‹ Au service de la tradition françaiseChapitre 5 sur 9 · AUX ÉTUDIANTS · texte numérisé non relu

AUX ÉTUDIANTS

le rire large et franc, n'ayez pas peur d'une larme, ne vous refusez pas un beau geste, sachez ne pas réprimer les sentiments élevés vers lesquels les battements du cœur, en se faisant plus rapides, semblent vouloir se hâter. La plus belle part de la jeunesse, et son plus grand tort aux yeux de certains, ce sont ses illusions; et si parfois on lui conseille de ne pas consentir à les perdre, il arrive qu'on lui reproche de les avoir conservées.

Qu'importe ! gardez-les. Si c'est venir trop pauvre en un siècle trop riche que d'y vivre avec ses illusions, s'il peut paraître ridicule, exalté, peu pratique, de croire à l'idéal, croyez toujours et quand même, portez à votre boutonnière cette (( petite fleur au coçur d'or », dût-on vous appliquer ce vers étrange et profond dont je garderai toujours l'écho pour l'avoir entendu tomber des lèvres de Jean Richepin sur la tombe à peine fermée d'un de ses illustres amis :

Tu portes fièrement la honte d'être beau !

Mais voilà, messieurs, des pensées bien graves pour une fin de banquet. Retournons au bord des coupes : à nous, votre gaieté. L'heure est à la joie et ne nous occupons du lendemain que pour le souhaiter radieux.

Je bois aux Étudiants de Laval, d'aujourd'hui, d'autrefois, de toujours !

A rAlliance française

Monsieur le président,

Mesdames et messieurs,

Une récente caricature américaine représente la famille républicaine assemblée. Le père, le vieux Sam; la maman, la République suisse; la grande fille de la maison, la France; un bambin maussade, dans un coin, le Portugal; et, sur le seuil de la porte, la démarche hésitante, un tout petit Chinois, à l'œil amusé, clignotant, qui semble dire : « Tout de même »... La France et le vieux Sam lui tendent les bras et lui souhaitent la bienvenue.

Je vous remercie. Monsieur le président, d'accueillir ainsi le comité France-Amérique, dernier venu parmi les enfants canadiens de la République française, et de lui permettre de vous balbutier, du seuil de la porte où il paraît seulement, son hommage et son admiration.

Vous nous avez conviés à une fête française qui fut ouverte par- un discours anglais. Je voudrais dire d'abord à M. Peterson, au nom de ceux qui viennent, combien sincèrement nous espérons nous

^ Allocution prononcée à l'occasion du dixième anniversaire de l'Alliance française de Montréal, le 1 1 mars 191 2, au Ritz- Qirlton.

rencontrer un jour, par delà les querelles, dans les grandes et larges idées qu'il vient d'exprimer. C'est une fête française, et qui nous rappelle d'où nous venons, qui nous indique où nous devons aller.

Nous venons de France. Cette terre d'Amérique était jadis couverte d'orgueilleuses forêts. Chateaubriand y retrouvait, comme agrandie, sa mélancolie de Combourg, pour la projeter ensuite sur le siècle où elle devait germer en d'innombrables beautés. Un souffle intense a passé sur cette terre, et la voilà soumise aux forces humaines. Elle s'anime chaque jour davantage. De la vieille Europe, des hommes viennent vers elle nombreux. On se demande s'il y aura place pour eux et si tant d'énergies ne vont pas s'épuiser vainement.

Au sein de ces peuples dont le premier souci est de mettre un peu d'unité dans les éléments souvent opposés qui les composent, au milieu des hommes nouveaux qui se succèdent, nous sommes demeurés fidèles au souvenir. Qu'importe, si nous n'avons pas conservé toutes les qualités du génie français ' Qu'importe, si nous avons dû, pour mieux servir la France, consentir à en ignorer les beautés ? Qu'importe, si nous avons dû nous pencher sur le sol pour y creuser, profond, le sillon où d'autres viendront jeter une semence tardive ? Qu'importe tout cela, puisque nous sommes restés. Le

A l'alliaxce fkaxçaise 191

père d'Edmond Rostand demandait naguère à l'un des nôtres le secret de cette longue résistance. Il lui fut répondu par l'unique et suprême orgueil de Cyrano : « Tout cela, monsieur, c'est du panache !» Il n'y a rien là qui doive nous étonner. Bon sang de France ne sait pas mentir. Nous devions notre vie à la France, nous la lui avons donnée; c'est donc bien que nous sommes Français.

