SYMPATHIES ANGLAISES
Après avoir essayé pendant si longtemps de faire connaître et apprécier les Canadiens-français qui se sont distingués par leurs vertus et leurs talents, je crois juste et opportun de rendre hommage à nos concitoyens d’origine anglosaxonne dont les sympathies et les services nous ont été si utiles, et leur donnent droit à notre reconnaissance. Dès les premières années de la domination anglaise, nos pères ont trouvé ces sympathies chez plusieurs de nos gouverneurs, tels que les Murray et les Carleton qui d’abord prévenus contre nous, finirent par devenir nos amis, nos défenseurs, à tel point qu’ils encoururent la disgrâce d’un certain nombre de Canadiens anglais incapables de comprendre leur esprit de justice: Ces représentants de l’Angleterre, le duc de Kent lui-même, père de la reine Victoria, furent heureux de trouver dans' plusieurs de nos vieilles familles canadiennes-françaises une hospitalité, des manières et une mentalité empreintes d’une distinction qu’ils ne trouvaient pas ailleurs. Les égards dont ils étaient l’objet et la courtoisie avec laquelle ils étaient
traités dans une société où étaient encore vivaces les vieilles et si charmantes traditions françaises, les disposaient naturellement en faveur des Canadiens-français.
Elle est longue la liste des gouverneurs anglais qui ont rendu hommage à notre loyalisme, à l’esprit de justice et de bienveillance de notre population, à son respect de la loi et de l’autorité, à son attachement à nos glorieuses traditions nationales. Contentons-nous, pour le moment, de nommer les Bagot, les Elgin, les Dufferin, les Lorne, les Aberdeen et les Grev dont nous aimons tant invoquer les témoignages flatteurs. Lord Gosford lui-même malgré son mécontentement contre les chefs patriotes qui avaient refusé ses offres de conciliation, n’en prit pas moins avec éloquence notre défense dans le Parlement anglais et ne craignit pas de déclarer qu’il fallait attribuer la responsabilité des troubles de 1837- 1838 à l’esprit de domination et aux préjugés d’une minorité qui, disait-il, voulait accaparer le pouvoir et le patronage, à P exclusion des Canadiens-français.
A l’exemple de Murray, quelques-uns de nos gouverneurs s’attirèrent des ennuis en Angleterre et au Canada par leur bienveillance à notre égard, par l’indépendance avec laquelle ils condamnèrent les critiques injustes et les projets néfastes de nos ennemis.
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Mais, pour le moment, mon unique but est de rendre hommage au talent et à l’esprit de justice d’un certain nombre de nos concitoyens anglais qui, à toutes les époques, ont mérité notre gratitude. On les trouve souvent dans les familles anglaises devenues complètement ou quasi canadiennes-françaises par mariage, par alliance avec des femmes de notre race. Ces familles sont dispersées un peu partout dans nos campagnes, comme dans nos villes, dans la classe , agricole comme dans l’élite de notre société. Nos femmes ont souvent conquis nos conquérants et leurs descendants : douce revanche qui nous a valu des adhésions religieuses et nationales de grande valeur. L’histoire des Stuart, des Monk, des Harwood, des Nelson, des Fraser, des Starnes, des Leslie en fait foi.
Mais même en dehors de ces familles, il s’est trouvé des hommes qui n’ont pas craint d’encourir la disgrâce de leurs compatriotes anglais et protestants afin de nous rendre justice. Parmi ces hommes mettons au premier rang John Neilson qui pendant vingt ans plaida notre cause avec tant de vigueur et de talent par la parole et la plume. Dans la Chambre d’ Assemblée comme dans la Gazette de Québec dont il était le rédacteur, il dénonça les injustices et les projets^ des bureaucrates et leur hostilité à tout ce qui était français et catholique.
De 1820 à 1834 il fut l’un des lieutenants les plus utiles et les plus dévoués de Papineau, l’un des chefs les plus populaires du parti des Patriotes. En deux circonstances critiques il fut chargé d’aller à Londres combattre les projets proposés par nos ennemis pour mettre les Canadiensfrançais à la merci d’une majorité anglaise et les priver des droits et des libertés dont jouissent les sujets d’Angleterre. D’origine écossaise et de religion protestante, son influence en Angleterre comme au Canada nous fut précieuse. Mais en 1834 il se sépara de M. Papineau, vota contre les 92 Résolutions et reprocha aux chefs patriotes de repousser les concessions offertes par le gouvernement anglais et les efforts faits par lord Gosford pour pacifier le Bas-Canada. Garneau dit que sa séparation du parti des patriotes fut regrettable, qu’elle priva Papineau des conseils d’un homme sage dans un temps où une jeunesse ardente poussait les chefs patriotes dans la voie de la violence.
Maximilien Bibaud dans son Panthéon Canadien où l’on trouve tant de renseignements intéressants et instructifs, dit qu’en 1832 les Canadiens-français voulant témoigner leur reconnaissance à Neilson, lui offrirent un cadeau de grande valeur. Ils reconnaissaient qu’il fallait beaucoup de courage et un rare esprit de justice à un homme public d’origine anglo-saxonne pour prendre la défense des Canadiens-français, à une
époque où il ne pouvait le faire sans se mettre à dos presque tous ses compatriotes. Naturellement il perdit une bonne partie de sa popularité lorsqu’il se sépara des chefs patriotes et s’allia aux Bédard, aux Parent, aux Quesnel, aux Cuvillier pour conseiller la prudence et la modération. Il ne fut pas réélu aux élections tabulantes de 1834, mais en 1841 il siéga dans le Parlement de l’Union et devint membre du Conseil législatif. Lorsque Denis-Benjamin Viger jugea à propos de se séparer de La Fontaine et de s’allier aux tories du Haut-Canada pour administrer les affaires du pays, Neilson toujours ouvert aux idées de conciliation et de modération, le suivit et crut, comme lui, devoir accepter les propositions de lord Metcalfe. La Fontaine et ses amis regrettèrent sa désertion, mais ils respectèrent ses convictions et n’oublièrent pas les services qu’il avait rendus à la cause canadienne et la sympathie dont il avait toujours fait preuve à l’égard des Canadiens-français.
La conversation qu’il eut avec lord Sydenham, démontre que sa séparation des chefs patriotes n’avait pas altéré cette sympathie. Le gouverneur, dit Garneau, lui ayant demandé son opinion sur le projet d’union des deux Canadas, il répondit que ce projet 11e pouvait être accepté par toute la population, puisqu’il avait pour but d opprimer les Canadiens-français. Le gouverneur désappointé lui avait dit: “Alors nous ne pourrons nous entendre”.
En 1847 011 1848, John Neilson abandonna la politique et consacra tout son temps à la rédaction de la Gazette de Québec.
Il mourut à un âge avancé et 11e cessa de jouir jusqu’à ses derniers moments de l'affection de nombreux amis et du respect de la population de Québec. Le nom de John Neilson doit figurer au premier rang parmi les Canadiens d’origine anglo-saxonne qui ont été bons et justes pour nous, et ont eu le courage de prendre notre défense aux époques les plus critiques de notre Histoire.