et nous incorporons dans une force humaine cette force et cetle fraîcheur des choses... Le mvthe éclôt dans notre âme, et, si nous

l.\ I-i NSE1 1)1. Mh,l -ODil I III

des poètes, i! épanouirait en nous toute

(leur. Nous aussi, noua verrions les figui s qui, nées au second âge de la pen-

humaine, gardent encore l'empreinte de la sensation originelle, les dieux parents des choses, un Apollon, une P allas, une Diane, les générations de liéros qui avaient I»1 ciel el In terre pour ancêtres et participaient au calme de leurs premiers auteurs. \ tout I»* moins, nous pouvons nous mettre s >us la conduite des

tes et leur demander de nous rendre le spe tacle que nos yeux débiles ne suffisent pas à re trouver. Nous ouvrons YJphigénie de Goethe...»

\in>i parle Taine et, sur ce large préambule, dans un magnifique éloge, il exalte la Vierge oV Mycènes, Sacrifiée et Sacrifiante^

mme la plus pur.- effigie de la Grèce ancienne et !<• chef-d'œuvre <le l'art moderne: I abrégé de ce qu'il \ ;i de plus parfait au monde. Ue belle élévation témoigne que les

heures passées sur la montagne de Sainte- Odile sont, nécessairement, des heures de prière ; elle traduit une grande âme émue par la nature septentrionale. Ce chant incite, échauffe nos idées, héroïse nos sentiments et nous monte d'un degré ; mais que formulet-il qui nous serve ? Nous ne pourrions guère le traduire en actes. Stérile sublimité î De cette haute minute, allons-nous retomber à notre dispersion, ou bien, contraignant nos âmes, saurons-nous les arracher aux attendrissements diffus de la rêverie pour saisir des réalités alsaciennes?

Des dolmens et des menhirs, une puissante muraille druidique, un castellum romain, un couvent, des burgs moyenâgeux peuvent distraire, sans plus, des passants étrangers ; mais si je suis un Alsacien, je dois savoir et sentir que cette noble montagne ne lut poinl ainsi surchargée pour qu'elle m'offrît des

promenades ou des thèmes de rêverie. Aux pentes de Sainte-Odile une intelligence virile, avec ces pierres semées, remonte le sentier de ses tombeaux. C'est un ensemble où la nature et l'histoire collaborent. Toutes les puissances de Sainte-Odile se fondent dans un chant civilisateur.

( i'ile discipline que leur terre et leurs morts commandent a l'Alsacien . Taine l'eût reconnue, s il s'était moins détaché de ses \rdennes natales. 11 exprime des idées viables M fécondes, chaque fois qu'il est le fils du ire de Vouziers et le petil garçon formé lar des promenades en forêt. Son erreur, à painte-Odile, fut de ne pas se soumettre aux Influences du lieu; il a méconnu les leçons de ses remparts et de ces tombes. Sa pensée ne raccorde pas à l'horizon des Vosges et du Rhin. On vérifie sur un tel cas que le meilleur génie devient artificiel et stérile s'il se

dérobe à ses fatalités. Le plus vif sentiment de la nature et Virgile lui-même nous tenant par la main nous égareraient dans nos, bois. Pour nous guider sur notre sol, nul ne peut suppléer nos pères.

Si l'on avait traduit en marbre l'hymne de M. Taine, nous verrions aujourd'hui l'Iphigénie allemande se dresser sur la terrasse du monastère. Elle y ferait pendant à l'étendard impérial qui flotte a l'autre horizon sur la Hohkœnigsbourg... C'est démontrer par l'absurde que sur un champ de bataille, il n'y a pas de place pour la fantaisie.

On n'imagine point de lieu où disconvienne davantage qu'à Sainte-Odile la tradition normalienne, pseudo-hellénique, anti-catholique et germanophile. Les événements de 1870 prouvent mieux qu'aucune dialectique Terreur de M. Taine, ou, pour parler net, son insubordination.

