HOMMAGES Â SON ÉMINENCE LE CARDINAL BÉGIN
Adresse présentée au nom de la Société de Saint- Vincent DE Paul (1)
A Son Éminence le Cardinal L.-N. Bégin, Archevêque de Québec
Éminence,
Les Conférences de Saint- Vincent de Paul, réunies en assemblée générale, éprouvent une joie bien vive ce soir. Elles revoient au milieu d'elles, dans ce cher Patronage, non seulement le vénéré Pasteur, qui fut pour leur Société, à Québec, depuis un quart de siècle, un père et un bienfaiteur, elles revoient, dis- je, ce père, ce bienfaiteur, revêtu de la pourpre romaine, élevé depuis la dernière assemblée générale, à la dignité de Prince de l'Église.
Lorsque le grand Pape Pie X vous appela, Éminence, à faire partie du Sacré Collège, la Société de Saint- Vincent de Paul se réjouit avec tous vos diocésains, avec tous les catholiques du Canada. Un bref message daté de Québec, le 24 de mai, vous a dit à Rome même, Éminence, le bonheur que lui causait rinsigne distinction dont vous aviez été l'objet.
Plus heureuses, aujourd'hui, les conférences de Québec vous possèdent au milieu d'elles : elles peuvent donc librement vous exprimer leurs sentiments de profonde affection, de filial attachement et de soumission complète.
Notre Société est laïque, ce caractère lui a été reconnu par tous les Souverains Pontifes qui se sont succédé depuis quatre-
(1) Cette adresse fut présentée lors de l'assemblée générale du 13 décemb- e 1914, que Son Éminence voulut bien présider.
vingts ans; mais elle professe une soumission inviolable à la sainte hiérarchie de T Église. Ses règlements, approuvés par Rome même, ne changent pas et le premier devoir des confrères est dy rester scrupuleusement fidèles.
Association de chrétiens qui veulent mettre leur foi et leurs mœurs sous la protection de la charité, la Société de Saint- Vincent de Paul constitue une œuvre de piété, qui a pour but la sanctification de ses membres et, pour moyen, la visite des pauvres à domicile, et la pratique de toutes les œuvres qui naissent de ce contact des pauvres et des disciples de saint Vincent de Paul.
^^C^est un mouvement de piété chrétienne, dit le Manuel, qui nous a réunis' \ C'est pourquoi nous ne cherchons pas ailleurs que dans l'esprit de religion, dans les exemples et les paroles de Notre-Seigneur, dans les enseignements de l'Église et la vie des Saints, les règles de notre conduite; c'est pourquoi nous sommes placés sous le patronage de la Sainte- Vierge et de saint Vincent de Paul, auxquels nous vouons un culte particulier et dont nous nous efforçolns de suivre les traces.
Depuis ses origines, la Société de Saint- Vincent de Paul s'est appliquée à pratiquer toutes les vertus chrétiennes, mais elle recommande particuhèrement à ses membres la pratique de l'abnégation, de l'humilité, de la prudence, de l'amour du prochain, de l'esprit de fraternité et par-dessus tout le zèle du salut des âmes. Le zèle, le zèle discret, mais qui ne compte pas les peines et les sacrifices, oh! qu'il est nécessaire au bon membre de la conférence, au parfait visiteur du pauvre! Placé parfois entre les défauts de ce dernier et l'indifférence ou l'égoïsme du riche, le confrère de la Saint- Vincent de Paul est forcé de demander à celui-ci, d'importuner celui-là. Il doit aussi, au sein de la conférence, de concert avec le président, se faire le gardien jaloux des traditions de la Société, le fidèle ob-
servateur des règlements. Dans le choix des moyens à prendre pour créer les revenus nécessaires au soutien des œuvres, le confrère zélé s'oppose avec bonté mais fermeté aux mesures qui ne conviendraient pas au caractère évangélique de notre Société. Il rappellera à ses confrères moins bien informés, que le moteur principal des œuvres de la conférence ne doit pas être l'argent, mais bien l'esprit surn'aturel; qu'il faut, conséquemment, éviter d'avoir recours aux moyens trop humains, ceux, par exemple, qui promettent aux bienfaiteurs, en retour de leur aumône, un plaisir ou une publicité qui sont le paiement, dès ici-bas, du sacrifice encouru. Sans le zèle, un zèle ardent et éclairé, le confrère de la conférence pouna-il être tout ce qu'il doit être, tout ce que le Manuel lui demande ? Non, certainement. Sans le zèle, le membre de la conférence pourra se mouvoir dans l'exercice de la charité avec une régularité mécanique, c'est possible, mais il ne fera que suivre la lettre du règlement, qui n'est que le squelette de la charité organisée. "En vain, dit l'un des manuels de la Société, la vertu sans zèle voudrait-elle emprunter ce nom; elle ne sera jamais qu'un ruisseau sans courant, une fleur sans parfum, une machine sans moteur!"
