A LA MISSION CHAMPLAIN
fait lever des champs de guerre la civilisation moderne.
Nous avons vécu un peu de ce chapitre; nous avons été des batailles françaises et nous avons combattu, messieurs, pour votre pays.
Combien nous admirons ce paysan-soldat qui nous venait de France. Le cœur rempli de sa défaite, il pose son arme inutile et rêve de son malheur. Il est vaincu. Tout ce qu'il avait mis d'espérance dans sa patrie nouvelle s'évanouit brutalement. Modeste artisan de civilisation, il avait fondé cet espoir miagnifique d'assurer par son effort la conquête française. Il ne lui reste que son champ, son foyer, sa chapelle; encore redoute-t-il que la main du vainqueur ne lui ravisse ces derniers biens. Ce sont là les seuls retranchements où se blottir, lui et les siens, pour commencer le long travail de résistance qu'il prévoit. Quelle énergie, quelle fidélité à ses origines il lui faut pour ne pas se laisser ensevelir sous autant de ruines ! Celui-là fut le plus grand parmii nous et nous lui devons notre histoire, car, la première douleur subie, il comprit la force du souvenir. Il lui restait la vie : et, dans la terre où dormait ses morts, il jeta à pleines mains, d'un geste décidé, la moisson d'une France nouvelle.
Plus tard, le vainqueur nous donna des armes. Nous nous en sommes servis pour conquérir d'abord
quelques libertés, puis pour défendre l'Angleterre elle-même, parce qu'il était très beau et très français de faire ainsi.
Aujourd'hui que toutes ces luttes sont apaisées, laissez-nous ce dernier orgueil de croire que nous sommes encore de l'armée française, d'une armée de paix qui marque le pas dans le souvenir lointain. Mon général, permettez-moi de vous citer cette parole et de vous la confier, pour que, passant sur vos lèvres, elle garde quelque chose du commandement : (( Sur la terre d'Amérique, le peuple canadien semble une sentinelle française que l'on aurait oublié, de relever ! >)
Et voilà pourquoi, pendant une crise récente, à laquelle ÎVl. Barthou a déjà fait allusion, lorsqu'on vint nous dire que peut-être le Gouvernement français nous demanderait un peu de notre blé, arme cette fois de combat, nous nous sommes réjouis à la pensée que de ce sol. fécondé jadis par du sang français, une force nouvelle allait germer qui irait combattre encore pour la France !
Dans l'avenir, nous saurons profiter de la leçon que vous nous avez donnée. Nous nous souviendrons qu'un Etienne Lamy s'est incliné respectueusement devant la terre canadienne; qu'un Gabriel Hanotaux a su retrouver sur les cîmes de nos montagnes la pensée de Champlain; que le regard créateur d'un des plus grands parmi les romanciers
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contemporains s'est longuement reposé sur nous; et nous continuerons de servir la France jusque dans l'expression des beautés qu'elle laisse toujours là où elle a passé.
Vous partez. Vous avez été reçu chez nos voisins avec un incomparable éclat; nous n'avons eu guère à vous offrir que le modeste accueil de notre sincérité. Mais vous voudrez conserver quand même l'image de notre pays; vous le répandrez, vous lui prêterez l'appui de votre gloire, lui qui vous a toujours gardé l'hommage de sa foi. Deux de vos auteurs dramatiques ont écrit cette phrase charmante qui résume les deux visions que vous emporterez d'Amérique : « Un bouquet, c'est un cadeau: une fleur, c'est un souvenir ».
Pour la Belgique
Messieurs,
C'est vraiment tout un peuple qui vous acclame.
La ville de Montréal, centre de cette vieille province, a voulu vous exprimer son admiration, vous manifester sa sympathie et vous dire les titres que vous avez à sa reconnaissance émue.
Nous avons toujours été vos alliés pacifiques. Vous nous avez donné le meilleur de vous-mêmes : votre pensée, votre énergie. Vous nous avez envoyé vos professeurs, vos ingénieurs, vos industriels, vos artistes; nous avons su apprécier vos paysans et vos ouvriers. A l'œuvre de conquête que nous devons accomplir, vous avez aussi apporté l'appui de capitaux patiemment accumulés. Vous avez été pour nous des collaborateurs amis. Si le Canada vous doit quelque chose de sa splendeur, souffrez qu'il vous en remercie d'abord.
Aussi bien, vos premières victoires ne nous ont pas étonnés. Nous \'ous connaissions. Vos couleurs aussitôt nous sont devenues familières. Regardez ! Elles se sont multipliées chez nous,
^ Allocution prononcée lors de la réception faite par les citoyens de Montréal à MM. Carton de Wiart, Paul Hymans et Emile VanJervcldc, délégués de la Belgique, le 24 septembre 1914.
comme sous les murs de Liège les soldats de la Belgique. Nous les portons avec orgueil. Il semble qu'il y ait sur toutes nos poitrines des parcelles de votre gloire.
Elles nous rappellent votre belle patrie. Vous y avez donné l'exemple d'une activité merveilleuse. Mais en même temps que vous faisiez rayonner sur le monde vos initiatives et vos idées, vous conserviez précieusement le culte de votre histoire et vous restiez jaloux de votre indépendance. Ceux qui ont cherché dans les livres le secret de l'âme belge en connaissent maintenant la sublime beauté.
Dès que l'Allemagne, au mépris de sa signature, eût foulé votre sol, vous avez tressailli. Du pays de Maeterlinck, qui chanta les abeilles, et révéla dans une œuvre immortelle les qualités profondes de votre race; du pays de Bruges, où, sous l'apparente et douce torpeur des toits crénelés vit et travaille l'active dentellière du Nord; du pays des clochers et des beffrois, où se transmettent de génération en génération l'audace et le courage des grands bourgeois communiers; de Gand, ville des fleurs et reine de la terre flamande; de Liège au cœur français; des noires régions de Mons et de Charleroi; de toute la Belgique (de la petite Belgique, comme nous disons, pour mieux marquer la grandeur de ses destinées et mieux traduire notre