Lorsque j'entre sur mon sol sacré, sur la terre où s'incorporent me< pères qui la firent, tout respire et enseigne leur histoire. Je me *ois assujetti à dc< puissances génératrices bue je pu i ^ définir. La connaissance que j'en ni ne me laisse point m'égarer ; elle me sug— une amitié pour ceux (jui humanisèrent celte nature. Je ne mènerai point sur l'Ottilienherg la vierge grecque acclimatée à IVeimar par Goethe; mais j'honore, en lui donnant son plein ^n<, Sainte— Odile, que j"\ Irouve honorée, et je me subordonne, pour mieux progresser, à l'antique patronne de 1 Usace.

L'apparition d'Odile, au vnfl siècle, sur le Miimiirt du Hohenbourg causa une surprise, Sont qous percevons encore le remous par les récits merveilleux de la littérature hagio| phique. Cette émotion joyeuse s'explique. Les lieutenants de l'Empire avaient disparu, mais

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les chefs ecclésiastiques demeuraient. Le catholicisme, c'était encore Rome et c'était de l'ordre. Bien qu'ils fussent durs, égoïstes et anarchiques, prompts à prendre leurs armes pour augmenter leurs biens et dédaigneux de l'intérêt général, les Barbares sentaient la difficulté de gouverner, sans une tradition appropriée, cette Gaule qui venait de leur échoir, — cette Gaule où il y avait des villes, des cultures, des manières raffinées de vivre et de sentir, une civilisation très complète, enfin, un idéal. Ils furent obligés, parce que c'était leur intérêt et la condition de leur succès, d'accepter les formules que leur proposait le christianisme, et, dans la mesure où ils les acceptèrent, ils se romanisèrent.

Odile fut le signe et le gage de l'entente d'un vainqueur tout neuf et d'un clergé civilisé. Elle représente un idéal de paix, de charité, de discipline, une moralité enfin que

Là PEKS1 I Dl BAIN! I.-OD1I.E I I 7

l'analyse pont séparer du catholicisme, mais jui, formée à l'ombre des églises, port< jamais leur marque. Cette vierge fut t.mt rée qu'on la sanctifia; les poètes et les émotifs suivirent les politiques : ils inventèrent t propagèrenl I - - ' tdile, c esl 1»*

nom d'une victoire latine, c'est aussi un soupir de soulagement alsacien : une commémo-

m du salut public.

Pour que cette légende, née d'un.1 crise,

niai vénérable sur une terre où, -

vent d'outre-Rhin de nouvelles

ses humain.-, il a fallu que <-h ique génération approuvât la fille d'Adalric de s'être soustraite à la tradition brutale d< ses p il a fallu qu'à travers les siècles, sur cette rive ■niche du l\bin, une élit( licitâl chaque

Ibis que d< - éléments germains et tient lati-

- Notre -"1 a pr< >duil c( t1-' belle figure

lile dans le moment <tù nous fûmes le

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plus près de réaliser de grandes destinées, à l'aube de la fortune carolingienne, et quand le christianisme n'avait pas encore complètclement discipliné les jeunes forces barbare^ : mais sainte Odile n'est pas d'une époque. Aujourd'hui encore, sur la riche région où l'Ottilienberg règne, les éléments germaniques et gallo-romains sont en contact; le problème le plus actuel et le plus pressant y est toujours celui qu'incarne sainte Odile. Et voilà bien pourquoi la fille légendaire du farouche Adalric demeure la patronne de l'Alsace, alors qu'ont disparu tant d'autres saints fameux, qui, petit à petit, ne s'étaient plus rattachés à rien de réel. Odile est une production de l'Alsace éternelle, le symbole de la plus haute moralité alsacienne. Elle représente ce qu il y a sur cette région de permanent dans le transitoire.