Ce moteur indispensable à l'accomplissement des œuvres qui sollicitent nos dévouements, c'est l'esprit surnaturel dont notre vénéré Président général nous parlait en termes si touchants dans sa circulaire du 30 décembre 1913. "Le nerf de notre action, disait-il, c'est l'esprit surnaturel". C'est cet esprit surnaturel qui transforme la bienfaisance en charité. Etre bienfaisant, c'est seulement secourir ses semblables; être charitable, c'est encore les secourir, sans doute, mais surtout, c'est les aimer. Le bienfaisant donne son or, le charitable donne son or et son cœur.
Cet esprit surnaturel, enfin, porte les disciples de saint Vincent de Paul à s'incliner profondément devant les pauvres, parce qu'ils voient en eux, suivant l'espression admirable de l'Église, 'les membres souffrants de Jésus-Christ", expression que le poète Coppée a traduite par ces vers sublimes :
Sur le pauvre pourtant^ Jésus, est ton stigmate. Et dans la main tendue où nous mettons un sou, Nous devrions tous voir la blessure et le clou^
S'éleVant ainsi sur les ailes de la Foi, le chrétien a conscience de sa faiblesse et se consascre sans présomption, mais avec confiance, au service des pauvres. Le Manuel cite ce ti/ait édifiant de la vie de sjainte Thérèse, à qui il ne restait que cinq ducats pour bâtir un monastère: 'Thérèse et cinq duëats, ce n'est rien, mais Thérèse, cinq ducats et Dieu, c'est beaucoup, c'est assez".
Une conférence de Saint- Vincent de Paul et quelques pilastres d^ns k caisse, c'est peu pour secourir tous les pailivres d'un quartier; m^s une conférence, quelques aumônes et les bénédictions de l'Église, c'est beaucoup, c'est assez pour soulager toutes les misères qui s'offrent à elle: misères matérielles et misères morales.
Éminence, cette bénédiction de l'Église, indispensable à la fécondité de nos efforts, les trente-cinq conférences de Québec, représentées dans cette salle, ce soir, l'implorent à genoux, afin qu^'elles puissent, dans ces temps de calamités et d'épreuves, répondre à la confiance que le public repose en elles et, surtout qu'elles accomplissent tout le bien que Dieu attend de chacune d'elles.
CE QUE PEUT LE DÉVOUEMENT CHRÉTIEN(l)
Allocution prononcée â une assemblée générale des
Conférences de Saint- Vincent de Paul de Québec,
FÉVRIER 1915 (1er dimanche du Carême), (l)
Ghers confrères,
Il se poursuit depuis trois ans à l'Institution des Sourdes- Muettes, dirigée par les Sœurs de la Providence, à Montréal, une expérience d'une exceptionnelle importance, et qui mérite d'être consignée pour l'histoire.
Il y aura bientôt quatre ans, M. l'abbé Deschamps, aumônier des Sourdes-Muettes, découvrait dans une famille de Saint-Gédéon de Beauce, une fillette sourde-muette-aveugle, âgée de 16 ans, se traînant plutôt qu'elle ne marchait, et dont l'intelligence était encore absolument endormie. La vie animale seule se manifestait par des cris et certains mouvements dictés par l'instinct de vivre. Ludivine Lachance, c'est son nom, ne pouvait ni s'habiller, ni se donner aucun soin de toilette personnelle. Elle n'avait même pas, comme les sourdsmuets ordinaires, des yeux au service de son âme.
