‹ Au service de mon paysChapitre 6 sur 84 · LA CONQUÊTE DE L^ AVENIR · texte numérisé non relu

LA CONQUÊTE DE L^ AVENIR

Et ce mot d'avenir évoque pour vous, jeunes gens, celui de carrière. Eh oui! vous devez songer dès maintenant au choix de votre carrière, et non laisser au hasard des circonstances le soin de vous orienter dans la société. Vous devez avoir l'enthousiasme qui réchauffe le courage et grandit les meilleurs désirs du cœur. Oui, chers jeunes gens, vous devez préparer dès maintenant votre avenir, par le travail, la fidélité au devoir, la dignité personnelle et le souci constant de l'honneur; n'a-t-on pas dit que ^4'honneur et la jeunesse sont un frère et une sœur qui se donnent la main".

Bientôt, mes amis, les chemins de la vie vont s'ouvrir devant vous et vous porterez jusqu'à la tombe la responsabilité de votre conduite présente. Avez-vous été bons et respectueux envers vos parents? plus tard vos enfants seront bons et respectueux envers vous; avez-vous su, jeune garçon, sacrifier vos goûts et vos jeux à l'accomplissement du devoir ? plus tard vous aurez du caractère et vous saurez faire les efforts, et même les sacrifices qui vous conduiront au succès; avezvous, dès l'école, dès le collège, contracté le goût de l'étude et l'amour du travail? plus tard vous serez un studieux, vous aimerez votre métier ou votre profession et le travail fera votre

bonheur; avez-vous, tout jeune, cultivé en votre cœur la fierté du nom de famille que vous portez, quelqu'humble que soit ce nom? plus tard, par vos efforts persévérants, vous jetterez de l'éclat sur ce nom en honorant et en grandissant par le travail, la probité et le talent la profession que vous aurez embrassée; avez- vous, dès votre jeunesse, prêté l'oreille à la voix de la patrie canadienne qui vous dit avec une tendresse vraiment maternelle qu'elle réclame votre affection, que le Canada français traverse une heure grave, que la province de Québec a besoin plus que jamais d'hommes de caractère, de tempérants, de citoyens vertueux et instruits, de cultivateurs fiers de leur état et soucieux des progrès agricoles, d'ouvriers habiles, d'hommes de profession supérieurs à ceux des autres races qui habitent notre sol? plus tard vous serez le premier dans votre métier, si c'est un métier que vous avez embrassé, le premier dans votre profession, si c'est une profession que vous exercez; avez-vous, dès votre enfance, cultivé en votre cœur l'amour de Dieu et de son Église, pratiqué vos devoirs religieux avec une franche sincérité, sans honte ni hypocrisie, aimé la vie paroissiale ? plus tard, vous serez un catholique sincère, fier de votre titre d'enfant de l'Église, et saurez mettre au service de la religion, en temps opportun, l'influence d'un nom respecté, sinon célèbre, et le poids d'une fortune honnêtement acquise.

Marchez donc sans crainte, jeunes gens, à la conquête de Tavenir, si vos cœurs sont déjà acquis aux nobles affections, si votre esprit s'est ouvert sur les horizons du beau, si votre volonté a été orientée vers le bien et si votre âme toute entière est désormais éprise de tout ce qui élève l'homme au-dessus du vulgaire.

LES DIFFICULTÉS QUE RENCONTRENT LES INSTI- TUTRICES AU DÉBUT DE L'ANNÉE SCOLAIRE.

CONSEILS SUR LES MOYENS À PRENDRE POUR PRÉVENIR OU VAINCRE CES DIFFICULTÉS

Conférence donnée devant la convention des Institutrices DU DIOCÈSE de NiCOLET, AOÛT 1905.(1)

Monseigneur, (2)

M. le Surintendant, Mesdames.

Les difficultés qui attendent une institutrice au début de Tannée scolaire sont nombreuses, vous le savez. Le succès des trois ou quatre premières semaines de classe dépend d'ime infinité de détails qu'il serait trop long d'énumérer ici, mais que je puis résumer en les groupant comme suit:

1 ° Manque de contrôle suffisant sur les élèves,

2° Classement défectueux des élèves et organisation imparfaite de V école.

3° Application du programme d^ étude laissée au hasard et emploi du temps indéterminé.

(1) Au premier congrès diocésain des institutrices tenu à Montréal le 21 août 1901, nous avons traité le sujet suivant: "Les grandes lignes de la Méthodologie" (voir l'Enseignement Primaire de décembre 1901, page 204).

Au deuxième congrès tenu à Québec du 11 au 16 août 1902, nous avons traité de "La rédaction dans les trois cours de Técole primaire" (voir l'Enseignement Primaire de décembre 1902, page 198) :

(2) Mgr H. Brunault, évêque de Nicolet.

4° Absence de méthode raisonnée et ignorance des procédés propres à intéresser les élèves pendant les leçons.

Voilà, je crois, la synthèse des obstacles qui se dressent sur la route d'une institutrice dès le point de départ.

En effet, tout irait bien dans une école où la maîtresse contrôlerait les enfants sans tyrannie mais avec une autorité de bon aloi; où les élèves seraient groupés judicieusement en vue de l'enseignement; où le programme d'études serait suivi avec intelligence, et l'emploi de chaque quart d'heure de la journée déterminé avec soin; enfin, où des méthodes et des procédés, dont l'efficacité est démontrée par l'expérience, rendraient les exercices scolaires intéressants aux élèves, sans cependant exempter ces derniers de tout effort personnel.

Pour arriver à cet idéal possible, que doit-on et que peut-on faire?

La réponse à cette question formera tout le sujet de ma causerie.

La première difficulté, et ce n'est pas la moindre, qui se dresse sur le chemin de l'institutrice: c'est de savoir contrôler ses élèves, en d'autres termes, c'est d'exercer en classe une autorité suffisante, sinon parfaite.

fM: Cette question de l'autorité en classe touche à la discipline, problème très complexe, et dont la solution a fait le désespoir de plus d'une débutante dans l'art si noble mais si difficile de l'enseignement.

Dans cette première partie de ma causerie, je ne me propose pas de traiter de la discipline au sens que comporte ce mot, mais je désire plutôt parler des précautions ou des moyens qui doivent être pris pom* prévenir l'indiscipline durant les premiers jours de l'année scolaire.

