LE CINQUANTENAIRE DU PATRONAGE
Discours prononcé au Patronage de Saint- Vin cent de Paul, Québec, le 23 juin 1911.
Monseigneur, (1)
Mesdames et Messieurs,
Les confrères de la Société de Saint Vincent de Paul ont été convoqués ce soir en réunion extraordinaire afin de prendre part à la touchante fête des Noces d'Or du Patronage. Ce cinquantenaire d^une oeuvre particulièrement chère aux conférences de Québec nous démontre la grande bonté de Dieu visà-vis des entreprises de charité. En effet, combien a été visible la protection de la Providence sur ce Patronage, né modestement le 7 mars 1861 au sein d'une petite réunion de confrères de Saint-Vincent de Paul! M. Muir, Tun de nos prédécesseurs, avait été frappé du grand nombre d'enfants pauvres qui, il y a cinquante ans, étaient livrés aux dangers de la rue, faute d'écoles pour les recevoir. Il résolut de créer une œuvre destinée à donner gratuitement l'éducation et l'instruction aux enfants des familles visitées par les conférences de la ville de Québec. Cette idée généreuse était d'une réalisation difficile. Néanmoins, M. Muir sut la faire partager par quelques-uns de ses confrères. Dès lors le Patronage des écoliers était fondé. Et le 12 mars 1861, avait Ueu la première réunion du Conseil des Patrons. Ce conseil, depuis un demi-siècle, a été fidèle à sa tâche, et sans relâche, avec un zèle qui ne s'est jamais démenti, a su adapter son dévouement aux obligations nouvelles que tous les ans leur imposait le développement merveilleux du Patronage.
(1) Mgr H. Têtu, aumônier général de la Société de St-Vincent de Paul.
Un seul ouvrier de la première heure survit aux fondateurs de l'œuvre et est membre actif du Conseil des Patrons.
On Ta déjà cité à Tordre du jour, et on a rendu hommage à son zèle, que le temps n'a pas su amoindrir. Vous l'avez déjà deviné, son nom est sur toutes les lèvres, je veux parler de M. Olivier Marmet. Au nom de la Société de Saint- Vincent de Paul, je remercie vivement M. Marmet d'être resté fidèle à notre cher Patronage, sur le berceau duquel il a veillé avec tendresse, qu'il a vu grandir, se développer et devenir cette œuvre importante qui pourvoit aujourd'hui à l'éducation de 400 élèves, protège de son ombre bienfaisante près de 200 jeunes gens après leur sortie de l'école, tient lieu de famille à 50 apprentis orphelins et hostipalise chaque année au-delà d'un milier de chemineaux.
Je prie M. Marmet d'accepter, en même temps que les remerciements les plus chaleureux de la Société de Saint- Vincent de Paul, les vœux de bonheur et les plus sincères remerciements de toutes les conférences.
Au nom de M. Marmet je désire associer celui de Mlle Dorval, providence vivante de l'œuvre qui, depuis près de quarante ans, fournit par ses quêtes merveilleuses le pain, la viande, les patates et autres légumes à sa grande famille du Patronage. Cette famille s'est multipliée merveilleusement, mais en même temps le zèle de Mlle Dorval se faisait plus actif plus ingénieux, plus original.
Depuis 1873, Mlle Dorval n'a pas pris un seul mois de vacance, si ce n'est il y a trente ans, alors qu'elle se fractura un bras dans une de ces excursions charitables : le temps de guérir fut le seul arrêt qu'elle se permit.
A cette demoiselle si dévouée, à cette sœur laïque des pauvres, j'offre l'hommage de ma prof onde admiration et de ma vive reconnaissance.
