QUELQUES SOUVENIRS
C’était en 1885. Louis Riel vaincu à Batoche s’était laissé arrêter lorsqu’il aurait pu se sauver et devait subir son procès à Régina. Comme malgré ses fautes et ses manques de jugement, je m’étais toujours intéressé à lui, en considération de la cause de ces pauvres Métis si odieusement maltraités, je crus que nous devions au moins lui procurer les moyens de se défendre. Je formai un comité composé de conservateurs et de libéraux afin de prélever une souscription publique dans le but d’envoyer à Régina, plaider sa cause, deux des avocats criminalistes les plus habiles de la province: MM. Fitzpatrick et F.-X. Lemieux. MM. Charles de Lorimier, Georges Duhamel, Charles Champagne et I.-Odilon Dupuis représentaient le parti conservateur sur ce comité et le parti libéral était représenté par MM. H. -P. Saint-Pierre, Raymond Préfontaine, Jérémie Perrault, E.-G. Phaneuf et l’auteur de cet écrit qui en était le président.
Lorsque je m’adressai à M. de Lorimier, il parut d’abord peu disposé à m’écouter, il croyait que la conduite de Riel lui avait enlevé bien des sympathies. “Vous ne pouvez oublier, mon cher de Lorimier, lui dis-je, que vous êtes le fils d’un
patriote de 1837 et le neveu de l’infortuné Thomas Chevalier de Lorimier, et que vous devez avoir quelque sympathie pour un homme qui, lui aussi, souffre pour avoir voulu défendre les droits et la liberté de ses compatriotes persécutés, et qu’en tout cas vous devez vouloir que justice lui soit faite.”
“C’est vrai, dit-il, je consens à faire partie du comité et à prendre la parole à la prochaine assemblée publique que vous avez convoquée; c’est un devoir”. Il parla et fit un discours dont l’effet fut considérable.
Georges Duhamel était un jeune avocat de talent dont la parole chaude, sympathique, eut beaucoup de succès dans les nombreuses assemblées que nous convoquâmes. Elu, aux élections générales, dans le comté de Laprairie, il fut appelé à faire partie du ministère Mercier. Malheureusement il s’était trop dépensé dans les assemblées publiques, il contracta un mal de gorge qui lui enleva sa voix et mit une fin prématurée à ses jours. C’était un garçon franc, loyal, un patriote sincère et ardent, doué d’un esprit vif et droit, à qui tout promettait un avenir brillant. Il fut vivement regretté.
Charles Champagne était au Manitoba en 1870; il avait embrassé la cause des Métis et avait même été l’un des secrétaires de Riel. Inutile de dire qu’il consentit promptement à faire partie du comité. Il parlait des Métis et de leurs
griefs avec connaissance de cause, et ses discours vigoureux dits d’une voix sonore et vibrante impressionnaient fortement les foules. Aussi il se fit facilement élire dans le comté d’Hochelaga.
M. Dupuis était alors à la tête de la grande maison de commerce qui porte son nom; il prouva en cette occasion que son patriotisme l’emportait sur l’esprit de parti.
Je ne crois pas nécessaire de parler de M. Saint-Pierre qui devint juge et de M. Préfontaine qui fut député de Chambly, maire de Montréal et membre du cabinet Laurier. Il fut l’un des hommes les plus populaires de son temps.
M. Jérémie Perreault était marchand, son patriotisme bien connu l’avait fait élire président de la Société Saint-Jean-Baptiste.
M. E.-G. Phaneuf, huissier audiencier au palais de justice, nous fut d’un grand secours dans l’organisation des assemblées publiques.
Le comité réussit à prélever une souscription suffisante pour lui permettre de payer les frais de voyage de MM. Fitzpatrick et Lemieux. Malgré leur talent, ils ne réussirent pas à faire acquitter l’infortuné Riel qui fut condamné à mourir sur l’échafaud, et que nous 11e pûmes sauver malgré les appels les plus énergiques à la clémence du gouvernement. Mais son exécution souleva dans la province de Québec une tempête d’indignation et de protestations violentes. Cinquante mille personnes s’assemblèrent, le 23 no-
vembre, pour censurer le gouvernement coupable de cet acte de fanatisme, pour lui reprocher d’avoir sacrifié Riel à la vengeance des loges orangistes. Trois estrades avaient été élevées pour permettre à la foule d’entendre les orateurs. Ces orateurs étaient plusieurs des chefs les plus éminents des deux partis. C’étaient les Laurier, les Coursol, les Mercier, les Desjardins, les Trudel, les Bellerose, les Beaubien, les Bergeron. Tous dénoncèrent dans les termes les plus énergiques la conduite du gouvernement et jurèrent de le renverser. Bien peu parmi les orateurs conservateurs tinrent leurs promesses, furent fidèles à leurs serments.
