LA JEUNESSE ET L’AVENIR
Lorsqu’un certain nombre de jeunes conservateurs s’unirent au parti libéral pour démontrer les dangers du projet de Confédération, Cartier ne manquait jamais l’occasion de proclamer hautement qu’il avait l’appui du clergé. Les évêques et les prêtres de la province de Québec, que certains chefs libéraux avaient effrayés, avaient pleine confiance en Cartier et croyaient sincèrement que le changement constitutionnel qu il favorisait devait être bon pour la province de Québec. Aussi, dans les élections de 1867, lorsque les électeurs eurent, pour la première fois, l’occasion de demander compte aux membres du cabinet de leur politique et de les sommer de se justifier d’avoir changé la constitution du pays sans consulter le peuple, les mandements des évêques rendirent toute opposition inutile. Pour tant, lors de l’adoption du projet par les délégués des diverses provinces, les ministres avaient bien déclaré qu’il pourrait être amendé par le Parlement, mais lorsqu’il fut soumis aux deux Chambres, ils prétendirent que c’était un pacte solennel qui ne pouvait être amendé. Us se contentèrent de déclarer que les électeurs pourraient ‘le discuter aux prochaines élections et condamner
ceux qui en étaient responsables. Or, quand les élections de 1867 eurent lieu, ils proclamèrent qu’il fallait accepter le fait accompli et les évêques de la province firent un devoir aux électeurs d’approuver la politique du gouvernement.
Dans une réunion importante des hommes les plus marquants du parti libéral, M. Dorion avait annoncé que les évêques devaient, par des mandements, recommander aux électeurs de voter en faveur de la politique du gouvernement, et il se demandait s’il était opportun d’entreprendre une lutte inutile contre toutes les forces religieuses, politiques et financières de la province.
Parlant au nom des jeunes conservateurs qui s’étaient alliés au parti libéral pour combattre la Confédération, je crus devoir dire qu’ils se croyaient obligés de demander au peuple la condamnation de ceux qui l’avaient faite sans le consulter, afin de dégager leur responsabilité et de prouver leur sincérité. M. Dorion admit que ce point de vue méritait considération, mais qu’ii avait cru devoir avertir ses amis du danger qui les menaçait, qu’il se soumettrait à leur décision. L’assemblée se prononça en faveur de la lutte.
C’était en 1867. Les élections duraient deux jours et avaient lieu en même temps pour la Chambre fédérale et la Chambre locale, et les candidats pouvaient se faire élire pour les deux Chambres. La nomination officielle avait lieu
dans de grandes assemblées où les deux partis étaient fortement représentés.
Dans la division Est de Montréal, M. Cartier fut mis en nomination pour les deux Chambres. Ses adversaires étaient Médéric Lanctôt pour la Chambre des Communes et Ludger Labelle pour la Chambre provinciale. L’assemblée fut tumultueuse et finit par une bagarre où les pierres et les bâtons remplacèrent les discours.
Cartier l’emporta sur ses deux adversaires, dont la candidature, toutefois, lui causa des inquiétudes, ainsi qu’à ses amis. On prétendit, dans le temps, que si l’élection avait eu lieu plus tôt, lorsque Lanctôt était à l’apogée de sa popularité, le résultat aurait été différent. Afin de prouver l’intérêt qu’il portait à la classe ouvrière, Lanctôt avait établi des magasins où elle pouvait se procurer des vivres et des marchandises au prix coûtant, et il avait engagé des milliers d’ouvriers pour l’exploitation des mines de fer qu’il prétendait avoir découvertes dans les flancs de la montagne de Montréal. Malheureusement pour lui, M. Cartier ayant retardé aussi longtemps que possible l’élection; lorsqu’elle eut lieu, les magasins au prix coûtant étaient fermés et les ouvriers étaient revenus désappointés de la montagne avec leurs pelles et leurs piques. L’argent nécessaire à ces entreprises avait fait défaut.
Malgré tout, Lanctôt réussit à diminuer considérablement la majorité que Cartier avait obtenue le premier jour, et on a prétendu que s’il n’avait pas annoncé qu’il aurait tout l’argent nécessaire pour payer les frais de l’élection, il aurait peut-être été élu.
Grâce à son éloquence, à son activité et aux ressources inépuisables de son esprit et de son imagination, Lanctôt s’était acquis parmi les ouvriers une popularité étonnante.
Quelques mois avant l’élection, des milliers d’ouvriers portant des flambeaux avaient parcouru les rues de Montréal aux cris de “Vive Lanctôt!” En tête de la procession, un faisceau de lumières en forme de soleil illuminait de ses rayons la jolie tête et les traits distingués du héros du jour, qui suivait dans un carrosse chargé de drapeaux.
Dans le comté d’Hochelaga, M. Dorion se porta candidat pour la Chambre fédérale et je luttai pour la Chambre locale. M. Dorion fut élu par une petite majorité et je fus battu par M. Beaubien, un cultivateur instruit, à la parole vigoureuse, qui eut naturellement l’appui de la classe agricole. Afin d’assurer l’élection de M. Dorion et de M. Beaubien, les chefs conservateurs et libéraux du comté s’étaient entendus pour faire voter les électeurs, autant que possible, le second jour, en faveur de ces deux hommes distingués. C’était, il faut l’avouer, une bonne combinaison que
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j’acceptai d’autant plus volontiers que je ne pouvais être élu.
