LE COMMERCE CANADIEN-FRANÇAIS
En 1858, les Canadiens-français étaient, à Montréal, et même dans toute la province, à la tête du commerce des céréales. C’étaient, à Montréal, les Renaud, les Laurent, les Sauvageau, les Lanthier; à la campagne, les Tranchemontagne, les Sénécal, les Soupras, les Franchère, etc.
Louis Renaud de simple journalier devint le roi de ce commerce, joua même un rôle important dans la politique et mourut sénateur. Et pourtant, il manquait presque totalement d’instruction; il savait à peine lire et signer son nom. Mais c’était sa signature commerciale qu’il avait apprise et dont il faisait un usage quotidien. Aussi, un jour, ayant été appelé à signer son nom. au baptême d’un enfant dont il était parrain, il signa “Renaud et frère”. Malgré son peu d’instruction, grâce à un jugement sain et robuste, à un esprit pratique et clairvoyant, à une volonté infatigable, il devint une puissance commerciale, l’une des personnalités les plus populaires de Montréal. Doué d’un extérieur imposant, toujours mis avec recherche, il faisait partout bonne figure et avait l’air et les manières d’un gentilhomme. Sa bienveillance, sa générosité et ses sentiments religieux et patriotiques contribuaient
beaucoup à le faire aimer et respecter. Il refusait rarement de rendre service à un ami, d’aider tous ceux qui s’adressaient à lui, d’endosser leur papier et d’assumer des responsabilités onéreuses.
De 1850 à 1860, au Sault-au-Récollet où je vivais, les deux hommes dont on vantait le plus la fortune étaient Joseph Masson et Louis Renaud. On se plaisait à parler de leurs modestes et pénibles débuts, de l’intelligence et de l’énergie qu’ils avaient déployées pour monter de si bas si haut. Aussi, lorsque dans leurs carrosses ils traversaient notre village, on se mettait aux portes des maisons pour les voir et les saluer.
Le traité de réciprocité avait ouvert à nos céréales le riche marché des Etats-Unis et faisait la fortune de nos cultivateurs et de nos commerçants de produits agricoles. Pendant la guerre entre le Nord et le Sud, l’orge, l’avoine et les pois étaient en grande demande et se vendaient à des prix élevés.
Ce fut l’âge d’or de notre commerce avec les Etats-Unis. La maison Renaud tenait la tête de ce commerce; ses voûtes immenses se remplissaient et se vidaient rapidement, et des centaines de minots de blé, d’orge, d’avoine et de pois y arrivaient de tous côtés. Louis Renaud devint millionnaire et son nom était dans toutes les bouches; on parlait autant de lui que de Cartier. La richesse a de tout temps fasciné les hommes; elle a droit à leur estime lorsqu’elle est acquise hon-
nêtement et que ses possesseurs en font un bon usage, à l’exemple de M. Renaud.
Mais le traité de réciprocité prit fin au grand détriment de nos commerçants et de nos cultivateurs; la maison Renaud en souffrit beaucoup et ses affaires diminuèrent considérablement.
J’ai dit que M. Renaud était généreux, charitable, donnant à droite et à gauche, sans compter, sans assez pourvoir aux mauvaises années. Conservateur ardent, admirateur de Cartier qui l’appelait son ami, il était, dans notre province, le fournisseur de fonds le plus généreux des candidats et des journaux conservateurs; on puisait largement dans sa bourse pour toutes les œuvres politiques, nationales et charitables. Aussi ses amis politiques trouvèrent juste de reconnaître ses services en le nommant sénateur.
Il devait, hélas ! comme la plupart des hommes à grand succès, connaître l’inconstance de la fortune et la fragilité des bonheurs humains. Un jour vint où sa grande fortune et sa robuste santé déclinèrent rapidement, où il se vit forcé de passer de la vie la plus active à la vie la plus ennuyeuse, la plus monotone. Devenu presque aveugle, ses dernières années furent tristes, désolées, et il connut les amertumes de l’abandon, de l’ingratitude humaine.
Toutefois, il eut le bonheur d’avoir, pour consoler ses derniers jours, une femme dévouée qu’il épousa en secondes noces. Fille et veuve de deux
patriotes de 1837, le docteur Duvert et Alexandre Drolet, elle représentait dignement deux des plus estimables familles de la populaire rivière Chambly.