Ce n'est pas à moi qu'incombe la tâche de faire l'historique du patronage. Cette tâche a été rempHe et bien rempHe par le R. P. Supérieur, il y a un instant. Je veux tout simplement ce soir rendre grâce à Dieu pour avoir béni si généreusement l'Œuvre fondée par notre chère Société il y a cinquante ans. Oui, cette œuvre du Patronage, Dieu l'a bénie visiblement. Et si l'action de la Providence est évidente ici, c'est que la maison dont nous célébrons aujourd'hui les joyeuses Noces d'Or a été fondée pour prendre soin des petits enfants pauvres, exposés chaque jour à perdre la grâce de leur baptême.
Vous le savez, mesdames et messieurs, quand Notre-Seigneur a voulu donner un modèle à ses disciples, il ne leur a proposé aucun de ses prophètes, aucun des justes de l'ancienne loi, ni Jean-Baptiste le plus grand des enfants des hommes; il a pris au milieu de la foule un enfant et a dit : Qui se fera humble comme cet enfant, celui-là est le plus grand dans le Royaume des Cieux." Si le plus grand des mérites est de ressembler aux enfants, le plus grand des crimes, c'est aussi de les corrompre.
Voilà pourquoi toute œuvre de préservation de l'enfance est chère au cœur du bon Dieu.
Je désire aussi remercier bien hautement les conférences de la ville et particulièrement messieurs les Patrons de chaque conférence pour leur inaltérable dévouement au Patronage. Depuis un demi-siècle, la Société de Saint- Vincent de Paul de Québec a soutenu de ses deniers et, ce qui mieux est, du dévouement personnel de ses membres, l'œuvre fondée jadis par l'un de ses présidents. Je rends ici hommage aux conférences de toutes les paroisses de la ville pour leur zèle et leur générosité vis-à-vis du Patronage.
Dans une circonstance aussi solennelle que celle de ce soir, je ne puis taire non plus les noms de ces dévoués maîtres laï-
ques qui, jusqu'en 1884, dirigèrent l'école du Patronage avec autant d'abnégation que de succès. Je cite de mémoire MM, Anet, Cloutier et Frève.
Je tiens aussi à payer un tribut de reconnaissance aux présidents de l'œuvre, MM. Rivet, Juneau et C.-N. HameL Que dirai-je des anciens chapelains du Patronage: M. l'abbé Ed. Langevin, puis Mgr Hamel et Mgr Rouleau ? sinon qu'ils ont été pour l'œuvre naissante des protecteurs efiScaces, des conseillers dévoués et î>rudents.
Tous les bienfaiteurs du Patronage ont aimé véritablement les écoliers qui le fréquentaient. Ils ont vu dans l'enfant du pauvre autre chose qu'un être repoussant: ils y ont vu Jésus Enfant lui-même. Tous, ils comprirent que les pauvres charvgés d'enfants, ont besoin qu'on les assiste; car dans la société moderne, trop souvent, hélas! il n'y a pas de place pour le pauvre, et on voit ce contraste d'un monde où la pauvreté abonde et où cependant tout est organisé comme si elle n'y était pas. Mais c'est en vain : la misère n'a que trop de moyens de s'aflârmer. Dans les pays, dans les villes où il n'est plus permis aux pauvres de demander au nom de Dieu, on ne tarde pas de prendre au nom du diable.
Avec cette série de bienfaiteurs dont je viens de mentionner les noms, se termine le premier quart de siècle du Patronage. A partir de 1884, cette maison est confiée à la garde de la Congrégation des Frères de Saint- Vincent de Paul, de Paris. La dette de reconnaissance contractée par notre Société envers les bons Frères est énorme. Dieu seul saura rétribuer ces dévoués religieux comme ils le méritent. Les Frères de Saint- Vincent de Paul, depuis vingt-sept ans, ont triplé le nombre des écoliers pat ronés et complété le Patronage en y fondant des Unions catholiques ouvertes aux jeunes gens dès la sortie de l'école jusqu'au mariage. Les Directeurs du Patronage connaissent cette pensée de Lacor-
daire: ^'Les passions comme les chiens sauvages sont à la porte de l'adolescence.'^ De ces Unions prospères sont sorties deux conférences de charité, Une Congrégation de la Sainte- Vierge et une caisse d'épargne. Là ne s'est pas borné le zélé ardent des Frères: la Maison de Famille est venue s'ajouter aux œuvres existentes. Ah! cette Maison de Famille, combien d'heureux ne fait-elle pas parmi ces jeunes orphelins qui n'ont plus le privilège, le dimanche venu, de dire à leur mère comme cet enfant à qui l'on demandait : Qu'est-ce que le dimanche ? — Mère, c'est le jour où on a le temps de s'aimer!
