LA MODE
Les nouvelles modes exigent que les robes soient allongées par le bas et par le haut, mais qu’elles descendent aussi bas que possible par derrière, en bas du dos. Les jambes et les épaules ont eu leur règne, c’est le tour du dos. Mais il y a bisbille dans le royaume des jambes et des épaules, on y entend des cris de protestation, de révolte, elles ne veulent pas se laisser détrôner ainsi; elles voulent continuer à attirer les regards. Toutefois les moins favorisés par la nature sont heureuses du changement et se soumettent de bonne grâce à la nouvelle mode. Dans le monde des dos, il y a divergence d’opinions, les dos rocailleux aux couleurs plus ou moins sombres sont mécontents.
Est-il rien de plus mobile, de plus capricieux que la mode? Plus ça change, moins c’est beau, gracieux et décent. Comme les grands-maîtres de la mode s’ingénient à exploiter toutes les parties du corps humain on se demande ce qu’ils feront lorsque le dos aura fait son temps. Passer d’un extrême à l’autre pourvu que ce soit nouveau et plus ou moins provoquant, est toute leur ambition. Autrefois les robes n’étaient jamais assez larges et donnaient aux femmes l’ap-
parence de tonneaux, ce qui faisait dire à un vieux prédicateur dans une paroisse du Nord: “Jeunes filles de Saint XXX. vous n’avez pas besoin pour vous gonfler de porter des ballons, vous mangez assez de galettes pour ça". Aujourd'hui les robes jamais assez étroites ressemblent à des fourreaux, à des étuis, et on se demande comment celles qui les portent peuvent lever un pied plus haut que l’autre. Et les chapeaux qui n’étaient jamais assez petits ne sont jamais maintenant assez grands, si grands que de loin ils ressemblent à d’immenses parasols chinois capables de couvrir toute une famille.
Maintenant que dire des bottines aux talons en forme de tirebouchons ? Comment tarder son équilibre sur ces cônes mouvants? Si encore ils n’étaient pas nuisibles à la santé de celles qui en font usage, mais les médecins s’accordent dire qu'elles sont la cause de nombreuses maladies.
Certes, tout n’est pas condamnable dans la mode, lorsqu’elle sait se restreindre dans les limites de ce qui est raisonnable, élégant et décent, lorsqu’elle ne paraît pas avoir d’autre but que d’enrichir les modistes aux dépens des bonnes mœurs et du bon goût. On se demande parfois comment une femme honnête et intelligente peut consentir à s'habiller ou plutôt à se déshabiller de la façon voulue nar la mode. “Que voulezvous? dit-on; c est la mode, il faut bien faire comme les autres". Dans un temps où on détruit
toutes les tyrannies, pourquoi se soumettre à celle-là? Il y a là une bonne campagne à entreprendre pour les femmes qui plus que jamais veulent exercer leur zèle et leur activité même dans des sphères où elles peuvent faire si peu de bien. Ne croit-on pas que si elles s’entendaient pour repousser certaines modes, leurs conseils et leur exemple auraient d’excellents résultats? Les inventeurs de modes et les modistes seraient moins audacieux s’ils se croyaient obligés de tenir compte des répugnances et des désirs de femmes sages et assez nombreuses pour diriger l’opinion publique.
Il y a tant de toilettes simples, modestes, gracieuses, unissant toutes les qualités requises par la morale, le bon goût et les convenances !
On dit que les dames de Toronto ont résolu de s’émanciper du joug de la mode, de mettre fin à la tyrannie de ses directeurs ou inventeurs et de réclamer la liberté de n’accepter que ce qui leur conviendra. Pourvu que ce qui leur conviendra soit convenable, qu’elles sachent choisir entre toutes les modes, un moyen terme, un juste milieu aussi éloigné de l’extravagance indécente que des exagérations de la pruderie.
En tout cas, je me permettrai une fois de plus de souhaiter que dans cette matière comme dans tant d’autres, la province de Québec donne le bon exemple, que nos femmes et nos jeunes filles opèrent une réaction qui nous ferait honneur et
prouverait que les traditions léguées par nos si aimables et vertueuses aïeules ne sont pas complètement perdues. Certes je ne veux pas revenir aux temps où la sévérité des mœurs donnait lieu à des exagérations ridicules, mais encore une fois il est dans cette matière un juste milieu où nos femmes sauraient bien concilier les exigences modernes avec les lois du bon goût et de la morale.
Un homme distingué, à l’esprit esthétique, me disait, un jour : “On dira ce que l’on voudra, mais les jeunes filles et femmes de notre jeune temps étaient plus jolies avec leurs petits chapeaux de paille entourés d’un ruban rose ou bleu et ornés d’une fleur, avec leurs robes de mousseline que celles d’aujourd’hui le sont avec leurs pagodes chinoises sur la tête et leurs robes si serrées, si pincées et si courtes qu’on se demande si vraiment ce sont des robes”. Il est vrai qu’alors on portait les robes-ballons qui étaient aussi laides mais au moins olus décentes. Si au moins les robes coûtaient d’autant moins cher qu’elles sont plus courtes, mais non, qu’on demande aux maris et aux pères de famille ce qu’ils en pensent.
Il y a là une réforme salutaire, morale et nationale que devraient entreprendre les femmes dévouées qui dénloient tant de zèle pour les œuvres les plus utiles à la société.