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LE SUFFRAGE FEMININ

Comme le devoir d’un homme sincère est de dire ce qu’il pense utile à la société, à ses compatriotes spécialement, au risque de déplaire à des personnes qu’il aime et respecte, je crois devoir me joindre aux savants abbés Auclair, Paquet et Curotte pour signaler les dangers de l’introduction de la femme dans la politique. Je n’entreprendrai pas de marcher sur leurs brisées en traitant cette épineuse question au point de vue du droit naturel et théologique; je me contenterai de la considérer en me plaçant sur le terrain social, moral et national.

M’appuyant sur les principes émis par les fondateurs du gouvernement démocratique, par les grands parlementaires anglais, je dirai tout d’abord que le suffrage doit être accordé au plus grand nombre de ceux qui sont capables de donner un vote indépendant, intelligent et honnête. Ce sont les expressions mêmes employées par le célèbre Brougham, dans le parlement anglais, en 1834. “Qui songe, disait-il, à donner le droit de vote à la femme?’’ C’était aussi l’opinion de Fox et des principaux hommes d’Etat anglais de l’époque. Ils ne comprenaient même pas qu’il pût être question sérieusement d’une pareille

innovation, et la raison qu’ils en donnaient était que la femme ne pouvait donner un vote indépendant, différent de celui de son mari. Elle a le pouvoir de le faire, mais en général afin d’avoir la paix et la concorde dans la famille, elle ne le fera pas. D’ailleurs elle a assez de bon sens pour savoir qu’elle n’a pas la compétence politique de son mari, qu’elle n’a pas eu comme lui le temps et les occasions d’acquérir les connaissances requises pour donner un vote intelligent. Qu’arrivera-t-il le jour où elle voudra s’émanciper et voter contre le désir et la volonté de son mari? Qu’on songe un instant aux querelles, aux malheureuses dissensions dont la divergence d’opinion en politique est cause dans les familles, entre frères même, et l'on se fera une idée des troubles domestiques provoqués par l’indépendance de la femme. Et comme la loi donne le droit de vote non seulement à la femme du chef de la famille, mais en plus à tous ses enfants et serviteurs âgés de vingt et un ans, que de complications et de désordres en perspective !

Jusqu’à quel point ce chef de famille, celui à qui le droit naturel et social donne la direction de cette famille et qui pendant des années se sera appliqué à connaître les besoins de la société, permettra-t-il à sa femme, à ses enfants et à ses serviteurs de donner un vote qui annulera le sien et qu’il croira dangereux pour le pays ? On peut

croire que généralement ils voteront comme lui, et que le résultat sera la multiplication de son vote par autant de fois qu’il comptera de membres dans sa famille, et alors que de trouble, que de travail et de dépenses pour arriver à ce résultat illusoire! Qu’on demande aux candidats et aux pourvoyeurs de fonds électoraux ce qu’il leur en a coûté pour faire inscrire sur les listes, transporter aux bureaux de votation et faire donner un vote inutile, des milliers de femmes et de jeunes filles, de servantes dont un grand nombre ne savaient même pas qui était à la tête du ministère, qui était le chef du parti libéral.

Ou bien, comme je l’ai dit, tous les membres de la famille voteront contre le désir et la volonté du chef, du père, au mépris de son autorité et de ses droits et aux dépens de la paix, de la concorde.

Ainsi dans ces deux cas, le vote de la femme ne peut faire que du mal sans aucun bien.

En disant que la femme, que la jeune fille ne peut donner un vote aussi intelligent que celui du chef de la famille, je ne prétends pas que souvent la femme ne soit pas aussi et même plus intelligente que son mari, je veux seulement affirmer qu’elle ne donne pas et ne peut donner à l’étude des questions politiques le temps et le zèle que réclame l’accomplissement de ses devoirs d’épouse et de mère. Si malgré les assemblées publiques, les écrits des journaux, le travail des

clubs et des comités et les discours des orateurs, un si grand nombre d’électeurs ne savent pas pour qui voter ou votent au hasard, comment peut-on espérer que les femmes, les jeunes filles à peine sorties du couvent, les jeunes servantes âgées de vingt et un ans, pourront donner un vote basé sur des connaissances sérieuses? Aux dernières élections, le choix était facile, elles n’avaient qu’à suivre le courant, à se laisser porter par la vague, à voter comme la masse des électeurs, par sentiment. Mais il n’en sera pas toujours ainsi, il y aura des élections où les esprits seront beaucoup plus divisés, où de grandes questions exigeront des connaissances sérieuses. Et alors on pourra voir le vote des hommes les plus instruits, les mieux informés, annulé par le vote d’une femme, d’une jeune fille et même d’une pauvre petite servante qui n’auront aucune connaissance de ces questions. Si, au moins, on limitait, comme je l’ai proposé au Sénat, le suffrage féminin aux femmes âgées de plus de trente ans ; c’est ce que le Parlement anglais a fait afin d’éliminer des listes électorales la classe la moins capable de donner un vote indépendant et utile, afin de soustraire aux mauvaises influences de la politique des jeunes filles qui ne gagneront rien de bon dans les luttes électorales.

