‹ Au service de l'AllemagneChapitre 3 sur 40 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

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J'ai passé le mois de septembre 1902 chez un ami d'enfance, le comte d'Aourv, danla Lorraine annexée. C'est sur le triste étang de Lindre, auprès du promontoire boueux où les masures de rarquimpol survivent à la ville romaine de Decem Pagi.

Bien que je Bois averti sur an grand nombre de pays Cameun nul ne m'attire darantage que cette n jion des étangs lorrain-.

De doux manières, par son délaissement et par sa délicatesse épurée, elle exerce sur mon esprit une véritable fascination.

Ce qui frappe d'abord sur notre plateau de Lorraine, ce sont les plissements du terrain: ils se développent sans heurts et s'étendent, largement. De grands espaces agricoles, presque toujours des herbages, ondulent sans un arbre, puis, ça et là, sur le renflement d'une douce courbe, surgit un petit bois carré de chênes, ou quelque mince bouquet de bouleaux. Dans les dépressions, l'herbe partout scintille, à cause de l'eau secrète, l'on voit des groupes de saules argentés Nulle abondance, mais quel goût!

La vertu de ce paysage, c'est qu'on n'en peut imaginer qui soit plus désencombré. Les mouvements du terrain, qui ne se brisent jamais, mènent nos sentiments là-bas, au loin, par delà l'horizon ; ces étendues un1*-

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formes d'herbages apaisent, endorment n Irritations; le- arl lairseméa sur le I

riel bleu semblent des mots de sympathie (jiii coupent un demi-sommeil, et les routes oJument droites, dont les grands peupliers courent à travers le plateau, y mettent une légère solennité. Nul pay^ ne ^e prête \antage à une certaine méditation, triste et douce, au repliement sur soi-même. C e>l le, peut-être, c'est en tout cas d'une ('lémorale et d'une précision sensibles à, lui qui se choque di effets et do là

Mu- pourquoi cette atmosphère de d <jui enveloppe la terre Lorraine? I arbres \ son! pencb depuis leur

\\i->" par un vent tjiii diminue la talion. On se croirait sur de hauts plateaux. nts mètres au moin-. Pour résister à ntinuel balavement, les fermes, le-

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chaumières ont été construites basses, écrasées. C'est un consentement de tous les objets à la mélancolie.

Dans cette région, les étangs sont nombreux; on les vide, les pêche et les met en culture toutes les trois années. Il y en a cinq grands et beaucoup de petits. Leur atmosphère humide ajoute encore une sensation à cette harmonie générale de silence et d'humilité. Leur cuvette n'est point profonde; çà et là, jusque dans le centre de leur miroir, des roseaux et des ioncs émergent, qui forment de bas rideaux ou des îlots de verdure. Sur leurs rives peu nettes et mâchées, l'eau affleure des bois de chênes et de hêtres. Et nulle chesnaie, nulle hêtraie je dirai mieux — tant est frappante la grâce de ces solitudes — nulle société féminine ne passe en douceur et en perfection de goût, ces lisières où il y a toutes les variétés de

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l'or automnal avec des courbes de branches infiniment émouvantes.

Ouand le soleil s'abaisse sur ce- déserta d'eaux et de bois, d'où monte une lé odeur de décomposition, je pense a\ec piété qu'aucun pays ne peut offrir de telles réserves de richesses sentimentales non exprimées.

Il \ a dans ce paysage mie sorte de beauté le, une vertu sans expansion. C'est triste et fort comme le héros malheureux iju'.i célébré Vauvenargues. Et les grandes fumée- industrielles de Di qui glissent,

m I 3sus d arbres d'automne, sur un

l'un bleu pâle, ne gâtent rien, car on dirait d'une traînée de désespoir sur une lion romanesque de la \ ie.

I «a pensée historique (jui - i je de

tu lorrain s'ac< ord île poésie. Ici.

deux civilisations, l'allemande et la française, prennent contact et rivalisent; les deux génies, germanique et latin, se disputent pied à pied la possession des territoires et des âmes. Par une chance à la fois détestable et bienheureuse, je vis ma courte vie lorraine précisément dans une période où la bataille, sur ce point géographique, est de plus grande conséquence qu'elle ne fut depuis quatorze siècles. Le sort, en me faisant naître sur la pointe demeurée française de ce noble plateau, m'a prédisposé à comprendre, non seulement avec mon intelligence, mais d'une manière sensible, avec une sorte de volupté triste, le travail séculaire qui pétrit et repétrit sans trêve ma patrie !