M. David Laurent eut aussi de grands succès dans le commerce des céréales. Il était petit de taille, mais assez robuste, actif, entreprenant, doué d’une grande énergie. En 1858, ma santé m’ayant obligé d’interrompre mes études classiques, et ne pouvant rester inactif, j’allai trouver M. Laurent et lui demandai d’entrer à son service; il m’accepta et j’eus pour m’initier aux secrets du commerce des céréales, son principal commis ou plutôt gérant de sa maison, M. Louis Tourville, un excellent homme, intelligent, qui continua plus tard les opérations commerciales de la maison Laurent en société avec M. Joël Leduc, fit fortune, s’occupa de politique et mourut conseiller législatif.
L’une de mes occupations était d’aller en bateau recevoir les céréales que les agents de M. Laurent avaient achetées dans les diverses paroisses situées sur les rives du Saint-Laurent. C’était pour moi de vrais voyages de plaisir; ils avaient l’avantage de me faire connaître le caractère et la mentalité de la population de nos campagnes, la nature bienveillante et cordiale de nos cultivateurs.
A l’expiration de l’année, M. Laurent m’annonça qu’il était obligé de se passer de mes ser-
vices; j’entrai alors chez M. David Sauvageau, le meilleur des hommes, mais dénué d’instruction et d’esprit d’entreprise. Il avait le bonheur d’être soutenu par M. Renaud et d’avoir pour commis et conseiller, M. I. Vallée, un homme instruit, capable et absolument dévoué aux intérêts de son maître.
Après quelques mois passés chez M. Sauvageau, ayant constaté que je n’avais pas la bosse du commerce, je retournai finir mes études classiques au séminaire de Sainte-Thérèse.
Parmi ceux qui ont fait leur chetnin dans le commerce des céréales, je ne dois pas oublier M. Hospice Labelle, père du général Labelle. Il était né comme moi au Sault-au-Récollet, et je me rappelle avec quelle admiration on le regardait lorsqu’il venait rendre visite à sa famille. On faisait l’éloge de ses succès rapides, de sa bonne conduite, de ses talents et les pères le donnaient comme exemple à leurs fils. Ce que mon père et ses amis disaient d’Hospice Labelle contribua grandement à m’engager à marcher sur ses traces en entrant dans le commerce des céréales. Mais je m’aperçus que ma vocation m’appelait ailleurs.
Nos compatriotes occupaient aussi une place importante dans le commerce en gros des nouveautés, des épiceries, de la quincaillerie, des cuirs. Les maisons canadiennes-françaises les
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plus populaires étaient les maisons Victor Hudon, Ephrem Hudon, Damase Masson, Robertson et Masson, Galarneau, Desmarteau, Grenier, Martin, Thibaudeau, Hébert, Boyer, Marchand, Prévost, Chaput, Rolland et Delorme.
M. Victor Hudon fut le fondateur de la prospère maison de commerce qui porte son nom et de la grande filature de coton d’Hochelaga. C’était l’activité et l’énergie personnifiées, à l’esprit hardi, entreprenant, désireux, comme M. Renaud et M. J.-Bte Rolland, de prouver que les Canadiens-français étaient capables de fonder et de faire prospérer de grands établissements industriels et commerciaux.
M. Damase Masson était l’un de nos marchands les plus prospères, de nos concitoyens les plus estimés. Il fut maire de Montréal et remplit les devoirs de cette haute position avec distinction et dignité; il avait toutes les qualités et les dehors du gentilhomme.
M. Marchand, le chef de la maison importante qui portait son nom, fut l’un de nos échevins les plus utiles, les plus capables. B parlait peu, mais doué d’un bon jugement et d’un esprit vif et malin, il ne faisait pas bon de l’attaquer. Un jour qu’il se promenait sur la véranda de sa maison, il entendit l’un de ses amis qui en passant faisait sur son compte des remarques peu agréables.
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Il s’arrêta et interpellant l’auteur de la critique, il lui dit: “François, tu devrais suivre l’exemple de l’Américain qui vient de mourir après avoir fait une grande fortune en s’occupant de ses affaires”.