Je ne pus assister à cette assemblée; j’étais malade, souffrant du mal que je m’étais donné depuis deux mois, et je fus obligé de garder ma chambre pendant plusieurs semaines. Aucun des orateurs, aucun journal ne parla de ce que mon comité et moi avions fait et souffert pour instruire et agiter l’opinion publique. Ce fut une des circonstances où je pus constater qu’il faut peu compter sur la reconnaissance des hommes politiques. Comme j’avais contracté une maladie assez grave au service de la cause populaire, je fus plus sensible que de coutume à l’indifférence de ceux surtout qui devaient bénéficier de ce que j’avais fait avec l’aide de quelques hommes dévoués. Mais je dois ajouter que les électeurs de la Division-Est de Montréal me dédom-
magèrent en m’élisant l’année suivante à la Chambre locale, en grande partie à cause de mon dévouement à la cause des Métis.
Le fait est que l’indignation provoquée par l’exécution de Riel donna à Mercier l’arme dont il avait besoin pour démolir le parti conservateur. Il parcourut avec quelques amis la province de Québec et son éloquence produisit une telle impression qu’aux élections de 1886, une dizaine de comtés qui n’avaient jamais ou rarement élu un libéral, lui donnaient une majorité suffisante pour lui permettre de renverser le ministère conservateur et de former un cabinet composé de libéraux et de nationalistes.
Jamais un premier ministre n’eut une majorité plus dévouée ,plus fière de son chef ; on y comptait des hommes de talent entre autres : MM. Pierre Garneau, Sheyhn, Jules Tessier, Robidoux, Lemieux, Turcotte, Gagnon, Edmond Lareau, Eugène Lafontaine, M. Dechêne, Charles Champagne, Tancrède de Grosbois, Arthur Boyer, Georges Duhamel, F. Bourbonnais.
Edmond Lareau était un des députés les plus instruits, les plus laborieux et les plus utiles. Avocat habile, historien et biographe érudits, irréprochable dans sa vie publique comme dans sa vie privée, sa parole franche, vigoureuse et indépendante avait une grande autorité. Toujours à son poste, au courant de toutes les questions qui venaient devant la Chambre, il rem-
plissait ses fonctions de législateur avec un zèle admirable. Il appréciait hautement l’honneur de représenter un comté et l’importance des devoirs que cet honneur imposait aux députés. Personne n’avait plus que lui le souci de l’intérêt public, le sens du devoir et de la responsabilité. Malheureusement il mourut trop jeune pour donner toute la mesure de sa valeur, de son talent et de son patriotisme. Ce fut une perte, une grande perte pour sa famille, pour son pays.
Engène Lafontaine ressemblait sous plus d'un rapport à Lareau; il était comme lui laborieux, actif, zélé pour le bien public, indépendant, consciencieux et incapable de taire ce qu’il pensait bon et utile. Il y avait quatre hommes, trois surtout, dont le franc parler inquiétait Mercier : C’étaient Lareau, Lafontaine et l’auteur de cet écrit. Il est vrai qu’ils se permettaient parfois de différer d’opinion avec lui, de critiquer avec toute la déférence possible sa politique. Les chefs de gouvernements ou de partis supportent toujours difficilement la critique même la plus légère. Mais comme il connaissait la sincérité de l’amitié que nous lui portions, ses légères impatiences ne duraient pas longtemps.
M. Lafontaine exerce maintenant les fonctions de juge avec le zèle et le talent qu’il déployait dans le monde politique. Il est depuis plusieurs années président de la Commission scolaire et fait là comme ailleurs son devoir. Il aurait voulu
parfois renoncer à cette charge onéreuse, mais on a toujours réussi à le convaincre que dans l’intérêt public il devait garder ce poste. Il est professeur à l’Université Laval et président de la Ligue formée en faveur de la prohibition des boissons enivrantes. Comme on le voit, il est toujours le même, toujours prêt à assumer les responsabilités les plus lourdes, à embrasser les causes qu’il croit bonnes, utiles à la société, sans peur et sans crainte de la critique. Des hommes de cette trempe sont précieux, leur courage, leur esprit public et leur patriotisme contribuent grandement au bien-être de la société.
J’ai déjà fait l’éloge d’Arthur Boyer, de son esprit cultivé, de la facilité, de la correction, du talent avec lesquels il parlait l’anglais et le français. Malgré son air sévère, il aimait rire et plaisanter et ses tirades spirituelles, sarcastiques, parfois amusaient beaucoup ses amis et ses auditeurs.
Un jour, il me dit qu’il voulait aller sur la rue Saint-Jean acheter quelque chose, et il me demanda de l’accompagner. Je consentis et je fus surpris de le voir acheter un immense riflard vieux et jaune. Je lui demandai ce qu’il voulait en faire; il me répondit: “Je suis dans la Chambre en face de M. X. qui est un des meilleurs orateurs de l’Opposition; mais lorsqu’il parle il a l’habitude de pivoter et de se tourner vers moi, les bras levés et menaçants, pendant que de sa
bouche s’échappent des petits jets de salive. Je veux me mettre à l’abri”. Il ne voulut pas m’en dire plus long.