Tout d'abord, T institutrice qui a contracté un engagement avec une commission scolaire, a accepté volontairement et en toute liberté, la responsabilité très honorable, il est vrai, mais très sérieuse aussi, de diriger une école où 30, 40, 50 enfants viendront tous les jours passer six heures bien comptées. Non seulement ces enfants devront, en classe, être à Fabri des dangers qui pourraient exposer leur âme aux flétrissures du péché, mais ils devront, déplus, s'assimiler méthodiquement, jour par jour, les notions que comporte le programme d'études. Et aussi, rien en classe ne devra porter préjudice à la santé des élèves: bien au contraire, une stricte observance des lois de l'hygiène permettra aux enfants de développer harmoniquement leurs forces physiques.

C'est donc dire que l'institutrice, en classe, tient lieu et place des parents, et que pendant les heures de scolarité elle est responsable, vis-à-vis de Dieu, de l'âme et du corps de ses élèves, au même titre que les pères et mères le sont aux autres heures de la journée. C'est ici le temps de nous rappeler, mesdames, la signification du mot instituteur, dont nous nous réclamons avec fierté. JJinstituteur (de m, sur, et statuere, établir) est un architecte qui établit sur de solides fondements, un édifice de science et de vertu, dans l'âme des enfants. Ce qui fait dire au célèbre Gerson dans VArt de conduire les enfants à Jésus-Christ: ''Je ne sais s'il n'y a rien de plus grand et de plus agréable à Dieu que de cultiver les jeunes plantes du jardin du Seigneur, et de les arroser des eaux de la doctrine céleste.^'

Quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, nous tous, instituteurs catholiques, que nous soyons laïques ou religieux, nous ne pouvons échapper à cette grande loi de la responsabilité qui pèse sur tous ceux qui ont charge d'âmes. Si par vocation, nous ne sonames pas tous appelés à être des Religieux éducateurs, nous devons tous être des Éducateurs rehgieux. Or cette

vocation, suivant la belle expression de saint Jean-Baptiste de la Salle, nous range "parmi les ouvriers que le Père de Famille charge de faire fleurir et fructifier des plantes de choix, qu^il veut un jour transplanter dans les parterres de la Jérusalem éternelle''.

Si Técole catholique est un sanctuaire où Ton cultive le respect de la Famille et la crainte de Dieu, n'est-elle pas aussi un foyer où le cœur des enfants peut se réchauffer et s'épanouir aux chauds rayons de l'amour de la Patrie. Et nous. Canadiens français, plus que tout autre peuple, nous devons enseigner à nos enfants un patriotisme éclairé à la lumière de nos belles traditions nationales et soutenu par le sentiment rehgieux qui, de tout temps, a été pour nous un élément de force.

Ainsi compris, le rôle de l'école primaire apparaît dans toute sa beauté à l'institutrice.

Éprise de la grandeur de sa profession, elle se préparera donc soigneusement à ses fonctions pendant les vacances qui précèdent la prise de possession de la classe qu'elle s'est engagée à diriger. Remarquons que cette préparation éloignée donnera de l'assurance à l'institutrice et contribuera, dans une très large mesure, au maintien du bon ordre en classe. Car l'institutrice fermement convaincue de l'importance de son apostolat, porte sur sa figure et dans sa tenue l'empreinte d'une force morale qui est à elle seule une puissance dans le domaine de la bonne discipline.

La première chose à faire, c'est d'étudier le programme d'études et les règlements du Comité catholique, afin de bien connaître toute l'étendue de nos devoirs et la portée de nos droits. Ce travail fait, il convient de revoir les matières avec lesquelles nous sommes le moins familiers, évitant par cette précaution, d'être pris au dépourvu au cours d'une leçon, ce qui, infailli-

blement, nuit à Pautorité de l'institutrice. J'insiste sur ce point. Laquelle d'entre vous, mesdames, n'avez pas connu telle institutrice qui ne possédait, personnellement, le don de discipline en aucune façon. Ni la hauteur de la taille, ni la sévérité du regard, rien, physiquement, ne lui venait en aide pour en imposer à la gent écolière. Malgré cette pénurie extérieure, si je puis m'exprimer ainsi, cette institutrice contrôlait sa classe avec aise et bonne humeur : c'est qu'elle possédait le vrai secret de faire aimer son enseignement: elle savait intéresser et occuper ses élèves. Et elle intéressait ses élèves parce qu'elle était intéressante, c'est-à-dire qu'elle savait beaucoup de choses se rapportant aux matières qu'elle enseignait; et que ces choses, elle les disait en temps opportun; elle occupait constamment et utilement les élèves parce qu'elle savait 1° où puiser pour préparer ses leçons; 2° à quel jour, à quelle heure et dans quelle mesure elle devait enseigner chaque branche du programme d'études.

A propos d'intéresser les élèves, que l'on me permette ici, dans cet enchanteur décor nicolétain, de donner aux institutrices de cette belle région, quelques exemples pour leur prouver combien c'est facile de donner de l'intérêt à l'enseignement de l'histoire du Canada ou à celui de la géographie, par exemple.

L'abbé Ferland, dans sa précieuse Histoire du Canada, vol. 1, page 316, raconte la prise du Père Jogues et de ses compagnons dans les îles du lac Saint-Pierre. Un jeune chirurgien, René Goupil, et Guillaume Couture, eurent l'honneur d'être soumis à la fureur des Iroquois, en compagnie de P. Jogues, parce qu'ils étaient chrétiens. Guillaume Couture échappa providentiellement à la mort et s'établit dans la suite à la Pointe-Lévis. Les évêques Turgeon et Bourget descendaient par leurs mères de ce martyr de la foi.

Je viens de nommer le lac Saint-Pierre, qui est à deux pas d'ici.

Eh bien, cette jolie nappe d'eau a été le théâtre de plusieurs combats entre nos vaillants ancêtres et les farouches Iroquois, qui débouchaient à Sorel, par la rivière Richelieu, pour descendre le Saint-Laurent jusqu'aux Tr ois-Rivières. A cet endroit, dans la Banlieue, plusieurs ont vu les restes solides d'une vieille tour élevée à une époque déjà lointaine. Cette tour, dit-on, servait de forteresse où les Trifluviens des temps héroïques s'enfermaient pour repousser l'ennemi séculaire de la Nouvelle-France. Ce modeste monument d'un âge qui nous est cher, fut, dans la suite, converti en moulin à farine: autre temps, autres mœurs. Que l'on me pardonne, je ne puis taire en ce moment un souvenir de famille. Dans cette tour, tout imprégnée de souvenirs historiques, mon père, mort à l'âge de 82 ans, en 1895, et qui fut un vaillant et honnête meunier devant Dieu et devant les hommes, vécut quelque temps vers 1845; aussi, jamais je ne revois la vieille Tour des Tr ois-Rivières sans une vive émotion.