M. François Leclaire, chef de la maison Leclaire, était aussi l’un des membres les plus actifs et les plus capables du conseil. Le conseil de ville était composé en général des hommes les plus éminents du commerce, de l’industrie et des professions libérales. Ces hommes considéraient comme un honneur et un devoir d’en faire partie, et pourtant ils ne recevaient aucune rémunération pour leurs services. J’ai assisté plus d’une fois aux séances du conseil lorsqu’il siégeait dans une des salles du marché Bonsecours, et que la ville y était représentée par les Barnard, les Rodden, les Atwater, les Devlin, les Cassidv, les Lyman, les Bellemare, les Rivard, les David, les Marchand, les Leclaire, tous ou presque tous des hommes d’une valeur sérieuse et bien notés dans le monde des affaires. J’y ai vu présider le maire Rodier, le pompeux Monsieur Rodier à la mine si imposante, mais si intelligent et si poli qui se hâtait, lorsqu’il voyait une dame sur le point de descendre de son carrosse en face d’un magasin, de courir lui offrir la main. Il était maire, lors de la visite du prince de Galles; il s’était fait faire pour la circonstance une robe éblouissante, un collier éclatant et un tricorne formidable. Tl fut
superbe, et aucun des grands personnages qui accompagnaient le prince ou allèrent lui souhaiter la bienvenue, n’avait mine plus imposante et costume plus brillant. Il était instruit et parlait facilement les deux langues. Ce n’était pas un type ordinaire et banal. Ajoutons qu’il était riche, ce qui n’était pas de nature à l’amoindrir.
J’ai parlé plus d’une fois de M. Joseph Masson qui de simple petit commis ou garçon de magasin devint le marchand le plus entreprenant, le plus riche de son temps, le créateur de la fortune canadienne-française la plus considérable, la plus solide. M. Massicotte a raconté, dans son livre si intéressant Le bon vieux temps , que lorsque Joseph Masson, âgé de douze ans, partit à pied de Saint-Eustache pour venir à Montréal et entrer comme commis dans la maison Robertson, il portait dans un mouchoir rouge toute sa fortune composée d’une couple de chemises, de deux mouchoirs, de deux chaussettes et d’une paire de bottes françaises. Avant d’entrer dans la ville, comme il était fatigué, il s’arrêta, s’assit sur une grosse pierre, ôta ses gros souliers de “beu” et les remplaça par ses bottes françaises qu’il avait voulu ménager car, à cette époque, des bottes françaises étaient la chaussure aristocratique et favorite.
Ses débuts furent bien modestes et son travail, chez M. Robertson, bien banal. Il commença, dit M. Massicotte, par balayer le maga-
sin, allumait et entretenait les feux et faisait les ouvrages les plus grossiers. Mais son zèle, son activité et son assiduité au travail lui gagnèrent en peu de temps la confiance de M. Robertson. Comme il avait peu d’instruction, après le travail ardu de la journée, il passait ses soirées à étudier, à acquérir les connaissances les plus nécessaires. A vingt ans, il était le comptable de la maison et quelques années plus tard il en devenait le chef.
Je crois bon, utile de donner comme exemple à la jeunesse non seulement les hommes qui se sont distingués dans les lettres, les professions libérales et la politique, mais encore ceux qui dans le commerce et l’industrie se sont signalés par leur énergie, leur activité et leur esprit d’entreprise. Il devient de plus en plus opportun, nécessaire même, que nous ayons dans le commerce et l’industrie des hommes comme ceux-là, mais instruits afin d’être capables de nous représenter dignement dans les conseils municipaux et les parlements. Malheureusement la plupart des grandes maisons de commerce dont la fondation a exigé tant de courage et d’énergie, sont éteintes. Laurier disait. “Tl est regrettable qu’un plus grand nombre des fils instruits de nos cultivateurs, de nos marchands ou hommes d’affaires ne veuillent pas poursuivre les carrières de leurs pères.”
Presque tout le commerce de céréales se faisait sur la rue de la Commune et la plupart des magasins en gros étaient situés sur la rue Saint- Paul. La rue Saint-Paul a joué un rôle important, glorieux même, dans l’histoire de Montréal; elle a été le théâtre d’une grande partie des événements qui ont illustré l’enfance de Villemarie. Que de souvenirs elle évoque dans l’esprit de celui qui la parcourt depuis la vieille et vénérable église Bonsecours jusqu’aux édifices de la douane ! C’est là, dans cette étroite et courte lisière de terre que la religion et la charité eurent leurs premiers établissements, où les pauvres colons trouvaient le courage, les consolations et les secours dont ils avaient tant besoin; c’est là que vécurent les Maisonneuve, les LeMoyne, la plupart des héros et de ces héroïques familles canadiennes dont la poésie et l’Histoire ne cessent de célébrer les sacrifices et les dévouements sublimes. C’est là aussi que depuis l’origine de Montréal se trouvent les principales maisons de commerce canadiennes-françaises de Montréal.