Donc au point de vue pratique, le vote de la femme est dangereux; les inconvénients qu’il produit remportent de beaucoup sur les avantages qui peuvent en résulter.

Mais envisageons de plus haut cette délicate question.

C’est principalement parce que l’introduction de la femme dans la politique sera funeste à sa moralité, à son prestige, à sa dignité, à son influence morale et nationale que je la vois d’un mauvais œil. Comment la femme, la jeune fille pourront-elles échapper aux influences néfastes d’un monde où l’intrigue, la médisance, la calomnie, le mensonge et la fraude démoralisent si souvent les hommes les plus forts?

V oyez-les donc courant les assemblées publiques, les clubs et les comités, assistant et prenant même part à des discussions souvent violentes, grossières même, assistant dans des chambres enfumées, dans une atmosphère viciée par les fumées du tabac et de l’alcool, à des conversations plus ou moins grivoises. Quel triste spectacle! Croit-on qu’elles pourront sortir de ces fournaises ardentes sans s’être brûlé les ailes, sans danger pour leur pudeur? Or la pudeur et la dignité de nos femmes constituent une partie importante de notre honneur national. Et puis, pendant que le père et la mère de famille fréquenteront les clubs et les assemblées publiques ou cabaleront, que deviendront les enfants laissés souvent seuls à la maison, sans soins, sans vigilance ? N’est-il pas à craindre que lorque nos femmes canadiennes-françaises auront pris goût à la politique, elles ne trouvent la maternité gê-

nante surtout lorsqu’elles auront l’intention non seulement de voter mais de siéger dans nos parlements et nos conseils municipaux? Il faut avouer qu’en effet ce serait gênant, car nos femmes ne seraient pas souvent dans les conditions requises et convenables pour exercer leurs devoirs politiques. un petit calcul le démontrerait clairement.

Aussi je disais au Sénat sous forme de plaisanterie qu’on devrait limiter le droit de vote aux femmes qui n’ont pas d’enfants ou ne peuvent plus en avoir.

On dit : “Mais après tout comme les élections n’ont lieu que tous les quatre ans, le mal ne sera pas si grand.” C’est encore trop, mais on oublie que l’élan est donné et qu’il est question de donner aux femmes le droit de voter aux élections provinciales et municipales, de sorte qu’une bonne partie de leur temps sera tous les ans absorbé par les affaires publiques.

Je pose la question à toute personne de bonne foi ayant l’expérience du cœur humain: la femme peut-elle se jeter dans le tourbillon politique, peut-elle éprouver les fortes émotions de la vie publique sans être plus ou moins écorchée moralement, sans être détournée des occupations et des devoirs que la famille impose? Ne sera-telle pas portée à y chercher des distractions que son imagination et sa nervosité réclament et à se dérober à l’ennui, à la monotonie de ses devoirs domestiques?

Il est impossible de répondre négativement à ces questions; il est impossible d’affirmer que la femme ne s’amoindrit pas lorsque désertant le foyer elle descend sur le terrain laissé aux disputes des hommes.

Lamartine a dit que l'homme était un ange déchu, on peut avec plus de raison appliquer ces paroles à la femme politique lorsqu’elle cesse d’être l’ange du foyer pour devenir une femme publique. Bien entendu, il faut, dans ce cas, donner au mot publique le sens qui lui est donné lorsqu’on l’applique à l’homme.

