LE DEVOIR DU MOMENT
Les journaux recommandent souvent aux électeurs de choisir comme candidats des hommes capables, dévoués et n’ayant d’autre but que celui de servir leur pays ou leur ville. En effet, plus que jamais ils devraient penser à se faire représenter dans les conseils municipaux ou dans nos parlements par les hommes les plus capables de nous faire honneur et de remédier aux maux qui affligent notre temps. Jamais la situation financière du Canada et de Montréal n’a exigé autant de capacité, de dévouement et de désintéressement chez ceux qui sont appelés à protéger nos intérêts les plus chers. Jamais le besoin de voix autorisées, de compétences et de talents sérieux, d’esprit cultivés n’a été plus grand afin de résoudre les problèmes ardus qui préoccupent et inquiètent tous ceux qui s’intéressent au bonheur de la société.
Jamais non plus les Canadiens-français n’ont eu plus besoin d’être représentés par des hommes de talent et de prestige et dont les voix soient écoutées et respectées. On ne doit pas oublier qu’on juge un peuple par ceux qui le repré-
sentent et, qu’à Ottawa spécialement, nous devrions avoir nos meilleurs hommes, si nous voulons que nos droits et nos intérêts religieux, nationaux et matériels y soient respectés.
Malheureusement l'esprit de classe ou de caste menace de nous priver d’hommes dont les talents, l’expérience et le patriotisme nous sont nécessaires. Par exemple, on entend souvent dire: “Il y a dans nos chambres trop d’avocats, trop d’hommes appartenant aux professions libérales.” Pourtant que serait un parlement dont le principal objet est de faire des lois, si les hommes les plus aptes par leurs études à faire ces lois, en étaient exclus? Aussi dans tous les parlements du monde, les hommes les plus utiles et les plus admirés, les hommes d’Etat les plus éminents sont des avocats.
Par qui au Canada comme ailleurs sont proposées et discutées les lois les plus favorables aux cultivateurs et aux ouvriers? Par des avocats. Lorsqu’un ouvrier ou un cultivateur veut faire adopter un projet, il a bien soin de s’adresser à un avocat pour rédiger et discuter la loi requise. C’est si vrai que lorsque M. Drury a formé son ministère agricole, il a bien été forcé de choisir comme procureur général, un avocat.
Sans doute il est naturel et opportun que les ouvriers et les cultivateurs se fassent représenter par des hommes appartenant à leurs classes respectives, et lorsque ces hommes ont un jugement
sain et une instruction suffisante, ils peuvent jouer un rôle utile sinon toujours brillant. Et il faut admettre que, grâce au progrès de l’instruction, ces hommes deviennent de jour en jour plus nombreux. J’ai été plus d’une fois heureux d'entendre des ouvriers traiter des sujets sérieux avec un talent incontestable, et je lis souvent dans le Monde Ouvrier des écrits dont la forme et le fond sont dignes de considération et méritent l’attention de ceux mêmes qui ne partagent pas toutes les opinions exprimées dans ces écrits.
Mais élire un candidat simplement parce qu’il est ouvrier ou cultivateur de préférence à un avocat de grand mérite est une erreur, une faute grave. Montréal spécialement n’a pas le droit de se faire représenter par des hommes incapables de faire valoir ses droits et ses besoins. Or, pour être écouté, pour avoir de l'autorité et du prestige dans un parlement, il ne suffit pas d’avoir de la bonne volonté et même de pouvoir pérorer dans un club ou sur un husting, il faut avoir des connaissances financières, commerciales et industrielles, ainsi que l'habitude de parler devant un auditoire instruit et exigeant.
Les hommes qui nous ont fait le plus de bien et d’honneur dans les parlements étaient des avocats, des médecins et des notaires, des hommes dont les connaissances, l’éloquence et le caractère étaient dignes d’estime. La Fontaine, Morin, Cartier, Dorion, Laurier, Chapleau, Mercier
étaient des avocats. Auraient-ils pu, sans leurs connaissances légales et leur forte éloquence, jouer un rôle si glorieux et si utile?
Il faut être à Ottawa, pendant les sessions, pour constater combien, dans ce Parlement composé ,en grande majorité, de députés d’origine anglo-saxonne plus ou moins prévenus contre nous, il est important d’avoir des hommes capables de leur tenir tête et même de gagner leur estime et leur admiration.
A quoi Laurier devait-il son prestige et son autorité dans la Chambre ? A son éloquence aussi substantielle que brillante, à son érudition, à son caractère élevé et sympathique et même à sa tenue si distinguée, à ses manières si simples et si nobles en même temps. Ah ! sans doute, les Laurier sont rares, mais nous avons encore dans nos Parlements, à Ottawa comme à Québec, des hommes dont nos concitoyens anglais ne peuvent s’empêcher de louer la formation morale et intellectuelle. Ces hommes deviennent de plus en plus nécessaires à notre prestige comme au bien du pays en général, et il ne faut pas oublier que plus ils ont acquis de l’expérience plus ils sont utiles.
Résumons clairement tout ce qui précède. Elire un candidat seulement parce qu’il est ouvrier, cultivateur, avocat ou médecin est une erreur, mais il est bon, nécessaire que toutes les classes de la société soient représentées par leurs
hommes les plus capables de leur faire honneur, de rendre les services les plus précieux au Canada en général et à notre province en particulier, et de mettre les intérêts généraux du pays au-dessus des intérêts particuliers ou des affections de classe ou de groupe, des hommes dont la devise sera: Le Canada avant tout.
Le patriotisme et l’esprit public devront indiquer ces hommes aux électeurs qui doivent se dire que jamais ils n’ont eu plus besoin de faire un choix judicieux, vu que jamais la situation financière de notre pays n’a été plus grave, plus inquiétante.
Si les électeurs entendaient les remarques désagréables que suscite parfois le choix de leurs représentants dans nos parlements ou nos conseils municipaux, leur patriotisme et leur amour propre se révolteraient.
Vu notre situation dans la Confédération, nous devons envoyer à Ottawa les hommes les plus capables de nous protéger, de marcher sur les traces des LaFontaine, des Morin, des Cartier, des Dorion et des Laurier, de continuer les traditions honorables qu’ils nous ont léguées, de rester fidèles à leur interprétation raisonnable et logique des principes du gouvernement constitutionnel, enfin de démontrer comme eux la valeur de la province de Québec.