Dans cet automne je suivais, instruit par le savant M. Pfister, la frontière linguistique. J'ai dû constater qu'elle s'était déplacée au bénéfice de l'Allemagne. D'antiques terri-

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loircs welches commencent à parler ol lo mand, sous les dures mesures administratives des vainqueurs. Les étangs fie Lorraine, jui tirent avec leurs fosses peu profond.et leurs frêles roseaux un obstacle de quasiècles à la Langue allemande, voient aujourd'hui des enfants, préparés par Fanli(jue culture de Met/, qui baragouinent les mots insensés de la Germanie, oui, des mots dénués de sens profond pour des W elchi

(-es populations welches qui, à travers les siWles, sans discontinuité, axaient parlé la tin et puis français, ne peuvent pas supporter I contraintes de l'annexion. Elles sont parties en masse, dès [87] et. chaque année, feontinuenl à s'expatrier. Ce vieux pays cel-

ti(|ihi el romain se \ ide de la France. I

' pas assez dire ; but de lonj is, il

devient un désert. Les Allemands, qui se

pressent en Alsace, hésitent à s'installer dans cette Lorraine où ils se sentent étrangers et perdus. De nombreux villages sont tombés de six cents habitants à trois cents. Et tandis que les industriels amènent des milliers d'ouvriers italiens, voici que les fermiers embauchent des équipes de Polonais (i).

J'ai pu le bien voir, ce grave dépérissement de la Lorraine annexée, parce que le beau- frère de mon hôte, un jeune homme de vingt-cinq ans, grand chauffeur, avait l'obligeance de me promener sur toutes les routes.

A deux lieues de Dieuze, du côté de la France, nous visitions souvent l'antique petite Marsal, qui fut bombardée en 1870.

Rien de plus douloureux au milieu de l'immense plaine que ses murailles à la Yauban,

(1) Voir la notr I, pa<re 269.

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déclassée^, niais intactes, et auxquelles le

temps n'a point donné le pittoresque, L'apai-

lement par le pittoresque iju'il y a par exeni-

lans une ruine féodale. On n'a pas pris

souci de rien démolir ni combler: le eouver—

bernent a vendu L'ensemble des fortifications, inoyennant trente mille marks, à La \ille. qui

les loue comme elle peut pour des jardins et

pâtures. Des poules y courent, un i beau croasse à deux pas.

De onze cents habitants qu'elle comptait avant la guerre et dans ce chiffre n'entrait Bbint la garnison), Marsal est tombée à sii benls. L'hôtelier a\ec qui je cause et qui installé dans la « maison du commandant de blace, » Nient d'acheter pour trois mille marks fort d'Orléans, o un énorme corps de bâtiment avec seize ïu dont deux d'é-

tangs. Oo ne bâtit plus à Marsal, et qu'une maison brûle, on ne la relève pas. De-ci dc-là.

le long des rues, je vois des ruines recouvertes d'or lies. Mais ce (jui serre le plus le cœur, c'est peut-être de reconnaître toutes les formes de l'ancienne vie modeste, aimable, à la française. N'est-ce pas ici la Place d'Armes, avec les débris du carre de lilleuls où, le dimanche, la musique militaire rassemblait la population ') ,J 'arrête un petit garçon. Une jolie et intelligente ligure du pays messin ; beaucoup de douceur, très peu de menton et la voix grave.

— Savez-vous l'allemand:' lui dis-je.

— Pas beaucoup.

- — Ne le parlez-vous pas ?

- — Des fois.

Gomme je l'aime, ce a des fois » si lorrain !

Comme il m'altendrit, ce sage entant perdu sous le flot allemand, petite main qui dépasse encore quand notre patrie commune s'en* gioutit î

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Tout nie crie que la raison deutsche, en travaillant à détruire ici l'œuvre welche> diminue Ja civilisation. Et, par exemple, I édifices militaires français du wur siècle, tels qu'on les voil à Marsal, avec leur- façades blanches et graves, avec leurs proportions

gantes et naturelles, qu'on les compare aux abominables et coûteuses casernes qui, non loin de là, dominent Dieuze : il apparaît jusqu'à l'évidence que chez l'Allemand la culture lemeure encore barbare.

A Marsal, rien ne parle que de la Pran< une autre ville dans notre voisinage me fournissait des sensations plus lorraines. J veuj

rler de Kcnétrange, aujourd'hui Pinstingen

La seche Marsal, jadis poste romain et

hier | peut être dite une guérite

militaire. Elle n'eut jamais d'autre vie que

' veilleurs éti Mai- Pénétrai]

cm M'aiment une plante de notre sol. Son

livité fut tout indigène. Jusqu'en 1791, elli était le chef-lieu d'une seigneurie passable ment importante. Aujourd'hui encore, asse: allègre et forte dans sa déchéance, elle semblt un bon arbre dru, dont les racines, à chaqu< saison, descellent davantage une vieille piern tombale écussonnée.

Quand on arrive par la route de Phalsbourg, soudain, — au milieu des prairies des saules et des sureaux où la Sarre serpente — la dure, la guerrière, l'étrange Fénétrang< se dresse comme une tour. Elle garde la discipline de son antique fossé disparu, et, sui les bords sinueux, mais très nets, du ronc qu'elle forme dans ces beaux herbages, or distingue encore ça et là, domestiquées poui d'humbles usages, les guérites de sa muraille Le château, bien qu'en pourriture, écrase d( sa haute masse tout le pâté confus des maisons : ses fenêtres sont à demi bouchées de

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triques ignobles, mais leur style Renaissance

ritéresse ; ses murs sont lépreux, ils gardent u moins de beaux mouvements el se renen! comme des poitrines ou des boucliers.

