‹ Au service de mon paysChapitre 8 sur 84 · LE 22 JANVIER · texte numérisé non relu

LE 22 JANVIER

Monsieur le président, Mesdames, messieurs.

La langue française est une œuvre d'art.

Le sympathique M. Kleckowski(l) a su dire d'elle: * 'C'est une langue si limpide qu'elle est un filtre pour la pensée, si riche qu'elle peut tout dire, si souple qu'elle sait faire entendre tout ce qu'elle ne dit pas, si nette dans ses couleurs, si ferme dans ses sonorités, si ferme en même temps et si douce qu'elle est une caresse pour l'oreille autant qu'une joie pour l'esprit!

"Ses modulations sont infinies, et multiples sont ses aspects. Aux œuvres de la raison sereine, elle est probité, elle est lumière. Au vol léger de l'imagination et du rêve, elle met un frémissement d'ailes. Pour l'épopée et le fracas des batailles, elle a des sonneries de clairon."

Quelle superbe définition, et combien digne de ''cette reine parmi ses sœurs, les autres langues mères. Sa Majesté la langue française!"

La langue française! Ah! comme ces simples mots savent^éveiller en nos âmes tout un monde de merveilleuses beautés morales, artistiques et littéraires. Elle se prête admirablement bien à toutes les opérations de l'esprit humain, depuis l'observation spontanée des choses, jusqu'à la conception des idées les plus nobles, les plus élevées; depuis l'analyse

(1) Ancien consul de France au Canada.

modeste des corps de la nature, jusqu'au culte éclairé de Dieu, créateur et providence du monde, principe et source du vrai, du bien et du beau.

Aucune autre langue n'a su mieux exprimer les joies et les douleurs. Le français est ''tout raison", il a pour base éternelle la clarté, et comme qualité maîtresse la simplicité, la naïveté, la fécondité que lui légua le XVIe siècle; l'élégance, la véhémence, la pureté, l'ampleur, la sonorité, héritage du grand siècle; la netteté, la clarté, la lucidité, la rapidité, la concision, le tour vif et incisif, la profondeur, filles du XVI Ile siècle; enfin la richesse des images, la précision, la propriété des termes, la variété des expressions, apanage du XIXe siècle.

Et cette langue ''qui naquit aux lèvres des Gaulois," (1) cette langue "harmonieuse et claire, léguée par les ancêtres. "(2) c'est elle qui répand à travers le monde la culture française, c'est-à-dire le bon goût au service de la vraie civilisation chrétienne. Il est de vérité historique que notre langue ne revêt dans toute son ampleur son caractère de grandeur et de beauté incomparable, qu'en autant qu'elle demeure au service des traditions chrétiennes.

Cette langue, c'est la nôtre, ce trésor au prix inestimable, nous le possédons.

L'apprécions-nous à sa valeur ce trésor, la cultivons-nous avec assez d'amour et de soin cette langue ?

Montaigne adressa ce reproche aux éducateurs de son temps: "On nous apprend à vivre quand la vie est passée."

Les enfants de chez nous ne pourraient-ils pas, avec quelque raison, dire à leurs parents et à leurs maîtres : "Vous pensez à nous apprendre à parler et à écrire le français quand nos études sont terminées!"

(1) Chapman.

(2) Thomas Chapais.

A-t-on suffisamment songé à leur apprendre à penser, ces chers enfants, à les initier à Vexpression claire, nette et précise de leurs idées, à apprécier les beautés de notre langue, en un mot, s'est-on préoccupé d'éveiller ''le goût littéraire" à l'école?

Rarement, je crois.

On a peut-être trop négligé le développement de Vesprit d^ observation chez l'élève, et pas assez cultivé son langage. Plusieurs s'imaginent que l'enfant ne saurait s'habituer de bonne heure à voir, à décomposer, à recomposer, à dire ce qu'il voit, ce qu'il pense, ce qu'il ressent.

Bien que de longues heures soient consacrées à l'étude de la langue française, on est stupéfait de voir que les écoliers s'expriment avec la plus grande difficulté, au point qu'ils paraissent parfois plus ignorants qu'ils ne le sont en réalité.

Nombre de maîtres se contentent encore de réponses par oui et par non, alors que l'enfant doit intercaler la question dans sa réponse.

Enfin, plusieurs refusent d'admettre que l'enseignement de la langue française ne devrait pas consister à faire apprendre la grammaire par cœur et à faire des exercices orthographiques.

Le cours de langue française commence à la première page de l'alphabet pour ne se terminer qu'avec les derniers exercices littéraires du cours supérieur. Cet enseignement est le plus général, en classe, le plus continu: tandis que l'enseignement direct de l'histoire, de la géographie, de l'arithmétique est restreint à un certain nombre d'heures, l'étude de la langue maternelle est pour ainsi dire ininterrompue. Si les autres matières du programme scolaire ne lui apportent qu'un concours accidentel, il n'en est aucune dont elle ne puisse profiter.

Sans cesse les élèves ont à parler, à lire, à rédiger, et toujours les instituteurs devraient veiller à ce qu41s le fassent correctement.

