LA DERNIÈRE JOURNÉE
dent à rester en Alsace, et je me suis gardé ur ma tache. Je n'étais pas à la disposin de cet orgueilleux Prussien pour modifier
m.i ligne de conduite sur ses incartades. En • réprimant moi-même, je lui ai fait voir
un vaincu qui s'assure dans la conscience de
sa supériorité et qui demeure non conquis. t Allemand voulait m humilier, il m'a
enorgueilli.
Je m'éloignai avec une prodigieuse connaislice de ma plénitude et de ma domination
sur moi-même. Depuis trente-trois ans, pas
une goutte de sang de mes pères n'avait été rmaniséc. Sous cet assaut bestial, je me
connus, plus sûrement que dans aucune
minute de ma vie, fils de L'Alsace et de la
France.
Mes talon- résonnaienl à réveiller tout un . mieiit, quand je montai le> deux étages
I »' » ii r gagner I appartement que le gigantesque
254 Al SERVICE DE L'ALLEMAGNE
maréchal des logis chef occupait avec sa femme. Je les trouvai en pleurs ; il me dit que leur unique enfant, une petite fille de trois ans, venait de mourir. Le pauvre géant ne pensait plus à prendre l'attitude militaire. Je lui serrai la main, et, en gagnant l'hôtel de la ce Ville de Baie, je fis un détour pour commander une couronne.
Mes camarades avaient commencé leur déjeuner. Je dis la cause de mon retard. Ils n'en revenaient pas.
— Une couronne ? Mais pourquoi faire ? \ ous quittez le service aujourd'hui.
Le lendemain, à mon réveil, comme je m'enivrais de ma délivrance, le maréchal des logis a fait irruption dans ma chambre. Il m'a pris les deux mains et il sanglotait. Je crois qu'il aurait voulu m'embrasser.
— Vous êtes vraiment un grand cœur,
LA DERNIÈRE JOURB ?.).j
[onsieur Ehrmaim. Au moment où je ae eux [jIu^ vous servir de rien .' Monsieur, <»n oit le dire, les Français uni plus d'humanité ue les autn
Il ma traité d<* Français ! C'est le dernier not que j'ai entendu de cette caserne et 1 un ;ux qui, de ma vie, m'aura le plus donné laisir.
CONCLUSION
Tel fut le récit de L'Alsacien Ehrmann.
Son accent était rude et parfois, dans ce « procès-verbal », Lien que je voulusse gari fliaque phrase sa Force et sa Loyauté, j'ai dû redresser des tournures. Peut-être que M. Ehrmann eût f;iit sourire un Paris frivole par Id satisfaction qu'il montrait nùmenl de ses mœurs e1 de ses allures fran- !S. On distingue chez lui quelques coukurs provinciales, qu à Pan-, avec plumoins de justesse, on déclarerait germabiques. Ce -"iit là des poussières : des pousle la frontière sur I uniforme d'un
soldat. Elles me font mieux aimer ce jeune homme qui porte dans sa solide tête rhénaru le bel héritage français.
En plus d'une réelle beauté morale, j< trouve, dans ce récit d'un volontaire, h réponse à mon problème de Sainte-Odile. Non point une solution d'idéologue, mais la vivante réponse des actes.
A Sainte-Odile, je voyais la raison d'être et le devoir éternel de l'Alsace, mais je cherchais de quelle manière nos Alsaciens d'aujourd'hui adapteraient aux circonstances présentes leur séculaire volonté de ne pas subir. Gomment agira, dans ce début du vingtième siècle, l'antique vertu alsacienne qui soumit toujours la brutalité germanique à la spiritualité latine ? Gomment cette ce marche » demeurera-t-elle un instrument civilisateur français ?
Je me le demandais en vain.
CONC1 i -i
On ne peut plus compter sur une croyaj eligieuse pour lier à la Kranee Les Alsaciens omme du temps d'Odile le catholicisme les iait à la latinité. Leur tempérament militaire îe suffira pas davantage à les tenir sous le harme français, puisque, aujourd'hui, I Uleie impériale professe le culte des vertus :uerrières. Leurs intérêts économiques? Mais, mi -uite de noire sys protectionniste, les
produits de L'Alsace ne peuvent plus s'écouler ju 'au delà du Rhin.
Sur '[uoi don France en Alsace-
rai ne?
Ces un problème que M. Ebrmann :
*n agissant.