Alors que les sourds-muets éprouvent la plus grande joie à voir le plus pâle rayon de soleil, tout ce qui vit autour d'eux, et trouvent dans les images un moyen facile d'acquérir quelques connaissances, Ludivine était plongée dans une nuit profonde, et son âme, absolument en prison, ne soupçonnait nullement l'existence de son divin Créateur.
Les parents Lachance consentirent avec peine à laisser partir leur enfant pour Montréal: ils ne pouvaient s'imaginer
(1) Cette allocution fut publiée sous forme d'article dan^ l'Enseignement Primaire de février 1915.
qu'il fût possible de lui donner les moindres notions de la plus élémentaire éducation. M. l'abbé Deschamps et deux Sœurs de la Providence, qui se rendirent sur place pour étudier le cas extraordinaire de Ludivine Lachance, finirent par convaincre les parents de cette malheureuse '^âme en prison" de la possibilité de faire du bien à leur enfant au point de vue de sa santé et peut-être de son intelligence.
Et voilà donc, le 28 juin 1911, Ludivine Lachance, grâce au dévouement des Sœurs de la Providence et à la générosité du Comité de l'Œuvre des Sourds-Muets de Québec, (1) installée dans la magnifique institution de la rue Saint-Denis, à Montréal.
Qu'est-il advenu, depuis trois ans, chers confrères, de cette enfant absolument dépourvue, mais ayant une âme créée à l'image de Dieu, et destinée au bonheur éternel. C'est un sentiment de charité chrétienne qui a engagé les Révérendes Sœurs de la Providence d'entreprendre l'éducation de l'être le plus misérable qu'on puisse s'imaginer: une enfant sourde-muetteaveuglel L'une d'elles, la révérende Sœur Angélique-Marie, qu'elle me pardonne de donner ici son nom de Religieuse, s'est mise courageusement à l'œuvre: priant, étudiant, observant. Et le jour et la nuit, elle s'attacha à cette pauvre mais bientôt chère Ludivine Lachance. Il fallut d'abord révéler Ludivine à elle-même, et par le seuls sens du toucher l'initier aux soins personnels les plus élémentaires; l'habituer à s'habiller, à se déshabiller et lui apprendre à marcher. Ce qui ne se fit pas sans maintes peines et difficultés. Mais le dévouement et la
(1) La Société de Saint- Vincent de Paul de Québec a établi, depuis une vingtaine d'années, un Comité spécial qui pourvoit à l'éducation des enfants sourds-muets des familles peu fortunées de l'archidiocèse de Québec. En 1914, 55 enfants sourds-muets, 28 filles et 27 garçons, ont été placés à Montréal: les premières chez les Sœurs de la Providence, et les seconds chez les Clercs de Saint- Viateur.
persévérance, soutenus par le sublime amour du salut des âmes, triomphèrent des obstacles tenus pour insurmontables par tous.
Voici les progrès accomplis en trois ans, par Ludivine:(l)
Première année
Pendant cette année, des exercices gymnastiques tels que :
1. — Marquer le pas sur place, la pointe du pied, les talons Tun après Tautre, sauter sur la pointe du pied, les pieds ensemble.
2. — Plier les genoux, Tun après Tautre, plier les deux genoux ensemble.
3. — Se plier le buste en avant, en arrière, sur le côté droit et^le côté gauche.
4. — Lever les bras horizontalement, verticalement, appuyer les poings sur les hanches, toucher la terre avec le bout des doigts.
Ses membres étant ankilosés, ces exercices lui firent un bien énorme.
On lui a aussi appris les éléments premiers de l'éducation chrétienne. Elle ignorait tout.
Deuxième année
Pendant sa deuxième année d'étude, l'enfant a appris 60 mots qu'elle peut reproduire par signes, comprenant parfaitement ce que ces mots signifient.
(1) C'est en décembre 1914 que j'eus le plaisir de visiter la classe de Ludivine Lachance, où je vis sa dévouée et habile maîtresse à l'œuvre. Ce que cette pauvre enfant a appris en trois ans, en dépit d'une santé délicate, m'a vraiment étonné.