Combien nous souhaitons qu'un local plus vaste permette aux Frères de doubler le nombre des apprentis privés de la protection d'un père et de la tendresse d'une mère!
Pour tout le bien que les Frères de Saint- Vincent de Paul ont fait aux enfants du Patronage et aux jeunes gens des Unions; pour le dévouement tout spécial qu'ils apportent à l'administration du refuge de nuit, œuvre ingrate et peu attirante au point de vue humain; pour le concours précieux qu'ils nous ont accordé lors de l'établissement du Patronage Laval et depuis l'existence de cette maison, nous leurs disons merci du fond du cœur. Ce n'est pas sans émotion que je me rappelle l'arrivée du premier détachement des Frères de St- Vincent de Paul à Québec, sous la conduite de ce prêtre dévoué, de cet éducateur distingué, qu'était feu M. Lasf argues. Ces bons Frères joignaient une profonde science à beaucoup de vertus. Ils surent donner au modeste Patronage de 1884 une impulsion telle, que l'orientation de la maison n'a pas changé depuis un quart de siècle. A tous ces chers Frères venus du beau pays de France pour nous accorder le concours de leur expérience et de leur dévouement sans borne, je dis, au nom de la Société Saint- Vincent de Paul de Québec : soyez remerciés avec effusion ;
vos noms et votre mémoire vivront éternellement dans nos conseils et dans nos conférences.
Je ne puis terminer ce discours sans rappeler le souvenir du deuxième supérieur du Patronage, ce saint prêtre, cet apôtre infatigable, le P. Nunesvais, cet orateur sympathique, que tout Québec avait en si grande estime. Sur sa tombe que recouvre à peine l'herbe du cimetière je dépose avec respect et émotion la fleur de la reconnaissance et celle du souvenir.
Du Supérieur actuel, je ne dirai ce soir rien, sinon qu'il est le digne successeur des Lasfargues et des Nunesvais. Notre Société a déjà profité dans une large mesure de l'expérience et du dévouement du R. P. Debeauquesne. Nous souhaitons que longtemps encore il préside aux destinés de cette institution.
J'aurais voulu adresser mes dernières paroles à Monseigneur l'Archevêque, mais empêché par les devoirs de sa charge épiscopale, il lui a été impossible d'être au milieu de nous ce soir. Sa Grandeur est présente de cœur et d'esprit à cette réunion, m'a-t-elle dit, il y a quelques heures à peine. Je demande à Monseigneur Têtu, cet autre bienveillant ami du Patronage, de déposer aux pieds de Sa Grandeur le tribut de reconnaissance que notre Société lui doit depuis longtemps, pour tout le bien qu'elle a su faire à ses œuvres et particulièrement à celle du Patronage. Témoin du bien qui se fait dans cette maison, Sa Grandeur porte un vif intérêt à l'Œuvre, encourage ses Directeurs et loue ses protecteurs. Demandez à Monseigneur l'Archevêque, M. l'Aumônier, de bien vouloir conserver à cette maison déjà demi séculaire la faveur de sa grande amitié et priezle d'implorer les bénédictions du Très-Haut sur elle, afin qu'elle se remette en route avec courage vers la date de 1961 où il sera donné à nos successeurs de fêter le centenaire de l'école si humblement fondée le 7 mars 1861.