Les volontés que la conscience alsacienne

projette cl glorifie dans lu Légende de sainte Odile s'étaient manifestées, dans une Longue îérie d'actes, i vant que la sainte ne fui

et, longtemps après qu'elle esl morte, 88 mêmes volontés continuenl de nous animer. L'office rempli par la citadelle romaine, par le mur druidique qui soutint I assaut des Cimbres et di>< Teutons, ël par les veilleurs du Mœnnelstein et du Wachtstein <jui guettaient les passages du Rhin, fut indéfiniment poursuivi, avec des chances variées, avantque lut acquise la plus inc impiété romanisation

Germain cette gloire, merveil-

inent servie pa< les Louis \l\ et les Napoléon, nous allait être donnée, quand le Uni de 1870, en humiliant la civilisa romaine, vint rcmetln en question noire ni le llhin. \u jourd hui . il nous ut le même miracle qu au temps d Odi fille d'Adalric. Nous attendons que notre

boive Je Ilot germain et fasse réapparaître son inaltérable fond celte, romain, français, c'està-dire notre spiritualité.

Comme il éclate sur le sommet de la Montagne, notre devoir alsacien! Cette sainte montagne au milieu de nos pays de 1 Est, elle brille comme un buisson ardent. Ainsi éclairés, nous ne nous per irons pas dans les circonstances passagères et les accidents extérieurs. -Nous n'avons pas à adapter notre devoir aux fluctuations du combat éternel des Latinsetdes Germains. Nous voulons nous attacher à une série d'activités qui se lient les unes aux autres, qui donnèrent des résultats et qui éveillent la vénération. Ceux qui élevèrent ces pierres, ce mur, ces menhirs, ce monastère, ont disparu, mais ce qu'il y avait, dans leur activité, qui était conforme à la vérité du pays, a subsisté. Cette énergie juste vit toujours en nous et veut être employée.

La romanisalion des Germains est la tendance constante de l'Alsacien— Lorrain.

Telle est la formule où j'aboutis dans mes méditations de Sainte-Odile. Elle a L'avantage de réunir un 1res grand nombre de laits et de patisfaire mon préjugé de Latin vaincu par la Germanie. «1 \ trouve un motif d'action et une discipline. Dans l'état des choses, les Usai iens et les Lorrains ne peuvent plus collabore] gvec les Français; cependant, Ils ne voulaient l>a- collaborer avecles allemands : faut-il donc su'ils s'abandonnent? Je leur propose et je me propose un système de direction <]ui tienne dompte des rapports qu i! v eu! toujours entre la France, ! Alsace-Lorraine et la Germanie, en iiinni' temps qu'elle nous justifie d'agir comme bous tendons naturellement à faire. Unsi je puis dire que ce système contient de très nombreux faits historiques et i<>ui notre cœur. Il ordonne nos notions du passé de la manière

qui satisfait le mieux notre esprit; il nous fait prévoir l'avenir tel que la générosité de notre sang nous commande de le prophétiser.

Si 1 on ignore le malaise qu'éprouvent certaines personnes pour agir, tant qu'elles n'ont pas fondé leur activité sur un principe spirituel, 1 on ne pourra pas comprendre mon allégresse dans cette fin d'automne, alors que la montagne et sa légende me devenaient une solidité et que je pouvais dire avec les simples : « Sainte Odile, patronne de l'Alsace ! x>

Pourtant cette plénitude n'allail point sans amertume, car du même coup que j'avais discerné ma juste tache, je revoyais en esprit la plaine messine désertée, Strasbourg dénaturée... Ah! comment ces deux reines captives pourront-elles imposer leur génie ou même y demeurer fidèles ?

C est bien de dire que les conquis conquer-

I \ IM nsi'i. DE SAINTE-ODU I I >•>

roi

ii l par l'esprit leurs rudes conquérants. ' ït la vérité historique, philosophique, fondamentale de toute activité vraiment citoyenne sur la rive gauche du Rhin. Mais comment cela, qui doit rire nécessairement, sera— til? Par où r Msacien, le Lorrain seront-ils avertis d'une manière vivante de ee devoir (jue le philosophe peut bien reconnaître, mais que le philosophe n'est pas en mesure de faire pratiquer? Gomment l'instind de civilisateur latin, que notre raison constate el honore, à travers I-'- siècles, chez le< populations de ce terroir, s'éveillera-t-il aujourd'hui et comment |*gira-t-il ? De quelle manière l'Alsacien- Lorrain \ «Mit -il accomphr sa prédestination?