Toujours à propos du lac Saint-Pierre, quelle leçon de vaillance chrétienne ne pouvons-nous pas donner aux enfants en leur racontant la mort héroïque du Père de Noue, l'un de ces hardis missionnaires Jésuites qui ont signé de leur sang plusieurs des plus belles pages de notre histoire. Je cite de nouveau l'abbé Ferland:

^'Au mois de janvier précédent (1646), le P. Anne de Noue avait été trouvé gelé sur le grand fleuve, à quelques lieues du fort Richelieu. Quoique âgé de soixante-trois ans, le P. de Noue était encore capable de faire de longues marches. Monté sur des raquettes et accompagné par un Huron et deux Français, il était parti des Trois-Rivières pour aller donner -une mission aux soldats qui passaient l'hiver au fort de Richelieu.

Le premier jour, ils n'avaient parcouru que six lieues, environ la moitié de la distance; ils avaient été retardés par les deux jeunes Français, nouvellement arrivés dans le pays et peu accoutumés à Tusage des raquettes. La nuit se passa dans un trou creusé dans la neige. Deux heures après minuit, la lune étant fort brillante, le P. de Noue partit seul, pour se rendre au fort et envoyer de là du secours aux deux soldats. Bientôt le ciel se couvrit de nuages; des tourbillons de neige enveloppèrent le pauvre voyageur, lui dérobant la vue du ciel et de la terre. Poursuivant son chemin sur les glaces, il passa vis-à-vis du fort sans s'en apercevoir. Lorsque le jour suivant, le Huron, son compagnon de route, y arriva, il fut tout étonné de ne point rencontrer le Père. Des messagers parcoururent les environs sans rien découvrir; enfin un soldat accoutumé au pays, s'étant fait accompagner de deux Hurons, trouva le corps gelé du missionnaire, à quatre lieues au-dessus du fort. Il était agenouillé auprès d'un trou qu'il avait commencé à creuser dans la neige avec ses raquettes. Les deux mains croisées sur sa poitrine témoignaient qu'il priait lorsque la mort était venue mettre un terme aux souffrances causées par la faim, la fatigue et le froid. Le soldat français, en s'approchant du Père qui conservait l'attitude et le calme de la prière et dont les yeux éteints se tournaient vers le ciel, tomba à genoux sur la neige, saisi de respect et d'admiration. Les restes du courageux missionnaire furent transportés aux Trois- Rivières, où on les ensevelit dans le cimetière public, au milieu des regrets des Français et des Sauvages. Fils d'un gentilhomme de Champagne, le P. de Noue avait été à la cour dans sa jeunesse; les dangers qu'il y avait rencontrés pour son salut l'avaient bientôt engagé à s'en éloigner et à entrer dans la compagnie de Jésus."

Voici maintenant la rivière Saint-François qui nous conduit au pays d'origine des Abénakis, ces fidèles alliés des pionniers du Canada français. Non loin d'ici, à Saint-Françoisdu-Lac, vivent dans une paix profonde, à l'ombre d'un clocher catholique, les quelques descendants de ceux qui furent une puissante nation.

Et d'ici même, de l'endroit où nous sommes à peu près, Antoine Gérin-Lajoie composa ce chant que tous nous avons entendu chanter au temps mille fois béni où notre mère nous berçait sur ses genoux, je veux dire: Un Canadien errant Écoutez à ce propos le délicat écrivain québecquois, M. Ernest Gagnon: ^'Strophes composées en 1842, par un étudiant du collège de Nicolet, qui devait, plus tard, devenir un de nos littérateurs les plus distingués. Le Canadien errant de M. A. Gérin-Lajoie, composé précisément au début des dures années d'exil des révoltés de 1837 et 1838, alors que tant d'honnêtes familles pleuraient l'absence de pauvres ^'Canadiens, bannis de leurs foyers," devint, en quelques mois seulement, extrêmement populaire.

"Les couplets de M. La joie, grâce à leur mérite et à leur actualité, mais grâce aussi à la vieille mélodie sur laquelle ils se chantent, sont connus aujourd'hui partout où il y a des Canadiens français. Que l'auteur pénètre dans la forêt, qu'il y rencontre quelques-uns de ces défricheurs dont il a si bien su peindre l'existence et les rudes mais nobles travaux; qu'il parcoure les villes du Haut-Canada et même certaines villes américaines voisines de nos frontières, il les entendra chanter partout. Il n'est pas jusqu'aux échos des Montagnes-Rocheuses et des rives du lac Ouinipeg qui n'aient répété cette touchante poésie. Mgr Faraud, vicaire-apostolique, dit avoir

entendu chanter Un Canadien errant dans les plus lointaines missions du Nord-Ouest."

Je me hâte de fermer cette parenthèse, mais les quelques traits qu'elle renferme prouvent suffisamment, je crois, que pour rinstitutrice qui en sait un peu plus long que ses élèves, il est facile, occasionnellement, et dans une juste mesure, de rendre la classe intéressante.

Et savoir intéresser les élèves, c'est savoir les contrôler, c'est-à-dire les maintenir dans le bon ordre.

Voilà donc que par des études personnelles, l'institutrice dont nous esquissons ici la vie préparatoire à l'ouverture de Tannée scolaire, sait l'importance de ses futurs devoirs; elle connait les règlements scolaires et le programme d'études, et, par des connaissances acquises dans des ouvrages spéciaux, elle peut rendre son enseignement vivant, instructif et intéressant.

Maintenant, j'ajouterai, avant de terminer cette première partie de ma causerie, que l'institutrice doit étudier le milieu où se trouve située l'école dont elle prendra bientôt la direction.

11 est peu sage d'attendre au premier lundi de septembre pour lier connaissance avec les autorités scolaires et la salle de classe.

Assez souvent, autrefois du moins, les élèves arrivaient à l'école, le matin de l'ouverture des classes, avant l'institutrice. Si c'est une nouvelle maîtresse, comme cela arrive assez souvent, il est facile de s'imaginer l'état d'âme de cette institutrice imprévoyante qui monte le perron de son école à neuf heures précises du matin, entourée d'une petite population remuante et curieuse.

Avant de mettre la clef dans la serrure, elle détourne une dernière fois la tête pour regarder la voiture paternelle qui disparaîtra bientôt au premier détour de la route.

