UN HÉRITIER
le nous. Du seuil, il rit à sa femme qui le ardait gentiment. Il courut sangloter sur le lit. Rien n'est comique comme les mari< ui ont failli perdre leur femme. On dirait de< iifants, pour leur manière de témoigner leur ction. D'ailleurs, ils exaspèrent le médecin, parce qu'ils dérangent la malade. Geluii avait la grande émotion d'une brute. Il ■tait :
« — Dire (pie j'ai failli la perdre! o — Je l'invitai à ne pa< écraser sa femme. 11 se rappela ma [ e. — a Monsieur le Docteur. ■u'est-ce que j'ai fait? Pardonnez-moi
Je désirais boire un petil verre de myrtille. Ils prétendirent que j'emportasse la bou teille enlaniée et encore une toute neuve. . Et, quand je passe ici, comme vous ave/ vu. ils m'offrent une tasse de café. »
— Tout de même, cher monsieur Ehr
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mann, cette créature qui était perdue, sans le hasard de votre passage, elle semble un peu morne. Ne devrait-elle pas danser de joie et de gratitude, sitôt que vous apparaissez à l'issue du sentier !
— A oilà une réflexion qui n'a rien de médical. Nous connaissons la marche, l'heureuse marche des choses, et qu'à mesure que revient la santé, tous les souvenirs de la maladie s'effacent. Sur le premier moment, on nous baise les mains, nous sommes des dieux ; six mois après, quand nous envoyons notre note, on nous trouve importuns. Je ne pense pas qu'aucun de nous, s il est amoureux de sa profession, travaille pour conquérir la reconnaissance du malade. Ici, d'ailleurs, il faut considérer la rudesse naturelle de ces gens qui vivent dans cet écart, qui gravissent la montagne à pleins fourrés, qui continuellement vont plus loin que ieurs
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physiques, qui marchent tout endormis, lourds, insensible-, négligents : des brutes ! Mais quelle belle réserve de force, lillards et tillardes ! Tous leurs re-
rciements vaudraient moins pour me réjouir ijue la solidité de eette belle femelle Lrràce à mon i:; ..lion, a été ron-
;i la montagne de Sainte—Odile. Et comptez-vous pour rien mon plaisir a moi (jui, dan- mon cinquième semestre, ai pu me débrouiller sans instrument?
Je reconnus à ces phrase- un homme qui
it se tenir au-dessus de ses j. Je
p'aime causer qu'a> ux-là. Si M. Ehr-
ii manquait d'esprit, il ne manquait point
11 y avait, (1 lu bis \ul-
, de i . mité, de 1j solidité et, p >ur
tout dii dignité ijui ressemblait à de la
Maintenant, je n'étais plus '•• d'inl
roger M. Ehrmann, parce que je voyais que je ne le mettrais jamais dans le cas d'avouer des choses basses. Je lui posai nettement la diflî culte.
— Vive l'Alsace î monsieur Ehrmann, mais il y a la France ! Je crois comprendre et je respecte votre patriotisme alsacien. Laissez pourtant que je vous demande si vous demeurez tant soit peu Français, dans quelle mesure, et ma foi! monsieur, par quel expédient?
J'étais las de regarder les images de l'automne et de me tenir dans l'abstrait de l'histoire. Le jeune docteur Ehrmann me donnait l'occasion de connaître l'âme d'un ûh de Français au service de l'Allemagne. J'allais, dans une jeune conscience mystérieuse, recueillir une pleine brassée de faits.
Tout le reste de la journée, M. Ehrmann me raconta ce qu'est la France pour un petit garçon de la bourgeoisie alsacienne.
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— Je suis né. disait-il, au Logclbach, près le Colmar, en 1880. Ma mère mourut à la iiaissance de mon frère, quand j'avais quatre in s. Mon père est directeur d'usine. Avec les juinze mille francs qu'il gagne, nous avons toujours mené une vie large. Le^ besoins si peu compliqués dans la bourgeoisie travailleuse d'Alsace ! Mais, à sa mort, nous trouverons des tiroirs \ide-.