Je me rappelle ce dimanche de noveml un jour de la Toussaint, où je me promenais pans les sentiers de Sainte— Odile, en achevani de reconnaître les grandes pensées du paysage. Elles étaienl fortes el précises,

tangibles sous ma main, dans mon âme, et cependant ne nuisaient point aux rêveries vagues et profondes qui se lèvent des pierres historiques et des forets illimitées. Sous les arceaux du couvent, des grands bois et des burgs, j'entendais les cloches des églises et les clochettes des vaches. Tout chantait la durée du mont et la rapidité du passant. Messes incomparables î J'aurai dans lame jusqu'à ma mort les prairies de Sainte-Odile, la délicatesse de leurs colchiques d'automne et la volonté des morts qu'ils recouvrent. Mais je me répétais, dans cet extrême délice, qu'une tradition, par elle-même, n'est qu'une tteur, — une ce veilleuse », comme nous appelons en Lorraine le colchique, — une veilleuse des morts, s'il ne surgit pas une volonté vivante qui donne au verbe une chair.

J'avais vu monter de la plaine des promeneurs, hommes, femmes, enfants, pour la

plupart des Alsaciens, et, eertes, bien loin qu'ils fussent des vaincus, leurs manièi d'être témoignaient uV solides et nobles habitudes et une grande confiance en eux-mêmes. « Il ne serait point difficile, me disais-je, (jiio de telles gens se dévouassent sur les champs de bataille, dans les armées de la France, mais, chaque jour, chacun de ces alsaciens, pris comme il est par des intérêts positifs, peut-il trouver en soi une dose suiïisante d'énergie pour combattre le germanisme? >> Vu soir, le soleil allant bientôt disparaître, je me trouvais, sous le Maennels— tein, au milieu des sapins, dans le kiosque (jui domine la route de Sainte-Odile à Barr. Soudain \ pénétra une section du Club vosgien allemand qui avait déjeuné au monastère et <|in redescendait. Ces gens avaienl copieusement goûté les petits \ins d Usace. \ leur tète marchait une a frau-major ». la

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femme d'un commandant, petite et ronde, el suspendue au bras de son mari, un colosse, assez en peine, lui-même, de marcher avec la dignité qui convient à son grade. Entrés avec de grands cris, ils se turent, tous émerveillés par la beauté du spectacle : à leurs pieds, le vallonnement, la profondeur des bois interminables, et, dans le lointain, sous un soleil rouge, toute la bonté de la plaine d'Alsace. Alors la grosse commandante se jeta au cou de son mari, et des larmes, de vraies larmes d'enthousiasme et de boisson, coulaient des veux de cette \\ alkvrie :

— Ah ! Fritz! Fritz! s'écriait-elle ; quelle province tu conquis !

Or, je me demandais, regardant cette troupe : ce Quelle chose est-il dans vos projets de faire avec notre pays que nos pères ont aménagé ? Et lui-même, si vivace, bien qu'il se taise, quel pain fera-t-i! de votre pâte barbare ? »

\ ce moment la seconde poTte du chalet, elle <]ui mène sur Barr, souvril et M. Ehrlann entra au milieu <le nous. Cette Fois, ous u(> pouvions pas nous éviter. Nous niâmes ensemble jusqu'à Sainte-Odile, jeune Alsacien me dit qu'il demeurerail melques jours, .le me rappelle que nous von» causé de choses indifférentes. .!•' pi entais bien que ce jeune homme pourrail ivancer dans la connaissance du »roblème alsacien-lorrain, mais je ne voyais las de convenance à lui présenter mes id kns le système où je venais de les grouper. \l pourtant, ce procédé <l<i concevoir qos - propres comme des accidents de 'histoire éternelle de notre nation, un peu pédant aux yeux des Parisiens, est, je ci approprié à des esprits formés sur la ntière franco-allemande.

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