Enfin, non sans un serrement de cœur facile à comprendre en une semblable circonstance, la nouvelle institutrice ouvre la porte de cette maison, où pendant dix mois elle devra vivre d'une vie laborieuse, et peut-être pénible, si elle n'a pas su se préparer convenablement à jouer le rôle qui lui est désormais assigné. Les élèves, petits garçons et petites filles, se précipitent dans la classe à la suite de la maîtresse qui dissimule imparfaitement des larmes furtives, que les écoliers mal notés l'année précédente prennent pour de la faiblesse de caractère.

L'intérieur de cette salle de classe, fermée depuis deux mois, et souvent laissée en mauvais état, est plutôt pénible. Ça sent le renfermé, disent les moins discrets. Puis, les premiers regards des enfants se portent sur le crucifix à demi recouvert de fils d'araignée, puis sur l'horloge muette, sur les tableaux barbouillés, sur les murs où pendent des cartes géographiques en désordre. Ce spectacle impressionne défavorablement, et la prière d'ouverture se fait dans une disposition d'esprit ressemblant un peu à la dissipation. Comme notre institutrice ignore qu'il faut parler peu et bas le pr our

de classe, qu'il faut mesurer ses gestes, surveiller ses mouvements, elle débute par des avertissements solennels, sur un ton d'encanteur

Le premier élève qui se met à causer avec un voisin est rappelé à l'ordre par un coup de baguette ou de règle sur le pupitre, geste énergique accompagné d'un silence, sHl vousplaît, plutôt propre à causer le désordre qu'à ramener le silence. L'inscription des élèves se fait péniblem^ent sur le cahier d'appel, au milieu du bruit, et l'Angelus de midi sur-

prendra la maîtresse à ce travail qui, dans des conditions normales, peut être terminé à 103^ heures.

La classe de l'après-midi ira encore plus mal que celle du matin.

Chez les élèves, la détente a eu lieu: ils savent, désormais, à qui ils auront affaire: leur perspicacité est redoutable, ils ont vite jugé leur institutrice. Cette pauvre enfant n'ayant pas vu d'avance aux détails si importants du papier taillé en quarts et en huitièmes de feuilles, ni aux crayons ou aux plumes indispensables à l'examen écrit qui décidera du classement sommaire des élèves les plus avancés; n'ayant nullement songé aux phrases, problèmes, etc., nécessaires à ce premier exercice, elle hésitera, tâtonnera, s'énervera et, bref, lorsque quatre heures sonneront, aucun groupement d'élèves n'aura été fait, et les enfants s'en retourneront chez eux sans avoir ni lu, ni écrit et n'ayant aucun devoir à faire à la maison. Au point de vue de la discipline, un désastre: un manque de contrôle absolu sur les élèves est déjà manifeste. Par imprévoyance, cette malheureuse institutrice a ruiné son autorité dès la première journée et sa carrière est peut-être compromise pour toujours.

Voyons maintenant comment agit une institutrice intelligente, sérieuse et convaincue de l'importance de sa mission. En plus des études personnelles dont j'ai parlé il y a un instant, cette institutrice se rend dans la paroisse où se trouve sa future école, au moins trois jours avant l'ouverture des classes. Pendant ces trois jours, elle liera connaissance avec les personnes et les lieux.

C'est ainsi qu'elle visitera l'école en compagnie du président de la commission scolaire et du secrétaire- trésorier ;

qu'elle ira présenter ses hommages au curé de la paroisse et à la supérieure du couvent, si couvent il y a.

En fréquentant discrètement ces différentes personnes; elle apprendra certains détails qui lui seront très utiles dans la suite. Et cette visite à Técole sous les auspices de quelquesuns des officiers de la commission scolaire — bien entendu l'institutrice se fait accompagner par une jeune personne de bonne volonté dans ces pérégrinations — cette visite, dis-je, a produit d'excellents résultats: le perron à demi vermoulu a été rajeuni; les herbes Saint- Jean, formant une couronne autour de la maison, rasées et enlevées; les abords de l'école nettoyés; les latrines remises au propre.

A l'intérieur, balayage, lavage, époussetage par une femme de journée payée par la commission; les tableaux noirs bien brossés, l'horloge mise en mouvement et marquant l'heure précise, les cartes géographiques réparées (s'il y a Heu) et étendues sur les murs: ce qui égayé la salle de classe; sur le pupitre sont alignées en bon ordre, les boîtes à crayons, à plumes et à craie. Des quarts et des huitièmes de feuilles, coupés avec soin, prennent place à côté du cahier d'appel et serviront pendant la journée aux compositions qui seront faites pour déterminer le classement des élèves.

Bref, le premier lundi de septembre au matin, dès 83^ heures, notre institutrice modèle est déjà à son poste, installée paisiblement à sa tribune, attendant sans crainte ni énervement l'arrivée des élèves. Le calme de l'institutrice, l'air de fête qui règne dans la classe, l'ordre et la propreté qui frappent agréablement les regards, tout porte les élèves au respect et au silence.

La nouvelle maîtresse, contrairement à celle dont je parlais il y a un instant, garde le silence; à peine lève-t-elle la

tête de temps à autre de sur son pupitre pour promener ses regards sur les élèves qui arrivent un à un.

Sa figure est sereine, mais n'a rien d'austère, et l'ensemble de son maintien inspire la déférence.

A neuf heures précises, elle se met à genoux avec dignité, sans frapper la tribune ni commander le traditionnel À genoux. Tous les élèves font comme elle et une courte prière est récitée pieusement.

Après cet acte de foi accompli sous les regards du vieux Christ rebronzé à neuf par des mains pieuses, la maîtresse reprend son siège, ayant bien soin de ne pas prononcer une parole en ce moment. Ce mutisme porte les élèves au silence; ils sont intrigués et cherchent en vain à découvrir le défaut de la cuirasse chez leur nouvelle institutrice. Aussitôt la prière faite, cette dernière invite les élèves, tour à tour, à donner leur nom par ordre alphabétique. En passant, elle s'informe fort sobrement de l'âge et du nombre d'années que chaque élève a déjà passé à l'école, du groupe où chacun était rangé avant les vacances. Pendant ce petit examen, l'institutrice a déjà toisé son auditoire et noté certaines particularités très utiles sur le compte de quelques élèves. L'inscription terminée, grâce aux précautions prises précédemment, l'examen écrit nécessaire au classement des plus avancés se termine avant midi; puis a lieu la première sortie. Ah! cette première sortie, avec quel soin elle s'effectue! L'institutrice, qui a tout prévu, a congédié les petites filles les premières, si c'est une école mixte; plus que cela, elle a eu soin d'assigner aux élèves leur rang de quartier, ce qui oblige les enfants allant dans la même direction à partir ensemble et empêche une sortie en bloc, sortie toujours désordonnée qui a fait dire un jour à une personne respectable, passant à midi devant une

école mal dirigée: ''On appelle cela une école, mais c'est plutôt une fabrique de polissons.''