La nécessité de garder l'emploi qui le l'ail vivre expliquerait déjà <jue moE soit de-
meuré en Alsace après la guerre. Pourtant, il s\ décida sur une raison d'ordre moral. L'émigration, prétend-il, est encore plus l'uà l'Alsace que la bataille de Frœschwillcr. Il prévoit avec chagrin qu'un jour nos uMiies tomberont aux mains des Allemands, oui auront tôt fait d< germ n ser l'esprit des •uvriers. Voyez Mulhouse dès maintenant, |m lils d'industriels étant d Frai
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plusieurs industries sont devenues allemandes. Depuis que je suis au monde, j'entends dire et redire : « 11 faut rester au pays ; ne soyons pas, comme en 70, des soldats pleins de cœur avec une mauvaise idée directrice. Ce n'est pas une conception juste daller en France, nous n'avons rien à y faire d'indispensable. Notre devoir d'Alsacien est en Alsace. )> Mon père a toujours voulu que mon frère cadet lui succédât et que, moi, je m'établisse médecin à Colmar. Un médecin et un directeur d'usine, dans l'ancienne Alsace, plus encore qu'aujourd'hui, c'étaient des notables : mon père veut engager ses deux fds dans la digue contre les Allemands.
Vous connaissez Colmar, monsieur ; vous avez visité le musée dans le couvent des Unterlinden et, dans la cathédrale, la Vierge aux Rosiers de Martin Schœngauer. Mais un passant peut-il sentir ce qu'a cette vieille petite
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lecture française pour un garçon qui, toute •ion enfance, a joué indéfiniment sur la place le- Tilleuls, quand les femmes lavent leur linge et que le soir tombe.
En famille, nous nous servions de la lanfrançaise, et comme d'autres classent les
is sur la fortune, les décorations ou les litres, nous jugions nos compatriotes d'après la langue qu'ils parlaient. C'est une idée commune à tous les Alsaciens que La connaissance du français est une aristocratie. J'ai appris à lire dans une Histoire de France par Bordier et Gharton, remplie d'images sur bois <jui vive/il dans mon âme profonde
nboles vénérables, autour desquels je (la
ttes mes connaissances. Nous vivions in pères, des mères, do sœurs, isins
d'officiers fiançai.-. Parfois, au i \ juillet, ils allaient à Belforl La main de Leu
rent. Je causai- des cam] de 70. du
Mexique, d'Italie et de Crimée, avec un tas de vieux soldats, nos ouvriers. Si loin que je recule dans mes souvenirs, j'entends mou père me raconter l'épouvante que ce fut dans Colmar quand on sonna le tocsin pour la défaite de Wœrth. Tout petit, j'avais l'impression d'avoir souffert pour la France.
A cinq ans, j'allai chez une personne qui, sous prétexte de « garder x> les enfants, leui enseignait l'orthographe française. Elle n'en avait pas le droit. Elle fut dénoncée, et ji vois encore comme elle pleurait de ne plus pouvoir gagner son pain. La loi nous oblige, dès notre sixième année, à fréquenter une école de l'Etat. Je suivis les classes du gymnase de Colmar. Mais, avec cinq de mes camarades, je prenais des leçons chez un ancien maître du lycée français. Un jour, on frappe à la porte. Le pauvre maître, avant de tirer les verrous, nous presse de cacher nos
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cahiers el nos plumes. Mais comment justifier autour do cette table, cinq petits écoliers, les iloi^rt ^ tachés <i encre ! Comme L'institutrice, le professeur pleura.
Il y eut, en Alsace, des perquisitions pOur découvrir les membres de la a Ligue des patriotes ». Le père d un de nos condisciples fut pris. Quand l'écolier, le lendemain, arriva • ii classe, le maître l invectiva : a Ah ! vous pouvez vous \anter d'avoir un joli papa!
si un scandale qu'un sujet allemand permette une trahison envers sa patrie. Votre
e est une canaille, et, s il oe tenait qu'à moi, je le ferais pendre haut el court !... » Ce fini d'injures coula Longuement devant nous tous qui, Ulemands el Alsaciens mêli avions de huit à neuf ans. Le (ils de la o canaille » pleurait à chaudes larmes, et s camarades étaient empoisonn fureurs
di\' — Croyez-vous qu'après une scène
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pareille, un petit garçon demeure exactement le même être ?