Exercices d^observation: Séparer des pailles d'avec des cercles de papier et les enfiler comme suit: une paille et un, papier. Ces chaînes ont servi de décoration.
Occupation manuelle: Tresser des paniers avec di jonc. Parfiler. Carder.
Modeler avec de la plasticine. Enfiler des perles. Ce programme considérable, si l'on tient compte du point dcj départ, a été rempli en dépit de trois mois de repos, qu( Ludivine dut prendre pour cause de maladie.
Troisième année
Nomenclature: 130 mots.
Ces mots ont été appris occasionnellement. Elle peut \ maintenant demander, par signes, tout ce dont elle a besoin : mets, vêtements, objets dont elle se sert au travail.
Courtes prières apprises par signes: '^ Jésus, je vous aime" (Elle baise le crucifix) ^^Mon Dieu! bénissez ma classe. — Mon Dieu! bénissez ma nourriture. — Mon Dieu! je vous remercie". Elle aime à mettre son voile pour aller à la chapelle.
Exercices d'observation: Distinction des formes et des longueurs. Alphabet '^Braille": Elle distingue les cinq premières lettres de l'alphabet. Elle palpe une lettre ^'Braille" et elle fiait la lettre dactylographique.
Travaux manuels : Empaillage de chaises. Tapis tressés et cousus. Petites corbeilles de jonc (tissées). Fleurs artificielles.
Gymnastique avec les massues et avec l'appareil: ^The Standard Wrightly Exerciser".
Délassement: Marche en plein air, trois fois par jour.
Ludivine est sous les soins de deux médecins dont l'un est spécialiste pour le nez, la gorge et les oreilles. Elle reçoit
des traitements médicaux durant une heure chaque jour, souffrant de débiUté générale.
Ces progrès de trois années, progrès que j'ai pu constater personnellement, sont tout simplement merveilleux.
Pour apprécier à son mérite la tâche accomplie par les dévouées Sœurs de la Providence^ il faut se rappeler dans quel état Ludivine Lachance fut trouvée par M. Tabbé Deschamps, en 1911.
De cette malheureuse infirme, masse inerte, plongée dans les plus profondes ténèbres de l'ignorance, la Sœur qui lui fut donnée pour maîtresse, plutôt pour mère, pour guide de tous les instants du jour et de la nuit, sut, en moins de trois ans, faire une jeune fille d'une exquise propreté, s'habillant elle-même, seule, veillant à sa toilette, marchant et se conduisant sans le secours de personne à travers la maison. Plus que cela, l'éducation intellectuelle, morale et religieuse de Ludivine est ébauchée, comme l'indique le programme ci-dessus. J'ai été témoin des surprises et des joies de Ludivine, chaque fois qu'elle réussissait à remplir une tâche indiquée par sa maîtresse ou à vaincre une difficulté proposée. J'ai vu sa figure s'épanouir lorsqu'on l'invita à s'agenouiller devant un petit oratoire. Cette âme '^en prison" peut déjà franchir les épaisses murailles qui lui défendaient naguère toute excursion dans le domaine intellectuel ou moral. Les lumières de la Foi et les rayons de l'Espérance commencent à ensoleiller cette intelligence encore hier plongée dans l'obscurité.
Hélas! jamais ses yeux ne s'ouvriront à la lumière du jour: jamais ses oreilles n'entendront la voix de son père et de sa mère; jamais ses lèvres n'articuleront une parole humaine.
Mais au moins, grâce au zèle pieux et intelligent d'une dévouée Religieuse, grâce à une science pédagogique spéciale,
admirable, Ludivine Lachance verra bientôt clair en son âme qui jouira du don de Dieu, sera capable de connaître, aimer et Bervir librement son Créateur et son Rédempteur.
Les Sœurs de la Providence, par Tune d'entre elles, écrivent depuis trois ans la page la plus admirable de l'histoire de l'enseignement au Canada, au début du vingtième siècle. (1)
(1) En dépit d'une santé très délicate, Ludivine Lachance a pu parfaire suffisamment son instruction religieuse pour faire sa Première Communion en 1916.