M. Dorion avait eu raison de prévoir que le parti libéral ne pourrait combattre avec succès les puissantes influences liguées contre lui. Peu de candidats libéraux furent élus ; les mandements des évêques lus dans toutes les chaires du pays et les sermons des curés fournissaient à leurs adversaires des armes formidables.
Il est assez curieux que ce soit un prêtre, un prêtre de talent, un historien érudit, qui dénonce maintenant les dangers de la Confédération et discute les moyens par lesquels la constitution de 1867 pourrait être modifiée dans l’intérêt de la province de Québec. Dans son organe, L’Action Française, des jeunes gens de talent, ses disciples, se prononcent soit pour l’indépendance, soit pour la rupture de la Confédération ou pour l’établissement d’une fédération dont les provinces du Nord-Ouest seraient exclues, et, avant tout, pour la formation d’un Etat français.
Les anciens -ne voient pas sans intérêt revenir à la surface des eaux politiques les idées, les sentiments, les aspirations de leur jeunesse. La jeunesse d’aujourd’hui en verra-t-elle la réalisation? En tout cas, elle a raison d’étudier et de discuter tous ces problèmes qu’elle est appelée à résoudre.
Nous allons transmettre à nos héritiers un héritage politique dont l’administration exigera beaucoup de sagesse, de patriotisme et de travail.
Notre législation, qui tourne de plus en plus vers la démagogie, les mettra aux prises avec des majorités imbues de doctrines radicales et dangereuses. Je me demande s’ils ne reprocheront pas à leurs pères et à leurs grand-pères d’avoir été imprudents, de leur avoir imposé une tâche trop lourde.
Mais à M. l’abbé Groulx et à ses jeunes et intelligents disciples, je dirai : ‘‘Ne soyez pas trop sévères pour ceux qui ont entrepris de tirer le meilleur parti possible du nouveau régime et qui ont cru devoir faire des concessions plus ou moins désagréables ”. Laurier disait souvent : “ On
m’accuse de faire des concessions, mais on oublie les concessions que j’obtiens; on oublie trop que nous sommes la minorité; vaudrait-il mieux laisser la majorité anglaise seule gouverner le pays?” Cartier tenait le même langage à ses amis, parfois mécontents.
On ne se fait pas une juste idée de l’effort énervant requis pour que dans la Confédération, en face d’une majorité sans cesse grossissante, ceux qui nous représentent puissent faire respecter les droits et les sentiments de notre province. Ne soyez pas injustes, messieurs, pour les hommes qui se donnent tant de mal pour faire leur devoir envers leurs compatriotes.
Quant à la rupture de la Confédération, ne vous faites pas illusion, messieurs; elle sera plus difficile à briser qu’il l’a été de la faire. Tl fau-
drait le consentement dn Parlement impérial et du Parlement canadien, et ce n’est pas par la province de Québec que ce consentement pourra être obtenu. Nous sommes bien enchaînés. Vous pouvez croire, il est vrai, que, vu les idées de sécession qui se manifestent dans les provinces du Nord-Ouest, c’est par elles que se fera la rupture. Et alors, dites-vous, la porte sera ouverte à la discussion de vos projets et de tous les problèmes qui sont l’objet de vos études. Vraiment, si, pour garder ces provinces, il faut acquiescer à leurs théories radicales et se soumettre à toutes leurs volontés, au détriment des autres provinces, elles nous rendraient un grand service en s’en allant.
On peut ne pas partaeer toutes les vues de la jeunesse, mais on doit l’encourager à se préoccuper de l’avenir, à se préparer par un travail ardu, persévérant à y jouer un rôle utile et honorable, digne de notre origine, de nos traditions, de notre mission.
Heureux sont ceux qui dès leur bas âge ont eu l’énergie de maîtriser leurs passions, leurs mauvais penchants, de se priver des plaisirs qui énervent l’esprit et affaiblissent le corps, qui aiment sagement afin de vivre longtemps, d’avoir une vieillesse active et utile, exempte de regrets et de remords.
Malheureusement trop nombreux sont ceux qui s’embarquent sur l’océan de la vie, sans en
connaître les dangers, les déceptions et les amertumes. Combien aussi entrent dans le mariage sans en connaître les obligations, les responsabilités et les devoirs onéreux, sous l’empire d’une impression souvent passagère, d’un sentiment éphémère, qui n’y voient que des roses sans épines.
Aussi que de désenchantements dangereux ! Que de naufrages lamentables ! Les réalités de la vie sont cruelles à ceux qui ne les ont pas prévues.
P.S. — Pour être juste, je dois déclarer que nos évêques et nos prêtres généralement ne se prononcèrent pas ouvertement ou publiquement sur la nouvelle constitution avant qu’elle fût un fait accompli; ils étaient sincèrement convaincus qu’elle était la seule politique possible et pratique dans les circonstances et qu’il faillait laisser à ceux qui l’avaient faite la charge de la mettre à exécution.