POLITIQUE DE CLASSE
Lorsque la loi instituant le “Bureau de Blé” fût discutée au Sénat, plusieurs sénateurs la combattirent, les uns parce que c’était une législation bâtarde plus ou moins contraire à l’esprit de la constitution et dont l’objet était de favoriser une classe au détriment des intérêts généraux du pays; les autres parce qu’elle produirait des résultats contraires à ce que les gens de l’Ouest en attendaient. La majorité conservatrice du Sénat aurait pu, avec l’aide de plusieurs libéraux, rejeter cette loi, mais elle crut préférable de faire porter au gouvernement la responsabilité des résultats qu’elle produirait. Ceux qui étaient d’avis que les fermiers de l’Ouest regretteraient d’avoir demandé cette législation, pourraient bien avoir raison.
Le Star disait que les lenteurs dans l’organisation du fameux “Bureau de Blé” allaient empêcher le blé canadien d’arriver en temps opportun sur les marchés européens et d’en obtenir le prix qu’ils désiraient. Pourtant, si les Progressistes ont imposé cette législation au gouvernement, c’est qu’ils étaient convaincus qu’elle leur ferait vendre leur blé plus cher, au détriment nécessairement des provinces qui seraient obli-
gées d’en acheter. Mais cette conséquence ne les inquiétait pas. Et ce sont des libres-échangistes forcénés qui réclament cette protection, la pire des protections, parce qu’elle n’offre aucune compensation à l’acheteur.
Vainement on leur représenta que s’ils avaient le droit d’exiger cette protection pour le blé, les autres provinces avaient le droit de la réclamer pour d’autres céréales, pour le foin, les pommes de terre, pour tous les autres produits de la terre. Vainement on leur démontra que cette législation était contraire à leur théorie favorite. Rien ne put leur faire entendre raison, comme des enfants gâtés, ils fermaient l’oreille à tous les raisonnements, à toutes les objections, et menaçaient le ministère si on ne leur accordait pas leur “Bureau de Blé”. Comme l’égoïsme engendre souvent les contradictions les plus déplorables, les plus ridicules même !
Et tout cela pour arriver, peut-être, à constater que cette législation ferait plus de mal que de bien à ceux mêmes qui la réclamaient. Tel en sera le résultat si les prévisions du Star se réalisent. Ce serait une bonne leçon, une expérience qui rendrait peut-être impossible à l’avenir toute législation de cette nature, basée sur l’intérêt d’une classe ou d’une localité. Le fait que le cabinet a toutes les peines du monde à organiser le “Bureau de Blé” et que ceux mêmes qui l’ont le plus réclamé, refusent d’en faire
partie, démontre l’inopportunité de cette législation. Pourtant s’il est des gens qui devraient se faire un devoir d’en faire voir l’efficacité, ce sont bien ceux qui l’ont exigée avec tant d’acharnement.
Il y a beaucoup d’intelligence et d’énergie chez nos concitoyens de l’Ouest, mais l’égoïsme menace de leur faire du mal et de leur aliéner les sympathies des vieilles provinces qui commencent à se demander si elles n’existent que pour faire, à leurs dépens, la fortune de leurs jeunes et entreprenantes sœurs. La province de Québec, il est vrai, est habituée à jouer le rôle de pourvoyeuse. Sous l’Union les sommes d’argent dépensées pour travaux publics dans le Haut- Canada dépassèrent de beaucoup celles dépensées dans son intérêt, et sous la Confédération, elle est loin d’obtenir la part des deniers publics à laquelle lui donne droit le chiffre de sa population.