La classe de l'après-midi suffira pour faire subir l'examen oral et déterminera, pour le moment, le nombre de groupes. Ce n'est qu'au bout d'une semaine que l'on peut fixer définitivement dans quelle division chaque élève sera placé. Et dès le soir de ce premier jour de classe, les élèves s'en retourneront à la maison paternelle ayant chacun un petit devoir à faire, et emportant de l'école une impression salutaire qui se conservera durant toute l'année scolaire. La journée a été si bien remplie, les exercices scolaires ordonnés avec tant de précision, et surtout l'institutrice a su si bien dominer la situation par son maintien grave et digne sans raideur, sa sobriété de paroles; elle a été pendant la journée tellement maîtresse d^elle* même qu'elle a réussi, sans effort, à contrôler les élèves, à maintenir le bon ordre, et par toute sa conduite gagner l'estime et le respect des élèves.

Désormais son autorité est établie en classe.

La plus importante chose à faire, dès les premiers jours de classe c'est le classement ou groupement des élèves. Classer les élèves, c'est les répartir en cours ou en classe selon leurs connaissances acquises, et leurs aptitudes. Le nombre des classes dépend de la population scolaire. Ce qui importe, c'est que les enfants soient groupés le plus tôt possible, selon leurs aptitudes et leurs connaissances acquises, et qu'ils reçoivent des leçons appropriées à leurs moyens intellectuels. Wi •' Dans une école élémentaire, 4 classes suffisent, une pour chaque année fixée par les Règlements du Comité cathoHque; dans une école modèle {intermédiaire) ^ deux divisions ou classes,

trois au plus, si quelques élèves ne sont pas assez avancés pour suivre le cours moyen, que Ton nomme modèle ici.

Les élèves sont groupés après un examen écrit (pour les plus avancés) sur la langue maternelle et F arithmétique. De plus, il convient d'interroger oralement les élèves sur l'histoire et la géographie. Quant à la lecture à haute voix, il faut aussi en tenir compte dans la répartition des élèves. Les élèves moins avancés, les petits, appartiennent soit à la première année, soit à la seconde: ceux qui ne savent rien du tout sont placés nécessairement dans la première année et ceux qui savent lire à peu près couramment, qui copient un petit texte avec intelligence et qui savent au moins l'addition et la soustraction, forment la deuxième année.

En résumé, les élèves doivent être classés de façon qu'ils avancent méthodiquement d'une classe chaque année, de telle sorte qu'après quatre années de scolarité, les élèves aient terminé le cours élémentaire; après six années le cours modèle ou intermédiaire, et après huit années le cours académique ou supérieur.

Mais si l'institutrice n'attache pas d'importance au groupement des élèves, si elle les classe à peu près, de manière qu'à un moment donné, elle serait bien en peine de dire quelle année du programme suit tel élève, à quel échec pitoyable maîtresses et élèves ne courent-ils pas ?

Inutile d'insister sur ce point, chacune de vous, mesdames, comprenez la nécessité de classer judicieusement tous les élèves dès le début de l'année scolaire.

Il est impossible de parler du classement des élèves sans traiter de V organisation de V école. -

La bonne organisation d'une école repose sur le choix judicieux d'un mode d^ enseignement.

En pédagogie, on appelle modCj la manière dont Tinstituteur procède pour donner renseignement aux élèves. Je n'ai pas ici à énumérer les différents modes ni à les définir, vous savez toutes que dans une école composée d'élèves également avancés, c'est le mode simultané qui offre le plus d'avantage. Ce mode consiste à donner les mêmes leçons à tous les élèves d'une classe, ou d'une section de classe. Il emploie donc le mode simultané, le maître dont les élèves suivent tous le même cours, ou qui, les ayant répartis en deux cours, donne une leçon à l'un pendant que l'autre étudie ou fait un devoir. Les avantages de ce mode sont nombreux; on les a énumérés ailleurs, je les résume ici: 1° il établit des rapports directs et constants entre le maître et les élèves; 2° par une communication fréquente entre chacun des élèves questionnés et le maître, il permet à ce dernier de suivre la formation intellectuelle et morale des premiers; 3° il provoque l'émulation par des exercices collectifs; 4° il assure une bonne discipline en tenant les élèves constamment occupés; 5° il stimule maîtres et élèves, par l'animation dans la classe.

La création ou du moins l'application continue et méthodique de ce mode dans l'enseignement populaire place saint Jean-Baptiste de la Salle au premier rang parmi les pédagogues des temps modernes. (1)

Dans plusieurs écoles de notre province, il est difficile d'appliquer le mode simultané pur et simple, car dans un grand nombre de cas les élèves ne sont pas également avancés. Il faut alors combiner le mode mutuel avec le mode simultané: ce qui forme le mode simultané-mutuel ou mixte. D'après ce

(1) Voir le témoignage de M. Gréard, qui fut un des grands maîtres de TUniversité de Paris, en faveur du mode simultané emprunté par les écoles oflScielles aux écoles congréganistes, en 1853. {Instruction et Education, p. 60-61. — Ouvrage publié en 1895 par la librairie Hachette.)

mode simultané-mutuel, on répartit les élèves d'une même classe en groupes composés d'enfants d'égale capacité, et tandis que l'institutrice donne une leçon à l'un des groupes, elle fait travailler les autres eous la direction de moniteurs.

Les inconvénients de l'emploi des moniteurs subsistent comme dans le mode mutuel, mais ils sont notablement atténués par ce fait que les moniteurs ne sont auprès de leurs condisciples que des répétiteurs ou des auxiliaires qui n'agissent que d'après les instructions de l'institutrice et sous ses regards. L'emploi des moniteurs requiert beaucoup de tact et de prudence de la part de l'institutrice.

Pour qu'une école soit parfaitement organisée, il importe donc de grouper les élèves, c'est-à-dire décider combien d'enfants recevront simultanément les mêmes leçons ; quelle marche générale il convient de suivre pour donner l'enseignement à chaque groupe; quels moyens particuliers peuvent rendre l'enseignement plus fructueux.

