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LA LECTURE EXPRESSIVE À L'ÉCOLE PRIMAIRE

Cours de pédagogie aux élèves-instituteurs de l'École NORMALE Laval, février 1910.

Chers élèves,

La leçon de lecture expressive de L. Ricquier (Le Bûcheron), publiée dans le numéro de janvier de V Enseignement Primaire, me rappelle mes débuts de lecteur à l'École normale Laval.

Ce souvenir remonte à 1883, alors que M. l'abbé Lagacé était principal de cette institution.

M. le principal enseignait la lecture à haute voix aux élèves de l'Académie (3e année du cours normal) et à quelques élèves de Première division (2e année): j'étais du nombre de ces derniers.

La première leçon que me donna le principal fut toute une révélation pour moi. Pour cette première leçon, chaque élève devait choisir son morceau. J'eus la témérité de choisir cette fable de La Fontaine : Les animaux malades de la peste.

Le jour de la leçon, le hasard voulut que je fusse appelé le premier. Ce ne fut pas sans émotion que je me levai pour réciter devant notre terrible juge.

A vingt-sept années de distance, je revois M. Lagacé, (ses yeux gris moqueurs surtout, miroitant en arrière de ses lunettes d'or) se promenant les mains derrière le dos, la tête basse, en avant de la salle de première division. (1)

(1) L'École normale Laval occupait à cette date le Vieux-Château, démoli en 1892. Sur l'emplacement de cette maison historique, s'élève aujourd'hui le Château Frontenac.

Quand y annonçai: Les animaux malades de la peste, le principal s'arrêta court et me lança pardessus ses brillantes lunettes un regard étonné; il haussa les épaules et continua sa promenade.

Je remarquai également la surprise de mon confrère et ami, Auguste Marcoux,(l) le meilleur lecteur de notre classe, celui-là seul qui trouvait grâce devant M. Lagacé.

Mais f ignorais: je ne me doutai donc de rien et me lançai à fond de train.

Absolument sûr de ma mémoire, entendant par avance les éloges que mériterait nécessairement ma déclamation, je partis au galop :

Un mal qui répand la terreur mal que le ciel en sa fureur inventa pour punir les crimes de la terre la peste puisqu'il faut

V appeler par son nom capable et ainsi de suite, toujours

courant ma course folle, sautant les virgules, sautant les points, comme dans le steeple chase, les coureurs anglais franchissent haies et fossés. Le clocher ici, c'était le point final où j'arrivai bientôt, mais haletant, suant et fourbu.

Vous pensez bien qu'au lieu des louanges attendues, je ne reçus que la plus verte des semonces qu'ait jamais faites l'impitoyable principal. Assoyez-vous, malheureux! Lire, réciter, ce n^est pas dévider. Pour votre prochaine leçon, apprenez à lire, couramment, le N° 1,^ 'U Ecole, du Cours de Lecture' ' . Ciel ! que je tombai de haut ! Je n'avais jamais reçu à l'école primaire une leçon de lecture expressive, et je croyais naïvement que le comble de l'art de bien lire consistait à lire vite. J'ouvris en outre de grands yeux quand, raillant ma manière d'articuler certains mots, on m'eut prouvé que la prononciation de mon village n'était pas irréprochable de tous points.

(1) Aujourd'hui Chanoine et Supérieur du Collège de Lévis.

Soit au cours de ma carrière de professeur, soit dans des circonstances mémorables pour moi, et encore récentes, (1) j'eus maintes fois l'occasion de rendre hommage à mon ancien et distingué professeur de diction, Tabbé Lagacé.

Les jeunes gens qui, aujourd'hui, passent de l'école primaire à l'école normale ou au collège, en savent-ils beaucoup plus long que je n'en savais alors ? C'est probable, d'autant plus que, grâce aux nombreux cours de lecture et de diction qui ont été donnés depuis quelques années, nous sommes tous devenus des lecteurs passables.

Pourtant, comme j'assiste, chaque année, aux examens du Bureau central, il me semble qu'une notable partie des candidats mériteraient le déluge de sarcasmes dont je fus accablé il y a vingt-cinq ans. Ce qui prouverait que, malgré des progrès très réels accomplis sur ce point, tout n'a pas été fait encore. Aussi, est-ce une préoccupation bien légitime que celle qui a guidé nos écoles normales primaires depuis leur établissement, en accordant une attention spéciale à la lecture expressive. Et, grâce aux efforts de M. Adjutor Rivard, ancien élève de M. Lagacé et de Mgr Hamel, le Séminaire de Québec, et l'Université Laval, font la part très large à la diction.