S 'adressant un jour à des étudiants catholiques, à qui il voulait prouver, au point de vue moral, l'insuffisance de l'enseignement purement scientifique, René Bazin s'exprima comme suit: ^'Dire à un homme: sachez lire et vous ne mentirez pas; sachez écrire et vous ne volerez pas: sachez compter et vous ne tuerez pas: c'est comme si je disais: apprenez bien la multiplication, car dès que vous saurez la table de Pythagore, vous jouerez admirablement du piano."

Imitant cette spirituelle raillerie, je dis aux enfants: ^ ^Sachez lire mécaniquement et vous comprendrez tous les livres : sachez la grammaire par cœur, même sans la comprendre, et vous écrirez correctement; faites des dictées sans fautes et vous rédigerez parfaitement; faites des analyses machinales, vous servant pour cela de formules clichées, et vous saurez ce qu'est une phrase."

Non, mesdames et messieurs, les divers exercices dont se compose l'enseignement rationnel de la langue française ne sont pas successifs, isolés les uns par rapport aux autres, dans ce sens qu'on ne doive étudier celui-ci qu'après avoir acquis une connaissance suffisante de celui-là, regardé comme plus élémentaire; il paraît avantageux d'en aborder plusieurs simultanément.

L'écriture, en effet, n'est pas plus difficile que la lecture, et la rédaction moins à la portée du jeune enfant que l'orthographe. Longtemps dans nos écoles canadiennes, il fut admis comme indiscutable que l'écoUer devait d'abord apprendre à lire, ensuite à écrire, puis à orthographier correctement et que, seulement après tout cela, c'est-à-dire à la veille de quitter la classe, il pouvait s'appliquer à la rédaction. La pédagogie

moderne abandonne cette gradation factice, pour pratiquer la simultanéité d'exercices différents, mais de difficulté sensiblement égale. Elle cesse d'enseigner la grammaire comme un dogme qu'on retient sans comprendre, et fait de cette étude, une étude raisonnée et raisonnable. Elle groupe ou plutôt intercale dans la grammaire des exercices de langue, tels que vocabulaire, rédaction, composition, orthographe, lecture, récitation. Elle coordonne tous ces enseignements en un cadre unique, donnant ainsi à l'élève de l'école primaire le moyen d'acquérir par des études simultanées, une connaissance déjà sérieuse de sa langue maternelle, et de lui fournir en même temps l'occasion de se former le goût par l'étude des modèles choisis.

Mais ce n'est pas ici le lieu de développer ce sujet pédagogique fort intéressant du reste.

Qu'il me suffise de dire que le maître soucieux^de la première formation du goût littéraire à l'école, doit réellement enseigner la langue maternelle, et non pas se contenter d'apprendre aux enfants à lire sans intérêts et à apprendre la grammaire par cœur. Les leçons grammaticales devraient former un véritable cours de langue française, où le bon goût régnerait en maître.

L'enseignement du français ainsi compris suppose une préparation de classe soignée. Rien ne doit êtreMaissé au hasard dans les leçons de langue.

Schiller nous dit: '^Dès l'enfance, entourez l'homme des plus belles formes intellectuelles, enfermez-le dans les images de la beauté parfaite."

Cette tâche, au point de vue littéraire, n'est pas impossible à l'école primaire. Que le maître choisisse avec un soin scrupuleux les phrases, les textes et les morceaux nécessaires à son

enseignement et cela non pas une fois, deux fois, mais chaque jour, et il ne tardera pas à remarquer que Tâme de ses élèves s'enrichit promptement d'une riche moisson d'idées et de sentiments élevés.

Suivant un ancien: "Si l'âme ne se fait belle, elle n'apercevra point la beauté." En effet, toutes les faiblesses sont solidaires, et il est bien difficile d'avoir un mauvais goût en littérature et un goût moral élevé dans la conduite de la vie.

Le paysan basque dit à l'honneur de ses Pyrénées : "Toi qui ne connais pas la prière, viens dans nos belles montagnes, et tu sauras bien vite prier, sans que personne ne te l'enseigne." Ah ! sachons donc dire aux enfants de nos écoles primaires : "Vous qui ne connaissez pas encore le beau littéraire, venez dans le champ admirable où l'on cultive la langue française, et vous sentirez bientôt votre goût s'éveiller, s'éclairer, se former, se perfectionner."

Mais quels sont les exercices qui se prêtent le mieux à la formation du goût littéraire à l'école primaire ?

C'est tout d'abord la lecture à haute voix, instrument de culture par excellence. L'instituteur qui sait bien lire fait aimer la classe à ses élèves, favorise la bonne discipline, et surtout initie ses jeunes auditeurs aux mystérieuses et incomparables beautés de la langue française, mises en relief par une lecture simple, naturelle, mais réellement expressive.

Lire avec expression, c'est donner à la pensée de l'auteur toutes les nuances, toute la délicatesse, toute la force voulue.

N'oublions pas, néanmoins, que tout en étant tour à tour harmonieuse, émue, grave, passionnée même, la diction à l'école primaire doit rester simple, naturelle, sans rien de théâtral, qui sente la déclamation.

C'est là la théorie.

Passons à la pratique et jugez.

Voici deux petits morceaux choisis dans des livres de lecture courante et qui conviennent au cours élémentaire.

Supposez une école de village. Il est trois heures de l'aprèsmidi, Tair de la classe est un peu lourd, les élèves semblent fatigués. L'instituteur suspend les travaux ordinaires et annonce une histoire :

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