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CARTIER ET DORION

Après Papineau, La - Fontaine et Morin, de 1854 à 1873-75, deux hommes furent spécialement l’objet de l’attention publique dans notre monde politique. L’un était Georges-Etienne Cartier, chef du parti conservateur, l’autre, Antoine-Aimé Dorion, chef du parti libéral. Cartier était l’héritier politique de La Fontaine et Morin, le continuateur de leur politique libérale modérée ou conservatrice. Grâce à la confiance du clergé, de la grande majorité de la population canadienne-française et à son alliance avec sir John Macdonald, il put pendant près de vingt ans rester au pouvoir et contribuer puissamment à l’établissement de la Confédération.

Doué d’une énergie indomptable, d’un esprit vif, fertile et pratique, d’une activité inlassable, d’une grande ambition, aimant le pouvoir et la lutte, plein de confiance en lui-même, il avait les qualités des hommes faits pour commander, pour imposer leurs volontés et leurs opinions et se faire pardonner leurs erreurs ou leurs fautes. Implacable envers' ses adversaires et rude parfois envers ses amis, il avait des ennemis acharnés et ses amis lui reprochaient souvent sa rudesse. Habitué à vaincre tous les obstacles, à voir tout

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plier devant lui, il vint un temps où il supporta difficilement la contradiction et se crut assez fort pour entreprendre contre Mgr Bourget une lutte qui lui fut funeste, car ce fut l’une des causes de sa défaite, à Montréal, en 1872. Il est peu d’hommes assez sages pour résister aux séductions du pouvoir, sans finir par se croire invincibles, infaillibles, par se convaincre que les opinions de ceux qui ne partagent pas leurs vues, n’ont pas grande valeur.

Malgré tout, Cartier avait des amis dévoués dont il aimait reconnaître les services et le dévouement, et dans les relations sociales il savait se rendre aimable. Il recevait beaucoup et sa gaieté bruyante, ses conversations familières assaisonnées de gros sel, ses égards pour ceux qu’il avait pu blesser, faisaient oublier ses impatiences.

J’ai souvent vu et entendu parler Cartier et Dorion. On ne pouvait les voir et les entendre sans constater combien ils différaient d’apparence, d’esprit et de caractère. Tous deux étaient de moyenne taille, mais Cartier avait une charpente plus osseuse, plus anguleuse; ses traits, ses gestes, ses mouvements et sa parole, tout son extérieur dénotait la force, l’énergie, l’activité. Avec une voix rude mais retentissante il lançait aux foules avides de l’entendre des phrases qui éclataient comme des fusillades de mitrailleuses. Son éloquence manquait de vernis et d’ornements, mais elle se distinguait par la force des argu-

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ments, par la solidité et la clarté du raisonnement. De ses discours il restait quelque chose dans l’esprit de ses auditeurs, ils en rapportaient des éléments de persuasion qui produisaient leur effet.

Les réformes et les excellents projets de loi auxquels il avait attaché son nom, le courage avec lequel il avait su, dans certaines occasions, défendre les droits de sa province, et la faveur du clergé lui donnaient un grand prestige.

Il faut dire à son honneur que l’esprit de parti ne l’empêcha pas en 1858 de demander à Dorion de se joindre à lui pour former un cabinet fort et populaire. Il est regrettable que Dorion n’ait pas jugé à propos d’accepter l’offre de son puissant adversaire.

Je ne suis pas de ceux qui félicitent Cartier d’avoir été l’un des pères de la Confédération. Il ne paraît pas avoir prévu les dangers d’une constitution qui attribuait au Parlement fédéral le droit de désavouer la législation des provinces et qui rivait notre représentation dans la Chambre des Communes au chiffre fatidique de 65. pendant que les autres provinces pouvaient augmenter le nombre de leurs représentants d’après l’accroissement de leur population. Il n’a pas prévu les dangers de l’immigration qui devait plus tard peupler le Nord-Ouest de millions d’hommes et déjouer tous ses calculs sur le rôle de la province de Québec dans le nouvel ordre

des choses. Mais il faut avouer que personne alors ne prévoyait les développements du Nord- Ouest, personne ne supposait que ce vaste territoire pourrait avoir avant longtemps une représentation égale et même supérieure à celle de notre province. Cartier, comme tous les hommes publics de son temps, basait ses calculs, ses prévisions sur notre situation vis-à-vis des provinces maritimes et de la province d’Ontario. Dorion lui-même qui dénonça avec tant d’énergie et tant de talent les dangers de la Confédération, ne paraît pas avoir prévu celui-là, le plus redoutable peut-être. Mais personne ne fit voir avec' plus de force et de clarté les vices de la nouvelle constitution et il faut avouer que les événements ont démontré la justesse de plusieurs de ses prévisions.

Cartier aurait-il fait la Confédération s’il avait prévu qu’un jour viendrait où la diminution de la représentation dans les vieilles provinces serait plus que compensée par la représentation du Nord-Ouest? En tout cas, il n’aurait pu alléguer, afin de calmer nos inquiétudes, que l’article de la constitution qui fixait pour toujours notre représentation dans le Parlement à soixante-cinq députés, aurait pour effet à la longue de réduire la représentation anglaise, car la majorité anglaise qui était d’environ 50 au début de notre régime, sera bientôt de 118 ou 120.