L'institutrice doit enseigner elle-même à chaque division au moins une fois par jour; elle doit utiliser les moniteurs, si c'est le mode mixte qui est employé, comme aides, mais ne jamais leur faire enseigner des notions nouvelles aux élèves. Tandis que la maîtresse donne une leçon à l'un des groupes, elle fait étudier ou répéter les autres (à l'exception peut-être des élèves de la division supérieure qui peuvent être occupés à mettre un devoir au propre ou à repasser une leçon) sous la surveillance de moniteurs. Le choix des moniteurs n'est pas abandonné à l'arbitraire: des concours hebdomadaires sur la lecture, la langue maternelle, l'arithmétique, la géographie et l'histoire, décident quels élèves seront moniteurs la semaine suivante pour les matières ci-dessus énumérées.

Dans une école bien organisée, tous les objets et engins scolaires indispensables, tels que tableaux noirs, globe terrestre, cartes géographiques, boulier-compteur, tableaux illustrés d'histoire sainte, etc., etc., sont placés bien en vue et d'accès facile. Dans l'armoire de l'école se trouvent du papier, des plumes, de l'encre, des crayons, fournis par les commissaires.

Je terminerai ce chapitre de l'organisation scolaire par quelques conseils sur le placement des élèves en classe. Le placement en classe importe au bon ordre et à l'application des élèves. Il faut rapprocher de la tribune de l'institutrice les enfants légers, remuants, ainsi que les plus jeunes. On ne doit jamais mettre voisins deux enfants dissipés: il convient de les séparer par un élève sérieux et attentif. A un écolier peu intelligent on donne pour voisin un confrère intelligent et charitable.

Tous les mouvements des groupes doivent s'effectuer avec ordre sur des signes convenus.

Enfin le regard de l'institutrice doit constamment surveiller l'ensemble de la classe, s' arrêtant de préférence sur les élèves prédisposés à la dissipation. Afin de pouvoir exercer cette police de la vue en toute liberté, la maîtresse prépare ses classes si bien qu'elle n'est en aucune façon esclave du manuel d'enseignement.

Il arrive trop souvent dans nos écoles que l'on ne se soucie pas assez de suivre judicieusement le programme d'études promulgué par le comité catholique du Conseil de l'Instruction publique. Ce programme fixe les matières (et la somme de chaque matière) qui doivent être enseignées année par année;

mais il laisse aux titulaires des écoles le soin de répartir ces matières, pour les dix mois, sur chaque semaine de Tannée scolaire.

Plusieurs jours avant l'ouverture des classes, il convient donc que les institutrices fassent une étude approfondie du programme scolaire, afin qu'elles puissent doser les branches d'enseignement en rapport avec les dix mois et même les quarante semaine scolaires, quitte à ajouter ou à retrancher, plus tard, selon que la pratique quotidienne le suggérera.

Cette répartition des branches scolaires en vue d'une application sage et consciencieuse du programme d'études, nécessite la rédaction d'un tableau d'emploi du temps ou horaire, déterminant l'emploi de chaque journée et de chaque heure, tenant compte des leçons de récapitulation qui sont l'âme de l'enseignement.

L'école dépourvue d'un bon tableau de l'emploi du temps, ou qui ne s'y conforme pas, si elle en possède un, est une école où l'anarchie n'est pas loin de régner en maîtresse.

Je n'insiste pas sur ce point qui a été traîté au long par un de mes confrères.

L'application du programme d'études et la rédaction (ou l'adaptation d'un horaire à l'école que l'on dirige), sont deux grosses difficultés que les institutrices peuvent prévenir en étudiant ces questions pendant les vacances.

Les institutrices qui n'ont pas fait d'études pédagogiques spéciales rencontrent beaucoup plus de difficultés dans l'enseignement, et sont bien moins aptes à vaincre ces difficultés que celles qui ont suivi des cours pédagogiques ou qui ont au moins étudié de bons auteurs.

Pour les premières, elles ne se mettent guère en peine de& méthodes et des procédés indispensables à un enseignement rationnel. Aussi, peu ou point d^intérêt dans ces classes, et, partant, difficulté d'obtenir une bonne discipline.

Ce que les institutrices doivent se proposer, c^est bien moins d'apprendre aux élèves une foule de connaissances que de développer et de fortifier leur intelligence; ^^car l'enseignement doit être une culture des esprits." C'est précisément parce que cette culture, plus que toute autre, réclame l'application constante de principes méthodiques et justifiés par l'expérience, que le devoir s'impose aux institutrices de rechercher les méthodes et les procédés d'enseignement les mieux adaptés aux besoins des enfants. Une institutrice doit toujours enseigner avec méthode; mais elle peut, selon le cas, employer telle méthode ou telle autre. Une méthode est bonne : P si elle est précise, sans sécheresse, courte sans toutefois rien sacrifier d'important, facile et adaptée aux dispositions intellectuelles des élèves; 2° si elle excite en eux le goût pour le travail et si elle exerce leurs facultés, surtout la raison et le jugement.

Je n'ai pas le temps aujourd'hui d'étudier les différentes méthodes reconmiandées par les maîtres de la pédagogie. Je me contenterai de dire que la meilleure méthode est celle que l'institutrice se fait elle-même après avoir étudié à bonnes sources, étant données ses dispositions personnelles et la classe qu'elle dirige.

Ici comme ailleurs la pratique doit s'éclairer d'une forte et saine théorie. Et la théorie nous apprend que deux voies ou méthodes s'offrent à ceux qui enseignent: la méthode expositive et la méthode inventive.

La première consiste, pour le maître, à développer oralement une question, sans faire intervenir par des interroga-

tions, du moins pendant la leçon, les élèves qui Técoutent. ''Cette méthode a ses avantages: elle permet au maître de parcourir rapidement un programme, puisqu'elle éloigne les digressions, les tâtonnements qu'amène l'intervention, souvent hésitante des élèves; elle est aussi pour l'élève une excellente leçon de logique, où il apprend à suivre une idée dans son complet développement, à condition que ce développement ne soit pas trop long."(l)

Employée seule, cette méthode offre des inconvénients sérieux. D'abord si le maître ne sait exercer une autorité suffisante, les élèves ne tardent pas à se laisser aller à la distraction parce qu'ils jouent un rôle passif. Puis le maître luimême n'échappe pas toujours au danger d'imposer aux élèves des jugements tout faits, de les habituer ainsi à se payer de mots. La méthode expositive convient surtout aux élèves avancés.

La seconde méthode dite inventive — nommée aussi socratique ou interrogative — permet à l'instituteur d'exciter l'activité intellectuelle des élèves au moyen d'interrogations combinées de façon à leur faire trouver par eux-mêmes certaines notions à leur portée.