Nous sommes de grands promeneurs ei Alsace. Un jour (je n'avais pas dix ans), après avoir goûté dans la montagne avec mes amis, nous inscrivîmes sur le registre de l'hôtel, au-dessus de nos signatures, des phrases puériles : « Montés ici par un très beau temps, avons aperçu le faîte des Vosges » et puis, à côté : « \ive la France ! » Un Allemand nous dénonça au directeur du gymnase et ce fut une grosse affaire dont mon père eut du désagrément.
Une autre fois, avec des garçons un peu plus vieux que moi, j'allai en France jusqu'à Gérardmer. Nous achetâmes des rubans et des cocardes tricolores. Au retour, dans les bois alsaciens, nous les portions à nos chapeaux et nous chantions la Marseillaise, quand nous fûmes croisés par des Allemands
UN HERITIER loi
de Colmar. Le Lendemain, le dire du
nous accabla d'injures et de punition-, cl il nous fallait croiser dans les ru de la ville nos dénonciateurs, < j u î étaient des gens considérés.
Ce de mon enfance me font mal.
us autres, jeunes bourgeois alsaciens, nous
>ns grandi dans une atmosphère de cons] ration, de peur et de haine et dans la certitude
notre supériorité de race. \ oilà (jui explique
notre amour do la France. C'est un amour
un perpétuel ressort et noire
'(TV t.
A di\-sepl ans, je commençai mes études dicales à Strasbourg. J'y fus, je crois bien, dans La situation d'un jeune provincial tra
- <jui s'inscrit à l'université de sa région. J'ai été privé de l'atmosphère éducatri Paris, mais La culture d'outre-Rhin a glû sur mon esprit el Les étudiants allem
m'ont déplu jusqu'à m'irriter. Nous nous sommes instinctivement rejetés.
La grande, la terrible épreuve, ce fut de me soumettre à la loi militaire allemande.
La volonté de mon père m'avait convaincu sans discussion de demeurer au pays sous le toit familial ; j'avais formé mon sentiment intérieur, mais je n'avais pas eu l'occasion de maffirmer, de me renier ou de trouver une conciliation entre mon âme française et le fait allemand. Ma vie jusque-là n'avait été qu'un prologue : en octobre 1902, — peu de jours après notre rencontre de Marsal, — le drame commença.
Arrivé à ce point de son récit, M. Ehrmann s'arrêta. Plus tard, j'ai reconnu qu'il se cabrait à l'idée de se faire voir avec un casque à pointe sur la tête. Mais je le pressai de parler :
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— Je vous en prie, ne nous embarrassons point de difficultés conventionnelles. Permettez a un Français de vous interroger et d'étudier sur les faits la vérité alsacienne. \<»us me dites que votre cas n'a rien que d'ordinaire. Je l'espère bien. C'est par là qu'il m'intéresse au plus haul point. Vous êtes un échantillon de grès que je détache du rocher vosgien.
Et je me rappelle qu'avec ma canne, je frappai vivement sur le dur sol de Sainte- Odile.
M. Ehrmann prolongea ses difficultés. Je vis avec étonnemenl ses scrupules, presque timidités. En présence d'un Français, son service allemand le ravageait comme un i de conscience. 11 craignait que je n<> trouvas qu'il n'avait pas assez souffert.
— Car nous savez, nu1 dit-il, le volontariat des allemands esi beaucoup plus doux que
le service des dispensés en France. Comme étudiant en médecine, après six mois de service, je devais être libéré, pourvu que je n'encourusse pas de prison. Durant ce semestre, j'allais habiter en ville, dans mon appartement ; je viendrais à la caserne pour y faire mon instruction militaire, à peu près comme l'étudiant se rend à son cours, el je serais considéré comme un futur officier... Officier allemand ! Au fond de mon cœur, je refusais ce privilège : un volontaire alsacien n'accepte du service que l'inévitable. Il porte en soi une protestation perpétuelle, et c'est ce refus intérieur qui fait , d'un service matériellement supportable , une contrainte humiliante et, parfois, presque dégradante ; du moins, nous le croyons, car le rude orgueil alsacien accepte mal les honnêtes hypocrisies nécessaires : pour une âme ardemment française, quel tourment s'il