Où devons-nous aller ? — Vers la France, toujours. Nous irons à Paris, comme dans l'opéra. Non pas le Paris de Manon et de Louise, mais celui de Mon ami Teddy ; celui de l'Institut et de l'Université, celui du Panthéon où dorment les poètes à côté des guerriers; celui-là enfin, qui, devant constituer un ministère national, n'hésita pas à le confier à un académicien ; Paris, qui sait mettre tout son cœur dans une chanson, toute son âme dans un geste, tout son esprit dans un mot, toute son énergie dans un rêve et qui trouve souvent, au sein de la gaieté qui paraît l'absorber, l'expression la plus haute jusqu'où la pensée humaine ait gravi. Nous irons à Paris afin de mieux voir en nousmêmes; afin de nous connaître, de nous analyser, de nous définir. Puis, nous demanderons à la France de nous regarder d'un peu plus près.

Elle est à la fois la cigale et la fourmi du monde. Elle chante, elle danse aussi; mais elle est économe et elle est prêteuse : elle n'a pas le moindre défaut.

En ces temps d'impérialisme, où l'on invente, — sans vouloir faire un mauvais calembour — tous ces mots en « pan » dont celui-ci, particulièrement horrible, « panaméricanisme », en ces temps de colonisation intense, de rayonnement et de pénétration, il faut que la France se souvienne qu'elle possède ici une colonie qui ne lui coûte rien; qu'elle nous prête des moyens nouveaux de lutter pour elle en aidant à notre organisation économique. Ceux que ces problèmes préoccupent me comprendront. 1 Assez longtemps nous avons gémi sur les arpents de neige, pensons un peu aux arpents de blé qui lèveront en idées et en vertus françaises.

Alors, peut-être que le doute, rançon de toutes les nobles causes, disparaîtra de notre pensée, je garde du moins cette espérance. C'était en juillet 1909. Je revenais de France, le cœur rempli de souvenir. Nous entrions chez nous par le golfc Saint-Laurent, une route royale. Le navire était en fête : c'était le concert accoutumé. J'étais seul sur le pont et j'écoutais les premiers accords de la Marseillaise monter dans le silence. Au même moment, le soleil disparaissant à l'horizon projeta sur l'immensité bleue deux larges banderolles superposées, dont l'une blanche, et l'autre rouge. Et je garderai toujours dans les yeux cette impression magnifique d'avoir vu. le soir d'un beau jour, mon pays se reposer dans la majesté cks trois couleurs.

A la mission Champlain^

Un jour des Amitiés françaises que N4aurice Barrés conduisait le jeune Philippe visiter une basilique, près de Domrémy, l'enfant émerveillé d'entendre le prêtre expliquer les détails de l'architecture réfléchit : « Faut-il qu'il soit effronté pour oser parler ainsi tout seul et tout haut. Toi, est-ce que tu oserais ? »

Vous comprendrez que cette repartie me soit venue spontanément à la mémoire au moment de parler devant ce que la France compte de plus illustre; mais, si modestement que ce soit, il faut quelqu'un qui vous dise adieu, puisque vous partez.

Nous avons assisté à une fête française, à la glorification de la France d'aujourd'hui : la France des ailes, des ailes qui poussent, et qui est un peu la France de toujours.

Un ministre, M. Barthou, qui définissait hier, avec quelle maîtrise, quelle émotion, notre problème national en l'élargissant jusques à ses confins extrêmes qui sont l'Angleterre et la France, a voulu nous révéler ce soir un autre aspect de sa personnalité. Nous l'avons trouvé conférencier aussi

^ Allocution prononcée au Monu'ncnt national, le 5 mai U)i2, devant la mission Champlain.

exquis qu'il nous était apparu orateur superbe. 11 peut sans crainte se comparer à lui-même : les angles opposés par le sommet sont égaux.

Avant lui, nous avons entendu Blériot — qu'il me permette de l'appeler ainsi — Blériot, que les jeunes gens de cette galerie ont acclamé chaleureusement pour l'avoir rencontré déjà, là-haut, un peu plus près des étoiles; Blériot, qui a décrit naguère sur le ciel la courbe hardie, inattendue, fantastique, de l'entente cordiale, apportant ainsi à notre patriotisme complexe un élément nouveau de confiance, d'enthousiasme et de fierté, Blériot, qui est à l'origine de ce mouvement magnifique qui plane aujourd'hui sur la France ; car il semble que les ailes des vieux moulins de Bretagne et d'Anjou se soient détachées soudain pour voler à la défense des frontières menacées.

Enfin, celui que nous vénérons comme un maître, M Gabriel Hanotaux; l'auteur de Richelieu, on le lui rappelait hier fort à propos; l'auteur de ï Histoire de la France contemporaine, nous le savons tous, mais aussi l'auteur plus ému, plus vibrant, j'allais dire plus paternel, de ce livre admirable, La Fleur des Histoires françaises, dont je voudrais vous lire un chapitre (si on pouvait, en quelques minutes, lire de pareils chapitres), celui des Batailles françaises, où il est dit que la France et l'Angleterre ont

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