La nature ou plutôt la Providence s’est chargée d’indiquer à la femme sa mission, sa destinée. Si physiquement et intellectuellement elle l’emporte sur l’homme par la grâce, la délicatesse, l’élégance et la beauté, par l'esprit de dévouement et de sacrifice, elle lui est inférieure dans toutes les œuvres qui exigent la force, l’énergie, la persévérance, le sang-froid, la maîtrise des nerfs, de l’imagination et de la volonté. Elle a été créée pour remplir les devoirs d’épouse et de mère et elle a reçu tous les dons requis pour l’accomplissement de cette auguste mission. Le foyer est son domaine, le royaume où elle règne, où elle exerce son zèle et son dévouement, les qualités de cœur et d’esprit qui la distinguent. Lorsqu’elle sort de son domaine pour envahir celui de l’homme et se mesurer avec lui dans les luttes qui demandent une formation et certaines qua-

lités spéciales qu’elle ne possède pas, elle s’amoindrit, se découronne. C’est un astre sorti de son orbite, une étoile perdue dans les nuages, une fleur flétrie par une atmosphère viciée. On dit qu’à certaines époques d’agitation religieuse et sociale, la femme peut exercer son heureuse influence sur la politique, mais qui l’empêche d’exercer cette influence à la maison, au sein de la famille et d’indiquer à son mari et à ses fils comment ils doivent voter dans l’intérêt de la société?

Malheureusement nous vivons dans un temps où l’homme semble prendre plaisir à préparer sa déchéance, à assurer le triomphe de toutes les théories les plus funestes à la famille, à la société, à confier le gouvernement du monde aux mains les moins habiles, les moins expérimentées et même aux éléments les plus dangereux. Il ne semble pas prévoir les résultats de cette politique désastreuse dont la Russie nous offre en ce moment un exemple déplorable. Nos faiblesses et nos erreurs coûteront cher aux générations futures; nos petits-fils regretteront l’imprévoyance de leurs grands-pères.

On sera peut-être surpris, peiné même dans certains milieux de me voir exprimer des opinions qui ne semblent pas concorder avec les hommages que j’ai souvent adressés à la femme avec mes éloges enthousiastes de ses qualités et de ses vertus. Pourtant c’est l’intérêt que je lui porte, c’est la haute idée que j’ai de sa mission qui me

poussent à signaler les dangers qui menacent son prestige et son action bienfaisante parmi nous. Plus que toute autre nationalité nous sommes intéressés à ce que la femme conserve son autorité et son pouvoir pour le bien de la famille et de la société, à ce qu’elle continue d’être le pilier de nos destinées nationales en créant et formant de nombreuses et fortes générations, en s’abstenant de tout ce qui peut la détourner de cette auguste mission et l’entraîner hors de la voie que la nature et la Providence lui ont tracée.

J’ai raison de croire que si les femmes de la province de Québec, les mères de famille spécialement étaient consultées, on constaterait qu’elles partagent mon sentiment et désirent qu’on les laisse poursuivre tranquillement au sein de la famille leur œuvre bienfaisante.

Une fois de plus, la province de Québec prouvera sa sagesse et son souci des intérêts sociaux, moraux et religieux de notre population et son respect de nos traditions nationales, en repoussant tout projet qui aurait pour effet d’empêcher la femme canadienne d’être à l’avenir ce qu’elle a été dans le passé: une épouse admirable, une mère incomparable.

Dans un document que m’a adressé l’honorable juge Bruneau, il est question du vote des femmes dans la violente lutte électorale qui eut lieu à Sorel en 1828 entre Wolfred Nedson et le célèbre James Stuart. Mais on voit que seules les femmes possédant quelque propriété pou-

vaient voter. Afin de combattre les vues que j’avais exprimées contre le suffrage féminin, quelqu’un publiait dans la Patrie, il y a déjà plusieurs mois, un extrait d’un de mes livres démontrant que la mère de Louis-Joseph Papineau avait dans une élection voté pour son fils. Je profite de l’occasion pour dire que Mme Papineau avait pu voter en qualité de propriétaire, de sorte que l’argument basé sur la tradition n’a pas grande valeur. Il y a longtemps que les femmes propriétaires ou locataires de biens-fonds votent dans les élections municipales, pourvu qu’elles soient veuves, ou filles, ou séparées de corps et de biens de leurs maris. Elles ont un intérêt direct dans la bonne administration des affaires municipales.

La loi en faveur du suffrage féminin que le Sénat français n’a pas voulu adopter, ne donnait le droit de vote, comme en Angleterre, qu’aux femmes âgées d’au moins trente ans. Je ne manquerai pas d’invoquer cet exemple lorsque, à la prochaine session, je proposerai que notre loi soit amendée de façon à enlever le suffrage aux jeunes filles âgées de moins de trente ans. C’est bien le moins que l’on puisse faire pour rendre cette loi moins dangereuse.

P. S. — La majorité du Sénat n’a pas voulu se déjuger, mais une minorité imposante par le nombre et la qualité a voté pour ma proposition.

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