KING
“M. King, dit B. C. L., est aussi laborieux que ses deux prédécesseurs, mais très fort, très vigoureux et doué d’un caractère plus souple, d’un tempérament moins nerveux, le travail ne paraît pas l’accabler et ne lui fait jamais perdre sa bonne humeur. Il n’a pas l’autorité et le prestige dont jouissait Laurier; il laisse à ses partisans toute latitude possible et les consulte souvent. Il croit qu’à notre époque le gouvernement doit être aussi démocratique que possible. Quoique le moins combatif des hommes, il est obligé de se battre et le fait avec rigueur, mais sans aigreur et, le combat fini, il est heureux de donner la main à ses adversaires, d’être aimable pour ses ennemis comme pour ses amis”.
A ces observations un peu trop générales de B. C. L., je me permettrai d’ajouter les remarques suivantes.
J’ai connu et souvent entendu parler, à la Chambre des Communes, les hommes dont il parle. Laurier était certainement comme talent
et comme caractère le mieux doué, l’orateur le plus brillant, le plus agréable, le plus persuasif, le plus littéraire, le plus académique. Son éloquence aux larges horizons, ornée de souvenirs historiques, pleine de considérations de haute portée, de sentiments élevés, émouvants, n’a jamais été surpassée dans le Parlement. Quant à son caractère, jamais homme d’Etat ne fut plus aimable, plus bienveillant, plus courtois, plus patient, plus humain et ne déploya plus de tact dans les circonstances les plus difficiles. C’était un grand diplomate.
M. Borden dont les débuts furent assez modestes, devint par le travail, par l’expérience et une volonté énergique, un orateur vigoureux, un débater puissant. Son éloquence, un peu lourde et monotone, était substantielle, nourrie, et se distinguait spécialement dans la discussion des questions légales. Ses discours étaient des plaidoyers remarquables par la solidité des raisonnements et l’enchaînement des arguments, mais ils manquaient de flamme, de coloris. C’était de la grosse artillerie. Toutefois il parlait avec une dignité et une autorité qui imposaient l’attention et le respect.
L’éloquence de M. Meighen est, elle aussi, celle d’un avocat, habile, retors, fin, subtil et sarcastique. C’est un débater redoutable. Il excelle à tirer parti d’un argument boiteux, d’une erreur ou d’une assertion imprudente, à tourner un obs-
table qu’il ne peut attaquer de front, à passer sain et sauf à travers une situation périlleuse, à dénouer les nœuds d’une argumentation serrée, à démolir les barricades de l’ennemi. Peu d'élans, de grandes envolées et de chaleur dans ses discours, mais beaucoup de finesse, de savoir-faire, de ressources et de souplesse, de clarté et de précision.
Tout différent de corps et d’esprit est M. King. Autant M. Meighen est long, mince, effilé, acerbe et fermé, autant M. King est corpulent, robuste, rond, ouvert et d’humeur joyeuse, agréable. Toujours souriant et d’un abord facile, les amertumes de la vie politique ne paraissent pas l’ennuyer et l’empêcher d’en apprécier les bons côtés. Mais les apparences sont souvent trompeuses, et l’expérience apprend qu’il ne faut pas toujours juger l’homme par son extérieur. C’est un des meilleurs orateurs de la Chambre, à l’esprit cultivé, muni de connaissances générales, à la parole facile, forte et sympathique qu’on aime entendre. Ses études historiques et ses connaissances en économie politique rendent ses discours utiles, instructifs, intéressants. Il occupe une position dangereuse qui l’oblige à louvoyer, à déployer beaucoup de stratégie afin d’échapper aux dangers qui le menacent. Naturellement il
est difficile de remplacer Laurier, d’éviter une comparaison qu’on est toujours porté, trop porté, peut-être, à faire; succéder à un homme dont la supériorité était éclatante, est une tâche ardue, ingrate même. Mais le souvenir des grands disparus ne doit pas empêcher de rendre justice à leurs successeurs et d’apprécier leur talent, leurs qualités de cœur et d’esprit.
D’ailleurs, une comparaison juste, impartiale démontrerait qu’ils ne sont pas inférieurs en tous poins à leurs illustres prédécesseurs. Et puis, le temps, l’expérience, le travail et le sens de la responsabilité produisent souvent des efifets étonnants chez les hommes favorisés d’ailleurs des dons de la nature.
Presque tous les grands parlementaires que j’ai connus étaient des avocats. Ce n’est pas étonnant, la législation étant l’œuvre principale d’un Parlement, les avocats y sont nécessaires, car eux seuls, sauf quelques exceptions, ont les connaissances et l’entraînement requis pour faire et rédioer les lois.