Peu de temps après l’ouverture de la Chambre, à trois heures, M. X. prit la parole et il parlait depuis longtemps, tournant sur lui-même et se retournant les bras levés vers M. Boyer, lorsque soudain celui-ci ouvrit son énorme riflard jaune et l’étendit dans la direction du verbeux orateur que cette apparition originale déconcerta un moment. Il y eut un éclat de rire général dans la Chambre, mais le chef de l'Opposition, M. Taillon, ne rit pas, il se leva courroucé et demanda à l’Orateur de rappeler le coupable à l’ordre. M. Marchand, qui avait de la peine à s’empêcher de rire, dit qu’en effet l’incident était dérogatoire à la dignité de la Chambre et au respect que les députés se doivent. Boyer s’excusa en disant qu’il s’était cru menacé par M. X. qui continua son discours. Ce ne fut pas la seule fois que Boyer se permit de jouer des tours à ses amis comme à ses adversaires.
Lorsque je proposai mon projet de loi exemptant de saisie une bonne partie des meubles d’un pauvre débiteur, entre autres les portraits de famille, je demandai à Boyer qui était mon voisin de l’appuyer. Il consentit, mais lorsque j’eus exposé mon travail, il se leva et en fit une censure piquante qui amusa beaucoup la députation ; il termina en disant que la seule raison pour
laquelle il voterait pour mon projet était le désir d’épargner au malheureux débiteur la douleur de voir vendre, à la criée publique, le portrait de sa belle-mère.
Appelé au sénat par Laurier, il gagna en peu de temps l’estime de ses collègues, prit une part importante aux délibérations de cette Chambre; les sénateurs aimaient l’entendre, car son esprit primesautier, original, donnait du relief à tout ce qu’il disait.
L’un des députés les plus distingués, les plus éloquents et les plus spirituels de la Chambre était M. Robidoux, avocat, lettré, et orateur à la pensée élevée, à la parole facile, élégante et châtiée. Il a fait des discours qui auraient mérité d’être conservés, celui entre autres qu’il prononça au dîner offert à Fréchette lorsque l’Académie française couronna les Oiseaux de Neige et les Fleurs boréales de ce poète remarquable. Il a été pendant longtemps président de l’Alliance française et il a eu souvent l’occasion de faire des discours devant des Français éminents et prouvé qu’il parlait aussi bien qu’eux. C’est ce que prouve aussi M. Gonzalve Desaulniers qui l’a remplacé.
M. Robidoux appartient au groupe des hommes d’esprit dont on rapporte les bons mots, les fines plaisanteries.
Ün cultivateur de Laprairie avait présagé ce qu’il serait. Il était venu à Montréal, le jour de
la fête nationale, et à son retour à Laprairie, après avoir raconté à ses amis ce qu’il avait vu et admiré, il avait ajouté : '‘Savez-vous que François Robidoux a un fils qui lui fera honneur; il est bien jeune et pourtant c’est lui qui a été choisi pour donner du foin au petit mouton dans le char du petit Saint-Jean-Baptiste.”
Il faut entendre M. Robidoux raconter cela. Il a été ministre de la Justice dans le cabinet Mercier et quelques années plus tard il devint juge de la Cour supérieure à Montréal. Il est maintenant à sa retraite et comme il est encore en possession complète de ses facultés mentales, il devrait en profiter pour écrire ses mémoires. Ce serait intéressant, amusant et bien écrit, car il écrit aussi bien qu’il parle.
Je voudrais parler de M. F.-G. Miville-Dechêne, l’un des jeunes hommes les mieux doués, les plus brillants que j’aie connus, de M. C.-A.- E. Gagnon, membre du cabinet Mercier, de M. Pierre Garneau, l’un des citoyens les plus estimés de Québec, qui eut le courage de se séparer du parti conservateur sur la question Riel, de Rouis- Philippe Pelletier qui lui aussi, comme M. Garneau, se rallia à Mercier sur la question Riel, de M. Jules Tessier maintenant sénateur, mais ce sera pour une autre fois.
Il y avait aussi du côté de l’Opposition des hommes de talent. Mentionnons de mémoire MM. Taillon, Flynn, Nantel, G. Desjardins, Jean
Blanchet, L.-T. Duplessis, P.-E. Leblanc, Faucher de Saint-Maurice, Chicoine, Marion, et autres.
La province de Québec était, on le voit, représentée par une députation brillante. Les débats y étaient intéressants; la politique progressive de Mercier soulevait des discussions importantes, mettait aux prises des hommes de grande valeur.
Mercier était fort, puissant, son habileté admirable, mais il avait en face de lui des hommes forts aussi, des lutteurs dont l’expérience et le talent étaient incontestables.