^'La méthode socratique présente d'incontestables avantages; elle progresse toujours du connu à l'inconnu, permet au maître de s'assurer si les élèves ont une connaissance suffisante des leçons déjà exposées, et l'obHge ainsi de rester à la portée de son auditoire; elle procède lentement et donne à l'enfant toute facilité pour comprendre les notions qui composent le programme; elle éveille et soutient l'attention de toute une classe, par la continuité des questions auxquelles les écoliers cherchent simultanément à trouver des réponses satis-

(1) Eléments de Pédagogie Prafigite par les Frères des Écoles chrétiennes.

faisantes ; elle augmente l'intérêt que le maître prend lui-même à des leçons qu'il a préparées avec un soin spécial; elle est un excellent moyen de formation intellectuelle pour les élèves dont elle provoque la réflexion, exerce le jugement, étend la faculté d'observation; elle leur procure parfois le plaisir de la découverte, ce qui est un stimulant et une récompense ; elle les habitue à s'exprimer avec précision et justesse; enfin elle peut contribuer à leur formation morale, car elle encourage les timides, aiguillonne les indolents et par les difficultés qu'elle propose aux présomptueux, elle les ramène à une plus juste appréciation de leur savoir." (1)

Malgré ses nombreux avantages, la méthode inventive n'est pas toujours d'une application facile, et elle ne convient pas à toutes sortes de leçons. Puis elle exige du maître une préparation soignée des questions à poser, une facilité d'élocution plus qu'ordinaire et une réelle habileté pour ne pas se perdre en digressions inutiles. On le voit, les deux méthodes générales dont je viens de parler ont chacune leurs qualités et leurs défauts. Il y a donc lieu de les combiner ou tout au moins de s'en servir alternativement. Ainsi, dans presque toutes les leçons de forme expositive, il est nécessaire de poser des questions socratiques. D'autre part, il est assez difficile de donner une leçon exclusivement par la méthode inventive ou socratique.

Il arrive très souvent que les idées nouvelles ne puissent être trouvées par les élèves, ou que cette marche retarde trop l'étude des matières fixées pour un temps limité: alors on joint les deux méthodes, c'est-à-dire que l'on combine l'interrogation de recherche à la méthode expositive.

(1) Eléments de Pédagogie Pratique à l'usage des Frères des Écoles chrétiennes, Paris, 1901.

Cette méthode mixte donne de la vie à l'enseignement et permet à Finstituteiir d'exercer parfois l'initiative personnelle de l'élève.

Un exemple emprunté à l'ouvrage ci-haut cité fera mieux saisir ma pensée : Soit à faire comprendre aux enfants la nature de r Adjectif Qualificatif. — On peut procéder ainsi:

1° Faire nommer un certain nombre d'objets que les élèves ont sous leurs yeux ou qui leur sont familiers : tahle, mur^ tableau, houle, craie, etc., puis écrire ces noms au tableau noir;

2° Faire indiquer la couleur, la forme de ces objets, puis écrire en même temps au tableau les mots donnés par les enfants: longue, noir, haut, gris, carré, ronde, blanche, etc., à côté des noms qu'ils caractérisent;

3° Dire que ces mots indiquent les qualités des objets et que, pour cela, on les appelle adjectifs qualificatifs.

Après ce premier travail, la méthode expositive vient préciser ce que la méthode inventive a fait pressentir.

Inversement, cette méthode commence par la règle pour la confirmer par des exemples.

L'institutrice questionne ensuite pour s'assurer que les explications ont été comprises; puis elle donnera un devoir d'application en rapport avec la leçon.

Voilà pour les méthodes générales.

Les procédés, si utiles dans l'enseignement, sont des moyens ingénieux dont une institutrice peut se servir pour rendre ses leçons claires et mieux à la portée des élèves et pour soutenir l'intérêt dans la classe.

Les procédés sont nombreux, ils peuvent varier à l'infini; mais il en est un dont je veux dire un mot: c'est le procédé intuitif. (1) L'intuition est universellement considérée au jour-

Ci) En pédagogie, le mot intuition est pris dans un sens restreint, puisqu'il signifie diriger les regards vers un objet, le fixer des yeux pour le bien considérer.

d'hui comme la base et le point de départ de renseignement élémentaire. D'ordinaire les enfants ne sont guère habitués à regarder les objets avec attention; assez souvent ils ignorent le nom de ceux qu'ils ont quotidiennement sous les yeux.

C'est dans les classes composées de jeunes élèves que ce procédé est surtout avantageux: il est conforme à leur nature et à leur manière de connaître. Les personnes d'expérience savent que l'abstraction prolongée est au-dessus des forces des jeunes élèves et qu'ils saisissent difficilement une idée abstraite si elle ne leur a d'abord été présentée, sous une forme concrète. L'institutrice doit conduire les élèves au mot par la chose, en d'autres termes, aller du connu à V inconnu. Ce qui revient à dire que dans l'enseignement il est urgent de faire comprendre avant de faire apprendre. En suivant ce procédé, les enfants ne sont pas obligés de réciter des leçons sans en saisir le sens.

L'enseignement par l'aspect ou enseignement par les yeux est la forme la plus usitée du procédé intuitif. (1)

Nous y avons recours dans l'enseignement de la géographie, en nous servant de cartes, de globes, de reliefs; dans l'enseignement de l'arithmétique, au moyen des boulierscompteurs, de simples bûchettes ou du tableau noir; dans les leçons d'histoire, en montrant des images, des portraits.

Les leçons de choses ne sont que l'application de procédés intuitifs à l'enseignement élémentaire des premières notions scientifiques.

Remarquons toutefois que l'emploi du procédé intuitif n'est pas illimité. Il permet de rendre intelligibles aux enfants des notions trop abstraites, et là finit son rôle: il conduit à

(1) L'enseignement intuitif applique tous les sens à l'étude des choses concrètes, tandis que l'enseignement par l'aspect n'a recours qu'à la vue. {EUments de Pédagogie.)

la connaissance des notions abstraites, mais il ne doit pas s'y substituer. Suivant l'opinion des maîtres de la pédagogie moderne ''ce procédé ne doit être qu'une voie, qu'un auxiliaire: s'il apprend à bien voir, c'est pour conduire à bien penser; sans cela, il risquerait de n'être qu'un emmagasinement de connaissances sans liaison où le jugement n'aurait guère de part."

On voit par ce qui précède que ce n'est pas sans fruit que les institutrices peuvent étudier les méthodes et les procédés pédagogiques afin de prévenir les difficultés nombreuses que fait naître l'ignorance professionnelle sous les pas de l'éducateur.

Par une étude suffisante de la méthodologie, par une préparation soignée de ses classes, une institutrice sérieuse atteint à un bon enseignement, tel que défini dans l'ouvrage si complet intitulé: Eléments de Pédagogie pratique à V usage des Frères des Ecoles chrétiennes (2 forts volumes, Paris, 1901).