Après une terrible déception, il arrive, naturellement, qu'on s'abandonne à de vaines lamentations ou bien à d'impuissantes menace^. Pourtant, c'esl d'un bomme faible. Qbe sert d'ouvrir Loujoura une vieille pla
Pourquoi se diminuer ou s'irriter dans le sentiment perpétuel d'une infériorité ? Par le bénéfice de l'âge, M. Ehrmann n'a pas vu, de ses yeux vu, les démoralisantes catastrophes de 1870. Mieux que ceux qui furent les témoins du malheur et qui mesurent les changements, il peut continuer de vivre. Il I ne place pas la qualité française de l'Alsace dans le fait qu'un préfet français administre l'Alsace, ni dans le fait qu'un régiment français occupe la caserne de la place d'Austerlilz, ni dans le fait que les manufactures de Mulhouse écoulent leurs produits sur Paris. Ce sont là des faits politiques, militaires, économiques, que l'accident de 1870 a pu modifier, mais cet effroyable accident n'empêche pas M. Ehrmann de sentir en lui-même une délicatesse fière qui est l'honneur à la française, une politesse de mœurs qui est la moralité proprement française, et tout cela
CONCLUSION
;i fort mêlé au sang que. s il se penche -ur ;on cœur, il entend tout au fond : a Mieux vaut ne pas vivre que de vivre une \ ie où soient contrariées les tendances de mon âme. »
On posait a faux la question, quand on demandait s il convient qu'un Alsacien-Lorrain quitte ou non sa petite patrie. L ne partie demeurait, une autre s'exilait : mais il était à redouter que. faute d'une juste vue du problème, ces deux résolutions demeurassent
ment infécondes. M. Ehrmann n<>us en-
à nous tenir à notre véritable nature. I nou> prêche d'exemple qu'il faut retourner à
■ vérité d'Alsaciens, formé- héréditairemêmes intlu et du mémo ■Mouvement que la France. Nous d< <>utfnuer à faire notre emploi, et. si quelque voie nous esl bouché ngénieusement
ement, comme ferail un dialecticien,
actes reviendront à l'assaut par un autre argument .
Préférer la France et servir l'Allemagne, cela semblait malsain, dissolvant, une vraie ruine intérieure, un profond avilissement. Les plus sages pensaient que cette contradiction engendrerait Je machinisme, l'hypocrisie et tous les défauts de l'esclave ; mais M. Ehrmann se place d'une telle manière qu'une nouvelle vertu alsacienne apparaît sous notre regard. D'une équivoque est sortie une fière discipline, sans charme peut-être, ni gloire évidente, mais grave et qui réserve la force du passé avec l'espoir de l'avenir.
Du milieu de ces incertitudes, M. Ehrmann surgit comme un type. Il s'empare de la situation pour produire une nouvelle et magnifique activité conforme à l'antique activité alsacienne.
Sur cette terre alsacienne évacuée par nos
CONCLUSION •>.()
soldats, trente-deux ans après le dernier coup de fusil, d'innombrables irréguliers peuvenl
encore couvrir La pairie française. Le méderin dans sa clientèle, l'avocat au Palais, l'industriel, le propriétaire rural doivent agir comme M. Ehrmann a fait au régiment.
C'est une conduite fjui ne peut être réglée p;n des principes exacts; c'est un art auquel on propose un but.
Chacun, dans la sphère d'intérêt où il agit, se défendra d<* <ubir; chacun se proposera de se maintenir et de rayonner; chacun tendra à manifester ce que la France garde de supériorité dans son échec militaire. Heureux si le vaincu parvienl à mettre en suspicion, dans Il ascience de se- vainqueurs, leur propre ci\ ilisation.
La besogne, modestement accomplie par M. Ehrmann à la vieille caserne d'artillerie de la place d'Austerlitz, c'est celle des Légion-
naires de Rome sur le Rhin et d'Odile à la Hohenburg. Il est une garde avancée, on disait autrefois une garde folle, de la latinité, un défenseur de nos bastions de l'Est. Au service de l'Allemagne, comme il eût été, jadis, au service de la France, il est le traditionnel héros alsacien.
Un héros ! non point ce qu'on nomme ainsi dans une médiocre littérature, mais un homme plein de sa terre et de sa race, qui, par sa libre volonté, au prix de joyeux sacrifices, se range dans sa prédestination.
Quelle honnête souplesse chez M. Ehrmann ! Dune race où la tête est si chaude, il atteint par nécessité à une sûre possession de soimême. 11 tient à distance ses compagnons de caserne et agit envers eux, tantôt avec bonté, tantôt avec sécheresse, pour des raisons raisonuées. Est-il au monde une tragédie plus noble et plus éducatrice que ces mouvements
CONCLUSION 5>G5
l'un instinct qui s'arrête et raisonne les >bstacles ?
La vue claire et le respect du fait, voilà ce mi, en salliant à la magnanimité intérieure, onstitue le véritable héros.
Et pourtant, lorsque M. Ehrmann eut fini, e n'essayai pas de lui exprimer ma respecueuse admiration. Qui élais-je pour dire a et \lsacien français : « \ os morts se réouissent que vous acceptiez de souffrir pour et continuer. » C'est à L'Alsace «M à la France le dire cela. Mais l'Alsace est muette et la France empêchée.
Eh bien! M. Ehrmann peu! se pas l'encouragement : i! <vvi m- pour ressentir les passions vigoureuses, et, dans une époque m'i tant d'hommes ne se connaissent pas de •ut . celui-là, du moins, sait a quoi faire itrvir sa virilité, sa jeunesse, s»1- for es I amour et de haine.
J'avais remarqué qu'il rassemblait sur Mme d? Aoury la fleur des qualités françaises, la douce fierté, le tact, la mesure,
le sourire, et qu'il se faisait une joie d'opposer un peu naïvement cette jeune femme aux Allemandes. Aussi, pour le remercier, je lui dis simplement que je rapporterais à Mme d'Aoury l'emploi de son temps au service.
— Oui, dit-il, pourvu qu'elle consente à vous écouter de toute sa raison française.