La disparition d’un trop erand nombre de ces maisons canadiennes dont l'origine est si intéressante est regrettable. Il en reste cependant, et on est heureux de constater qu’elles sont en la possession des fils ou des petits-fils de ceux qui les ont fondées au prix de si grands sacrifices. Ce sont les maisons Hudon, Hébert & Cie, Hudon & Orsali, Chaput & Cie, Martin & Cie, Rolland & Cie, Beauchemin & fils, Delorme.
M. Victor Hudon, fondateur de la maison Hudon, Hébert & Cie, eut pour successeurs son fils Joseph et Charles-P. Hébert dont le fils, M. Zéphirin Hébert, l’un de nos concitoyens les plus estimés, est maintenant le chef de cette maison. M. Hébert est le petit-fils d’un patriote tué à Saint-Charles. M. Ephrem Hudon, fondateur de la maison Hudon & Orsali, n’avait pas l’activité fiévreuse ni l’esprit entreprenant de son cousin Victor, mais c’était un des citoyens les plus respectés de Montréal, doué d’un excellent jugement et d’un caractère bienveillant. Il eut pour associé, pendant quelque temps, le brillant et versatile Labrèche-Viger qui fut avocat, journaliste, marchand, chimiste, député, chercha la popularité dont il jouit, pendant quelques années, et la fortune qui lui fut rebelle.
M. Albert Hudon, de la maison Hudon & Orsali, est le petit-fils de M. Ephrem Hudon.
Comme on le voit, les maisons Hudon sont entre bonnes mains et font honneur au commerce canadien.
Je pourrais en dire autant de la maison Chaput, administrée avec tant de succès par le fils de son fondateur, M. Charles Chaput, dont les journaux viennent de faire l’éloge à l’occasion du 8oème anniversaire de sa naissance.
Parmi les hommes d’afifaires d’autrefois qui se sont le plus signalés par leur énergie et leur esprit d’entreprise, j’ai déjà nommé M. Jean-Bte
Rolland qui après avoir acquis une fortune assez considérable dans l’imprimerie et la librairie, la risqua dans l’établissement, à Saint-Jérôme, d’une fabrique de papier. Plusieurs de ses amis avaient essayé de le détourner d’une entreprise si onéreuse et lui avaient prédit qu’il regretterait son imprudence. Il réussit cependant, grâce à l’esprit pratique, à l’énergie et à l’activtié qui le caractérisaient. Heureusement des fils et des petits-fils, héritiers de ses aptitudes et de son courage, marchent sur ses traces et continuent de faire prospérer son œuvre industrielle et commerciale.
Il y avait aussi sur la rue Saint-Paul une pharmacie importante tenue par M. R. Trudeau, un homme que j’ai bien connu, un patriote dévoué, religieux, charitable, protecteur zélé de toutes les bonnes œuvres. Un jour qu’il était occupé à faire certaines expériences chimiques une explosion eut lieu, et il eut tout le visage brûlé et les yeux presque détruits. Il aimait la jeunesse, assistait souvent aux séances de l’Institut Canadien-français dont il était l’un des fondateurs et prenait même part à nos débats.
Je ne puis oublier M. Jacques Grenier qui lui aussi a été l’un des marchands les plus en vue de la rue Saint-Paul, et l’un de nos citovens les plus dévoués à l’intérêt public et à toutes les œuvres nationales et religieuses. Il a été échevin, maire, président de l’Association Saint-Jean-
Baptiste, directeur de banques et de grandes corporations commerciales et industrielles, et il a toujours et partout fait son devoir.
N’oublions pas la maison Roy dont M. Alphonse Racine, après avoir été commis pendant quinze ans, devint chef, et qui est passée entre les mains de ses fils. M. Alphonse Racine est encore un exemple des succès qu’un homme laborieux, actif et énergique peut obtenir dans le commerce. Il est mort conseiller législatif.