Ma prétention n'est pas, ai- je besoin de le dire, de traiter ici ce sujet ah ovo et de ne le lâcher qu'après l'avoir retourné sous toutes ses faces: il faudrait pour cela un livre qui n'est plus à faire. (2) Je veux me borner à soumettre quelques idées qui se sont souvent présentées à mon esprit.

(1) Lorsque je donnai ce cours, il n'y avait que quelques mois que j'étais de retour d'un voyage d'Europe, particulièrement en France, etc., où j'avais eu l'honneur d'adresser la parole à maintes reprises, à Paris, Saint-Cloud et à

Orléans.

(2) L'art de dire. — Traité de lecture et de récitation, par Adjutor Rivard, A.B., L.L.B., avocat et professeur d'élocution à la Faculté des Arts de l'Université Laval.— Québec, 1898.

Quel est le but que nous devons nous proposer dans les leçons de lecture à Técole primaire ? Quel est le point que nous devons atteindre et qu'il ne nous est pas permis de dépasser ? Telles sont les questions qui se posent tout d'abord.

Devons-nous, comme plusieurs l'ont tenté et le tentent encore, nous efforcer de faire de nos élèves des lecteurs et des récitateurs capables d'interpréter, de rendre les grands morceaux de la littérature française, même de notre littérature? Non, certes. Car ces artistes dramatiques précoces ne sauraient être — je ne fais d'exceptions que pour quelques organisations merveilleuses et par conséquent extrêmement rares — que de méchants déclamateurs qui, tantôt se traîneraient péniblement à travers de lourds alexandrins, tantôt remplaceraient par des éclats de voix intempestifs, des gestes faux, des contorsions, des grimaces, tout ce que les pages ainsi interprétées peuvent renfermer de grandeur calme, d'émotion, de tendresse ou de passion contenue.

Pour bien rendre les grands morceaux des orateurs ou des poètes, il faut les comprendre, non pas en gros, à peu près, mais d'une manière intime, et pour cela il faut savoir sa langue, et nos écoliers ne la savent pas; je dis plus, il faut être soimême orateur, il faut être poète, et ils ne peuvent l'être encore. Enfin il y a pour eux un dernier obstacle, matériel celui-là: la lecture de ces périodes enflammées, de ces strophes sonores, exige une souplesse et surtout une ampleur de voix que l'enfant ne possède pas.

Vous figurez-vous un bambin de treize ou quatorze ans essayant de répéter, après Bossuet, ces magnifiques paroles : ^' Celui qui règne dans les deux et de qui relèvent tous les empires ^ à qui seul appartient la gloire, la majesté et V indépendance, est aussi le seul qui se glorifie de faire la loi aux rois et de leur donner quand il lui plaît, de grandes et terribles leçons!'^

L'entendez-vous dans VOde à la Colonne, dans Napoléon II y dans Gain, chanter de sa voix grêle et tremblante ces grands vers de Hugo dont Tenvergure est immense et le souffle si puissant ?

Où est Técolier qui trouvera dans sa voix et aussi dans son cœur des accents pour traduire ces vers de Crémazie:

Vous souvient-il des jours, vieillards de ma patrie, Où nos pères, luttant contre la tyrannie, Par leurs nobles efforts sauvaient notre avenir ? Frémissant sous le joug d'une race étrangère, Malgré l'oppression, leur âme toujours fière, De la France savait garder le souvenir. (l)

Laquelle de ces têtes blondes et rieuses choisirez-vous pour pleurer le Lac de Lamartine ?

On dit que Dieu mesure le vent à la brebis tondue: sachons, à l'école primaire, mesurer à la voix, aux forces, à TinteUigence et au savoir des écoliers les difficultés des morceaux de littérature que nous leur donnons à apprendre.

Que pouvons-nous raisonnablement exiger d'eux?

Qu'ils soient à même de lire simplement, clairement dans le^ livre que le père de famille leur donne le soir, à la veillée. Qu'ils le fassent sans tant de gestes, de fracas, sans faire — qu'on me permette cette expression — tant d'embarras.

Voilà le but vrai des leçons de lecture à haute voix; vouloir, le dépasser à l'école primaire serait folie.

(1) Le Vieux soldat canadien.

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