J'aime <jue, morte, celle seigneurie tienne pcore debout, Mais je goûte en vacance la olupté de m'altendrir, et, si je liane par un roid matin d automne, — à I heure où les nartcaux retentissent sur les cuves de venn n ire pour assurer les douves et (jue les biens aboient leur allégresse de partir pour x chasse, — je m'enchante surtout <|uc celte élite ville avoue la faiblesse des forces dont idis elle fut si vaine. Au Nord-Ouest, les unifications de Pénétrange n'ont été touchées ue par le temps : sous le ciment qu'il a étaché, apparaissent de misérables pierrailles, t l'on s'assure qu'un boulet n'eût fail du »ui qu'une poussière.

< iir ville dans son remparl ruineux, c'esl

une petite vieille qui garde trop longtemps une robe de dentelles souillées et déchirées. Les toitures à hauts pignons de ses tours sont couvertes de tuiles plates, d'un brun rouge noirci par la mousse ; en s'affaissant inégalement, elles ont formé les bombements les plus délicats, et Fénétrange semble porter au col ces ruches que les femmes tuyautent avec des fers chauds.

J'ai essayé de reconnaître le château : m cour intérieure, de belle proportion, est déshonorée par le fumier, et six familles y étalen leur malpropreté. L'élégante chapelle dei sires de Fénétrange est devenue l'étable de; porcs, et l'agitation de ceux-ci empêcha qui je lusse l'épitaphe de ceux-là.

C'est quand il flotte au ciel des lambeau: de nuages violets qu'il fait bon visiter Féné Irange. Cette atmosphère de deuil est fré quente sur cette région de la Sarre, voisin

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des Landes incultes et des pauvres forêts que l'on nomme la Sibérie alsacienne.

Mes liotes allaient souvent chasser, fort loin de Lindre-B iux environs de Nieder-

Stinzel. .le les accompagnais à cause dos ves- [u'on v voit du château de Géroldseck. pauvres pierres n'ont plus de forme ni d'histoire ; mais, par la manière dont les cuire un p silencieux et triste, «'Iles hvperesthésient en moi celte rêverie sur Thismusique de vie el de mort, cette vue nette de l'écoulement des siècles et de leur dépendance, qui deviennent toute mon Ame sitôt que je pénètre eu Lorraine

I ;i ruine repose solitaire sur un tapis de verdure, au centre d'une large cuvette, donl les pentes douces portent des vignes ci des

I i jsés quelle a remplis d<

combres ne font plus qi- une légère dépn

ii circulaire, <>ù l'on \oii briller

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comme dans les ornières d'un char. A quelques mètres, l'étroite Sarre coule à pleins bords, au ras de la prairie.

Jamais je ne vins à Géroldseck qu'il n'y eût dans le ciel une traînée de pluie. Les chasseurs partis, je demeurais indéfiniment à écouter cette vaincue, qui peut paraître sans voix et sans mémoire. On ne sait rien de notable sur cette ruine de frontière. Je l'aime comme une belle insensée, comme tels vers insensés qui n'ont pour eux que leur rythme :

Je suis le ténébreux, le veuf, l'inconsolé, Le prince d'Aquitaine à la tour abolir...

Dans ce décor, je me répète que Chopin naquit d'un Lorrain et d'une Polonaise, Hugo d'un Lorrain et d'une Bretonne, Claude déliée d'une longue suite lorraine. On nous croit l'âme glacée, moqueuse. C'est qu'on nous juge sur la discrétion de notre cœur.

I \ l'W^ « VVELCHE » SUBMERGE \~

Mais un écrivain, un peintre, un musicien, les plus chargés de poésie qu'il y ait en France, vivent de nos manières de sentir. Nos deux princesses malheureuses, Marie Stuart et Marie-Antoinette, passent en fier romanesque toute- les héroïnes et ne cèdent, elles-mêmes, qu'à la sainte gloire de Jeanne. — \insi notre orgueil se satisfait silencieusement à constater que notre eau souterraine alimente les plus fameuses nappes de la vie héroïque.

Mêlas ! quel malheur, si le ilôt barbare vient gain* notre mélange gallo-romain, et. si le juste dosage que l'infiltration germabique avait respecté, maintenu pendant quatorze siècles, doit être vilement chargé d<> barbarie !

Quand je pense à la tour de Géroldseck, b Fén étrange, à Marsal, à Phalsbourg, — petites villes rondes, cernées dans leurs remparts,

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qui ne sont guère plus hauls que la margelle d'un puits, — je les vois vraiment, ces forteresses lorraines, comme des puits qui plongent dans le passé. Si loin que j'aille puiser, que ce soit dans la pure cité gallo-romaine ou dans le château féodal, dans la forteresse de Vauban ou dans la citadelle française du \t\' siècle, je trouve le goût latin mêlé d'une proportion infime d'allemand. Or, voici qu'on veut empoisonner, combler ces antiques sources de ma race.

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