‹ Au soir de la vieChapitre 15 sur 58 · SIR ALEXANDRE LACOSTE · texte numérisé non relu

SIR ALEXANDRE LACOSTE

Les journaux ont fait l’éloge de sir Alexandre Lacoste, à l’occasion du 8oe anniversaire de sa naissance. Etant l’un des derniers, contemporains survivants du respectable octogénaire, je crois devoir dire qu’il mérite tout le bien qu’on a dit de lui. Irréprochable dans sa vie privée comme dans sa vie publique, homme de principe, consciencieux et profondément religieux, laborieux, ayant à cœur le bien public et l’intérêt de ses concitoyens, sa longue et noble carrière peut être donnée comme exemple, comme modèle à la jeunesse.

Son père fut pendant quarante ans l’un des notaires les plus populaires, les plus respectés de notre province et l’un de ses hommes publics les plus estimés. Elu en 1834, membre de l’ancienne Chambre d’Assemblée, partisan dévoué de Papineau, emprisonné en 1837, représentant du comté de Chambly pendant trente ans, mort sénateur, il a légué à son fils un héritage digne de respect.

Le fils n’a pas dérogé, il a marché sur les traces du père, il a comme lui occupé avec honneur les positions les plus élevées dans notre monde

politique, il a été conseiller législatif, membre et président du sénat, l’avocat et le conseiller du parti conservateur, bâtonnier et juge en chef de la Cour d’appel.

Son sens inné du droit, développé par de fortes et persévérantes études, son assiduité au travail, son zèle pour les intérêts confiés à ses soins, sa probité et sa conduite honorable lui attirèrent une nombreuse et lucrative clientèle.

Il vint un temps où, à l’exemple de tous les avocats de valeur qui savent attendre, il pouvait être tout ce qu’il voulait, où toutes les portes des positions les plus élevées lui étaient ouvertes. Mais il voulait être avant tout avocat, rester fidèle à la profession et s’il consentit à être conseiller législatif et sénateur, ce fut grâce à la pression exercée sur lui par ses amis politiques. Et même lorsqu’il accepta la position si enviée de juge en chef, ce fut avec un certain regret et l’arrière-pensée de retourner plus tard à son bureau d’avocat. Aussi, après avoir présidé avec honneur pendant quinze ans ce tribunal, il s’est remis à l’exercice de la profession qu’il aime tant, en société avec ses fils.

J’ai connu Lacoste en 1862, lorsqu’on me chargea d’aller avec lui soutenir, dans le comté de Beauharnois, la candidature de M. Gédéon Ouimet contre Paul Denis. C’était une mission périlleuse, car Paul Denis était un adversaire redoutable, à l’esprit railleur, à la parole sarcasti-

que. Lorsqu’il siégeait dans l’Assemblée législative de Québec, ses plaisanteries, ses facéties amusaient beaucoup les députés, sir Georges- Etienne Cartier lui-même qui aimait à rire. A l’exemple de plusieurs jeunes avocats, il contracta dans la politique des habitudes qui brisèrent sa carrière d’avocat et ruinèrent son avenir.

C’est à Saint-Timothée que nous le rencontrâmes, à la porte de l’église, après la messe. Je ne sais pas si mon ami Lacoste me joua un tour en me faisant parler le premier, afin d’échapper aux premiers feux de notre redoutable ennemi, mais je pris la parole et Denis me répondit. Comme de coutume, il se borna à faire des plaisanteries, à égayer la foule à mes dépens, mais sans grossièreté, d’une façon convenable et vraiment amusante. Il dit .entre autres choses: —

“Messieurs, vous venez d’entendre un jeune homme qui vient de laisser les bancs du collège où il aurait dû passer quelque temps encore. Il ne parle pas mal, il a du vernis, son discours plairait à un auditoire de jeunes filles; ses phrases sont frisées comme ses cheveux. Mais son discours n’aura pas plus d’effet qu’un cautère sur une jambe de bois”. Inutile de dire que si cette tirade amusa beaucoup et fit rire la foule, elle ne m’amusa pas autant; ce cautère sur une jambe de bois me fit spécialement mal au cœur.

AU SOIR Dit LA VIK

Lacoste répliqua à Denis par un discours sérieux, mais je dois avouer que nos discours n'eurent aucun effet sur les partisans de Denis.

Mon opposition à la Confédération et mon association avec les chefs libéraux pour la combattre me sépara plus ou moins de mes amis conservateurs et brisa mes relations intimes avec eux; Chapleau ne me pardonna jamais de les avoir abandonnés, à mon détriment, disait-il. Mais j’ai toujours observé avec intérêt et sympathie la carrière si honorable et si prudente de Lacoste, et plus d’une fois j’ai regretté de n’avoir pas comme lui exercé la profession d’avocat avec la même constance, la même persévérance. Heureux ceux qui, comme lui, n’ont pas eu besoin de vieillir pour être sages, pour avoir le contrôle de leurs sentiments, de leur imagination, de leur volonté et de leurs passions ! Heureux ceux qui peuvent se rendre le témoignage d’avoir toujours été dignes de l’estime de Dieu et des hommes, dignes de leur propre estime! On ne peut trop enseigner à la jeunesse les moyens à prendre pour se préparer une heureuse vieillesse, une vieillesse exempte de regrets et de remords.

Rien de brillant, peu de vernis dans ses plaidoyers ou ses décisions judiciaires, mais beaucoup de logique, de force et de clarté, une connaissance considérable de nos lois françaises. Ajoutons à cela un caractère bienveillant, charitable, plus enclin à pardonner qu’à offenser, beaucoup d’égard pour les opinions d’autrui, de man-

suétude pour leurs préjugés et même leurs défauts, une religion sincère, éclairée, et on s’expliquera l’estime et le respect dont il jouit.

Le jugement qui a caractérisé tous ses actes le guida sûrement dans le choix d’une épouse. Qui a connu lady Lacoste sans admirer ses qualités de cœur et d’esprit? Y eut-il jamais une épouse et une mère plus dévouée, possédant à un plus haut degré le sens du devoir?

Aussi sa mort affligea profondément non seulement son mari et sa nombreuse et si intéressante famille, mais encore toute la société montréalaise.

Sir Alexandre trouve dans le dévouement de ses enfants, le respect de ses concitoyens et la pratique de la religion des consolations dont il avait grand besoin.

La vie de sir Alexandre mériterait une étude plus complète, mais j’ai voulu rendre un modeste hommage à l’une des existences les plus utiles, les plus honorables que j’aie connues depuis soixante ans.

Il est mort, lui aussi, comme Tailloir, comme Suite ... De tous mes contemporains et amis de jeunesse, il ne reste presque personne. Il y a encore DeCelles; j’espère qu’il tiendra bon afin que de ma génération — je parle de nos contenu

porains ayant dépassé la 8oième année — je ne reste pas le seul survivant. Mais je ne suis pas sûr d’être le dernier, DeCelles pourrait bien ambitionner d’avoir ce privilège.

Que la volonté de Dieu soit faite !

Page 1