Je cite cet excellent recueil: ''Un bon enseignement cherche d'abord à réahser l'éducation intellectuelle des élèves : pour cela, il doit être rationnel et adapté aux intelligences qui le reçoivent. Il provoque l'assimilation des connaissances, en excitant l'activité propre des écoliers: or il n'y réussit que s'il est vivant et actif dans les leçons, lentement progressif dans sa marche, appliqué à des exercices variés, contrôlé par des procédés de sérieuse vérification, repété par des récapitulations et des revisions. Il est constant dans l'emploi des moyens reconnus efficaces, car cette persévérance seule lui assure le succès. Il se fait pratique pour préparer les élèves aux carrières qui les attendent dans la vie sociale; moral et chrétien, pour les guider vers leurs destinées éternelles."

Conclusions

Les grandes difficultés qu'une institutrice rencontre au début de Tannée scolaire embrassent donc la gouverne entière de l'école. En commençant cette causerie, je les ai résumées comme suit :

1 ° Manque de contrôle suffisant sur les élèves.

2° Classement défectueux des élèves et organisation imparfaite de récole.

3° Application du programme d'études laissée au hasard et emploi du temps indéterminé.

4° Absence de méthode raisonnée et ignorance des procédés propres à intéresser les élèves pendant les leçons.

I. Par des études personnelles et de sages précautions, avec de l'empire sur soi-même, de l'ordre et du tact, on arrive Bans trop d'efforts à contrôler les élèves. Nous avons vu surtout que l'institutrice a d'autant plus d'influence sur les élèves^ qu'elle est convaincue de l'importance de ses fonctions; qu'elle apprécie le ministère que les parents lui délèguent; qu'elle s'applique à connaître ses élèves et qu'elle aime sa vocation, belle, entre toutes, si belle et si élevée en dignité que saint Jean Chrysostôme a dit ^ 'qu'il n'est ni peintre, ni statuaire, ni aucun artiste qui atteigne à la hauteur de celui qui possède l'art d'élever la jeunesse."

II. Par le classement des élèves d'après leurs connaissances acquises et leurs aptitudes intellectuelles, on crée l'émulation et on rend l'enseignement plus agréable et moins difficile, tout en lui donnant un caractère pratique aux yeux des parents qui, avec raison, aiment à connaître en temps opportun quel degré du cours a été atteint par leurs enfants. Au classement des 31èves se greffe naturellement V organisation de l'école d'après le mode le plus conforme aux besoins du milieu où l'on

se trouve. Certes, bien savoir les matières que Ton enseigne,cela importe beaucoup, mais savoir présenter son enseignement, cela importe aussi.

III. En se rendant un compte exact de ce que les règlements officiels exigent annuellement pour chaque matière, il est facile de répartir mensuellement les branches d'enseignement, seul moyen (Rappliquer judicieusement le programme d'études. Et en se conformant à un tableau rationnel de l'emploi du temps, on facilite la bonne discipline, on économise les efforts, et on assure le succès des élèves.

IV. Enfin les méthodes et les procédés éclairent la route que désire suivre l'institutrice, comme des phares lumineux et sûrs. Sans méthode, tout est laissé au hasard dans l'enseignement, et sans l'application de procédés justifiés par l'expérience ou inventés avec connaissance de cause, point d'intérêt en classe, discipline rendue plus difficile et peu de progrès réels.

Mesdames, avant de vous remercier de la délicate et intelligente attention que vous m'avez accordée depuis une heure, permettez-moi de vous mettre en garde, vous, les institutrices laïques, contre la vie d'isolement où plusieurs d'entre vous allez passer l'année scolaire. Autant que faire se peut, installez-vous dans une famille recommandée par qui de droit, et aussi rapprochée de l'école que possible. L'idéal serait pour une institutrice laïque d'avoir une chambre dans un couvent, si les circonstances le permettent.

Faites-vous un règlement de vie où la piété, les récréations convenables à votre état, récréations en plein air surtout, et l'étude auront la large part. Que la pratique du devoir soit la marque de vos convictions religieuses.

Et pour atteindre au succès que méritera votre conduite exemplaire et vos principes catholiques, consacrez à Tétude tous vos moments libres afin de pouvoir communiquer à vos élèves un ensemble de connaissances en rapport avec leur âge et le milieu où ils sont appelés à vivre. Selon un vieil adage, il faut savoir beaucoup pour enseigner peu.

Un long professorat ne dispense pas de Tétude, à plus forte raison, ceux et celles qui débutent dans la carrière de renseignement doivent-ils s'efforcer par tous les moyens mis à leur disposition, d'acquérir des connaissances diverses très utiles dans les leçons quotidiennes sur les spécialités indiquées au programme d'études.

Je n'ai pas à parler ici du caractère de l'institutrice: elle doit être une personne d'une vertu non commune. C'est à l'institutrice chrétienne que s'adresse cette recommandation de l'Écriture :(1) ^'Soyez ceint d'une ceinture d'honneur." C'est à ce seul prix que l'éducateur mérite entièrement l'estime, la confiance et la soumission des enfants.

Que de votre conduite en classe et hors de la classe "s'éehappe une lumière qui fera comprendre aux élèves la beauté du devoir joyeusement accepté et consciencieusement rempli."

Soyez en garde contre les jalousies du métier; ne cherchez jamais à diminuer le mérite professionnel de vos ^ ^consœurs"; réjouissez-vous de leurs succès: en les grandissant légitimement^ vous vous grandissez vous-mêmes. Soyez loyales entre vous: n'allez jamais accepter, au rabais, la direction d'une école que telle institutrice garderait si les commissaires ne tentaient pas de diminuer son traitement. En agissant ainsi vous mériterez le respect des parents.

(1) Eccl., XLX, 9.

Il est souvent question de vous dans les journaux, mesdemoiselles. Parfois on se plait à vous peindre sous des dehors peu flatteurs, au point de vue pédagogique. Je n'ai jamais cru, et je ne crois pas encore à ces racontars, du moins pour la majeure partie d'entre vous: je sais mieux que cela sur votre compte. Mais il n'en est pas moins vrai que certaines institutrices ne sont pas à Fabri de tout reproche.

Nécessité impérieuse donc pour vous toutes, mesdemoiselles, qui formez l'immense majorité du personnel enseignant catholique de la province de Québec, de persévérer dans vos études et de tendre par des efforts incessants à élever le niveau de votre profession si noble et si importante.

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