Encore maintenant, beaucoup d’hommes publics ne semblent ni prévoir ni craindre les complications politiques, sociales et financières qui nous viendront du Nord-Ouest. Ils ne semblent pas prévoir les tempêtes dont nous menacent les sombres nuages qui s’élèvent à l’horizon de ces immenses territoires. Le temps n’est pas loin où les habitants de cette contrée voudront imposer leurs volontés et leurs doctrines ou briser les liens qui les unissent aux vieilles provinces.

J’ai dit que physiquement et intellectuellement Dorion différait absolument de Cartier. Tout chez lui dénotait la distinction, la modestie, la bienveillance et la dignité, la réserve et le sang froid dont il était doué. Autant Cartier était impétueux, belliqueux, agressif, impatient, autant Dorion était calme, pacifique, patient et respectueux de ses adversaires. C’était un grand avocat, un jurisconsulte éminent, un sage, irréprochable dans sa vie publique et privée, dont la raison et un jugement sain contrôlaient les paroles et les actes. A le voir et à l’entendre, on n’aurait pas pensé, au premier abord, qu’il était le chef d’un parti si redouté, composé d’hommes belliqueux comme les Papin, les Doutre, les Marsil, les Prévost, les Geoffrion. Le contraste était frappant.

Son éloquence était l’éloquence d’un honnête homme, d’un avocat éminent, d’un législateur érudit, d’un esprit perspicace, droit, positif et

logique, peu accessible à la chaleur des sentiments, aux inspirations de l’imagination. C’est au Parlement et au Palais de Justice qu’elle était spécialement appréciée. Ses discours, comme ceux de Cartier, manquaient d’ornements littéraires. Absorbés par l’étude des lois et de la politique et par l’exercice de leur profession, ils n’avaient pas fait les études littéraires et acquis les beautés de langage, qui ont fait de Laurier l’orateur le plus brillant, le plus parfait que le Canada ait produit. Mais Laurier leur était inférieur dans la discussion des lois et des questions commerciales et financières.

La carrière politique de Dorion n’a pas été heureuse, les écarts de plume et de langage de quelques-uns de ses lieutenants les plus brillants, la crainte qu’ils inspiraient au clergé et son alliance avec George Brown le tinrent presque constamment dans l’Opposition. Il supportait les erreurs de ses amis comme les attaques injustes de quelques-uns de ses adversaires avec une patience et une résignation admirables, avec la douce philosophie de l’homme qui n’a d’autre but que de faire son devoir. Il y eut même un moment où un certain nombre de ses partisans songèrent à le remplacer par un chef moins modéré, plus belliqueux, plus agressif. Mais les sages du parti crurent, avec raison, que personne ne pourrait remplacer un homme dont le talent, le prestige, la sagesse et l’honorabilité étaient incontes-

tables. Les Anglais avaient une haute opinion de son talent et de son caractère et ceux qui l’ont connu parlent du prestige dont il jouissait dans le Parlement et du respect avec lequel on l’écoutait. Il faut dire qu’il parlait leur langue aussi facilement que sa langue maternelle.

Il faisait rarement sonner la note religieuse et patriotique dans ses discours, mais il fut toujours respectueux de la religion et du clergé, même à une époque où son parti était le plus combattu sur le terrain religieux. Mais un jour, un dimanche, assistant à la messe dans son banc avec quelques-uns des membres de sa famille, il entendit un prêtre dénoncer violemment du haut de la chaire le parti libéral et ses chefs; il en fut très affecté et dit à ses amis qu’il ne s’exposerait plus à se faire humilier à l’église en présence de ses enfants. On n’a pas d’idée de la violence des luttes religieuses de cette époque.

On reprochait à Doron de porter trop facilement la responsabilité des idées avancées et des théories radicales de quelques-uns de ses amis politiques. Il était peu enclin par sa nature et son caractère bienveillant à faire acte d’autorité, à censurer ceux qu’il aimait.

Dans les relations sociales, Dorion se faisait grandement aimer par sa courtoisie, son aménité, sa délicatesse de pensée et de sentiment, par une gaieté de bon aloi, une conversation agréable et le souci sincère de plaire à tous, sans distinction

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d’âge ou de classe, mais sans démonstration excessive, sans flatterie déplacée, toujours digne, franc et loyal. Malgré une clientèle considérable et lucrative pour le temps, il vécut et mourut pauvre, si pauvre que lorsque sa famille et ses amis lui firent un devoir d’accepter la position de juge en chef de la Cour d’appel, il abandonna une bonne partie de son salaire à ses créanciers.

On sait ce qu’il a été comme juge en chef.

Jamais juge ne fut plus laborieux, plus intègre, plus soucieux des intérêts et de l’honneur, de la justice, plus digne de respect et de confiance. Ses opinions et ses décisions sont encore souvent citées par les avocats et les juges.

En résumé, Cartier et Dorion ont fait honneur et rendu de grands services à leur pays, à leur province; ce sont deux des grandes figures de notre monde politique, deux hommes dont le talent fécondé par l’amour du travail et du devoir mérite les hommages de leurs concitoyens.

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