M. Adolphe Roy, fondateur de cette maison, M. Victor Hudon, M. Charles-P. Hébert et M. Amable Prévost se ressemblaient par la vivacité de l’esprit, l’énergie du caractère et une activité inlassable. Il suffisait de les voir marcher et de les entendre parler pour se faire une idée de leur tempérament; ils ressemblaient à des machines à vapeur toujours à haute pression.
M. Adolphe Roy avait deux fils qu’il envoya étudier dans les meilleures écoles de l’Angleterre. Combien de fois je l’ai entendu parler avec la sympathie la plus vive de ses fils, de leurs travaux, de leurs succès, et dire qu’il remerciait la Providence de pouvoir leur faire donner l’instruction et les connaissances qu’il aurait été si heureux lui-même de posséder.
Le capt. Adolphe Roy qui perdit la vie, pendant la dernière guerre, en voulant empêcher une explosion qui aurait tué plusieurs de ses soldats, était l’aîné de ses fils. L’autre vit à Montréal ;
il a épousé la fille du recorder de Montigny, l’un des hommes les plus justes et les plus bienveillants que j’ai connus.
M. Adolphe Roy avait pour ami intime M. John Pratt, un vrai Canadien-français, malgré son nom anglais, fondateur d’une des maisons les plus prospères de la rue Saint-Paul, très estimé dans le monde des affaires. Son mariage avec la veuve de l’héroïque Charles-Ovide Perreault, tué à Saint-Denis, contribua à le rendre populaire parmi les Canadiens-français.
M. Amable Prévost était d’une famille où l’énergie traditionnelle se manifestait dans le commerce comme dans la politique, dans l’extérieur et le langage comme dans les actes. Il laissa une jolie fortune à sa famille.
La maison Delorme fondée par Pierre Delorme est restée entre les mains des membres de sa famille et elle est toujours prospère.
La plupart des fondateurs des maisons de commerce dont j’ai parlé venaient de la campagne; ils étaient pauvres, manquaient d’instruction, et cependant ils devinrent des citovens éminents e( utiles, ils firent honneur à leur race et laissèrent des fortunes considérables à leurs héritiers.
On peut se faire une idée de ce qu’il leur a fallu d’énergie et d’activité pour fonder et maintenir des maisons aussi imnortantes, pour devenir des capitalistes’ On se demande quelquefois si nos îeunes compatriotes sont capables comme eux
de peiner, de travailler jour et nuit, de se priver pendant des années pour fonder et maintenir des établissements commerciaux et industriels. Ils se sont laissé supplanter dans une foule de choses par des étrangers qui ont édifié sous leurs yeux des fortunes considérables.
Les professions libérales qui ouvrent à nos jeunes gens toutes les voies de la popularité, et les séductions de la vie politique ont pour eux des attraits auxquels ils résistent difficilement. Pourtant souvent ils seraient plus heureux et plus utiles à la société, dans le commerce et l’industrie; ils y trouveraient la fortune au lieu de végéter et de s’énerver dans des professions plus ou moins encombrées. Mais, dit-on, le commerce et l’industrie offrent peu de chances de succès à ceux qui n’ont ni argent, ni protection, et il devient de plus en plus difficile d’y faire son chemin. “Toutefois, ajoute-t-on, vous faites bien de conseiller aux fils de nos marchands et industriels de poursuivre la carrière de leurs pères, même lorsqu’ils ont fait des études qui leur permettent d’entrer dans les professions libérales, vous avez raison de dire qu’il devient de plus en plus nécessaire d’avoir dans le commerce et l’industrie des hommes capables de figurer honorablement dans nos parlements et nos conseils municipaux”.
Combien de fois en écoutant parler avec tant de succès, à la Chambre des Communes ou au
Sénat, des cultivateurs et des hommes d’affaires d’origine anglo-saxonne, je me suis demandé pourquoi nous avons si peu de nos compatriotes capables d’en faire autant?
Et puis, il faut bien l’avouer, c’est dans le commerce et l’industrie, dans le monde des affaires, que la plupart de nos œuvres religieuses et nationales trouvent l’aide dont elles ont besoin, parce que là sont les grandes fortunes. Or, combien utile est la richesse lorsqu’elle est possédée par des hommes à l’esprit élevé, au cœur généreux, ayant à cœur les intérêts religieux et nationaux de leurs compatriotes !