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ETABLISSEMENT D’UN ETAT FRANÇAIS

Dans Y Action Française, le R. P. Rodrigue Villeneuve fait le procès de la Confédération et son plaidoyer est fortement charpenté. Il l’accuse d’avoir manqué à ses promesses, d’avoir violé les obligations qu’elle avait contractées envers les minorités, d’avoir méconnu les idées, les principes de justice, de tolérance et d’impartialité que ses auteurs prétendaient être les fondements de la nouvelle constitution. Il en donne comme preuve les questions suivantes : — les écoles du Nouveau-Brunswick, du Manitoba, de la Saskatchewan; l’affaire Riel; la conduite de la majorité envers la province de Québec pendant la dernière guerre; la conscription; le divorce; le suffrage féminin; le “Ne Temere”; le mariage Despatie- Tremblay. Il aurait pu mentionner beaucoup d’autres griefs tels que par exemple la disproportion entre ce que nous avons donné à la Confédération et ce que nous en avons reçu, les millions que nous avons fournis au trésor fédéral pour enrichir les autres provinces, pour leur procurer des chemins de fer; la centralisation fédérale des pouvoirs, des chemins de fer, des travaux publics en général; la transformation lente, mais constante de la Confédération en union lé-

gislative, et les concessions, les sacrifices continuels que nos hommes publics se sont crus obligés de faire afin d’éviter des conflits dangereux.

Ce que le R. P. Villeneuve dit des résultats de la Confédération est généralement conforme aux faits, et mérite considération, mais la conclusion qu’il en tire soulèvera de sérieuses objections. Que la Confédération n’ait pas produit tous les résultats heureux qu’en attendaient Cartier et ses amis, et qu’elle devienne de plus en plus menaçante pour les intérêts des vieilles provinces, pour les minorités et la province de Québec, c’est incontestable. Mais vouloir améliorer notre situation en faisant de la province de Québec un état indépendant et français, est une idée chimérique, difficile et même impossible à réaliser.

Comment pourrions-nous nous séparer des huit provinces auxquelles nous sommes liés par notre constitution sans leur consentement, sans le consentement de l’Angleterre et même de nos concitoyens d’origine anglaise vivant dans la province de Québec? Pourrions-nous obtenir tous ces consentements? Je suppose qu’il ne peut être question d’avoir recours à la force? Quel régime politique donnerions-nous au nouvel Etat? Que deviendraient les minorités françaises et catholiques établies dans les provinces anglaises? Si nous ne pouvons toujours leur accorder toute la protection désirable, du moins nous avons pu souvent améliorer leur sort et les faire respecter,

mais comment pourrons-nous les aider lorsque les liens entre nous et les autres provinces seraient complètement brisés?

Certes, établir un Etat français est un beau rêve, un rêve patriotique dont on aime à se bercer quand on est jeune, mais que les réalités de la vie ne tardent pas à dissiper. Il y eut peutêtre un temps où ce rêve aurait été moins irréalisable, avant d’être enchaînés comme nous le sommes. Et puis, n’oublions pas que toute évolution politique qui ne partirait pas des milieux anglais, aurait peu de chance de réussir. Toutefois, vu les résultats désastreux de notre participation à la dernière guerre et vu les complications que notre intervention dans les délibérations internationales fera surgir, les exagérations des partisans de l’impérialisme pourraient bien finir par développer chez un grand nombre de nos concitoyens anglais le sentiment canadien et amener des changements dans notre situation politique.

Nous vivons à une époque où les idées d’émancipation pénètrent partout, envahissent tous les esprits, où l’imprévu joue un grand rôle et déjoue souvent tous les calculs. Le monde est en ébullition, les événements se précipitent; de tous les éléments de la société en fermentation, que sortira-t-il ? Qu’un changement politique se produise avant longtemps, c’est possible, probable même, mais le démembrement de la Confédéra-

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tion et la formation d’un Etat français en seraient-ils la conséquence? Non, en attendant les événements qui peuvent modifier nos idées, la politique de La Fontaine, de Cartier et de Laurier est la seule pratique et opportune, à savoir : — tirer le meilleur parti possible de notre situation et former comme eux des alliances qui nous procurent l’influence dont nous avons besoin pour protéger nos droits et ceux des minorités françaises et catholiques des autres provinces, et faire de la province de Québec une forteresse religieuse, nationale et sociale, afin que dans toutes les transformations que le temps peut nous apporter, nous soyons assez forts pour que l’on soit obligé de compter avec nous. A une époque où l’anarchie bouleverse partout les fondements de la société, faisons en sorte que la province de Québec continue d’être le boulevard des principes sains, des idées justes, des sentiments nobles, et arrive que voudra, soyons tranquilles sur notre avenir. Que le vaisseau de l’Etat ballotté par la tempête sur une mer semée d’écueils, soit heureux de jeter l’ancre dans les eaux paisibles de nos grand fleuves, de nos grands lacs.

Quelle glorieuse mission sera la nôtre si nous restons fidèles aux principes et aux traditions qui jusqu’à présent ont fait notre force, si nous savons faire de la province de Québec ce qu’elle devait être dans la pensée de ses immortels fom dateurs.

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