EXAGERATIONS ET IMPERFECTIONS
On fait beaucoup depuis quelque temps l’éloge de nos qualités, de nos vertus, de la courtoisie, de la bienveillance, de l’esprit de conciliation, du bon sens et du jugement qui caractérisent notre population, de son respect de l’autorité et des institutions religieuses et nationales du pays. Malheureusement nous ne sommes pas parfaits, nous avons des défauts petits et grands dont nous n’aimons pas parler mais qu’il est bon de connaître et de signaler. Par exemple, on a raison de nous accuser de manquer d’esprit d’initiative et d’application, d’éviter tout travail qui demande un effort considérable, un travail long et ennuyeux, et de faire preuve d’indolence et d’indifférence à l’égard des choses utiles à notre développement intellectuel, de notre progrès matériel. On a aussi raison de nous reprocher de donner trop de temps à l’amusement et pas assez à la lecture, à l’étude, à la causerie sérieuse et instructive. Combien parmi nous emploient la plupart de leurs soirées à lire, à s’instruire par la lecture de livres sérieux? Autrefois, le soir, dans certaines familles, on faisait la lecture comme la prière en commun, et on s’efforçait de retenir les enfants à la maison en les amusant. Combien aujourd’hui se contentent de lire les nouvelles,
les faits-divers publiés dans un journal et se hâtent d’aller au club ou au cinéma ? Dans les villes, spécialement, l’amusement, la récréation en famille sont peu appréciés. Le père d’un côté, la mère d’un autre, les enfants un peu partout, laissent les foyers vides au détriment plus ou moins de l’esprit familial, de nos mœurs et de nos saines et respectables traditions.
Il est certain que depuis quelques années nous méritons moins qu’autrefois quelques-uns de ces reproches ainsi que l'attestent nos succès et nos progrès dans le domaine de l’instruction, dans le mouvement littéraire et artistique, dans les spères du commerce, de l’industrie, de l’agriculture. Nous devons être fiers dé ces progrès, fiers de notre province, de l’importance et du respect qu’elle acquiert de jour en jour.
Toutefois, pour le moment, je crois devoir me contenter de signaler certains petits défauts ou plutôt certaines exagérations qu’on trouve, il est vrai, un peu partout, mais dont il est bon de se corriger autant que possible.
En voici quelques exemples :
Si un homme est bon, on dit qu’il est bonace, débonnaire.
S’il est sévère, énergique, on dit qu’il est intransigeant.
S’il est économe, il passe pour mesquin, pour un avare.
S’il est généreux, on dit que c’est un panier percé.
S’il est riche on demande comment il s’est enrichi.
S’il est pauvre, on a une petite opinion de son intelligence.
Si on vante son imagination, son talent artistique ou littéraire, on dit: oui, c’est vrai, mais il manque de jugement.
S’il parle peu, c’est qu’il a peu d’esprit.
S’il parle beaucoup, c’est un bavard.
S’il est dévot, c’est un rongeur de balustre.
S’il est religieux mais ennemi de la superstition, c’est un incrédule.
S’il exprime avec chaleur ses sentiments religieux ou patriotiques, on dit que c’est un exalté.
S’il est réservé, froid et prudent, c’est un sceptique.
S’il est bon compère, familier avec tout le monde, on dit qu’il manque de dignité.
S’il dit du bien de tout le monde, on dit : c’est un flatteur; si c’est un critique sévère, on dit: c’est un envieux.
S’il s’occupe avec ardeur des affaires publiques et d’œuvres nationales on dit : c’est par intérêt personnel; s’il ne s’en occupe pas, on dit: c’est un égoïste.
Si c’est un bel homme à l’air imposant, on dira : est-il fier, orgueilleux!
Et la femme donc ! elle n’échappe pas, elle non plus, à la critique exagérée.
Si elle est aimable pour tout le monde, on dit : elle est bien coquette.
Si elle est réservée, elle est prude.
Si elle cherche à se distraire, à s’amuser, si elle va dans le monde, on l’accuse de négliger sa famille, c’est une mondaine.
Si elle ne sort jamais et ne s’occupe que de son mari et de ses enfants, on dit : oui, c’est vrai, c’est une excellente femme, c’est dommage qu’elle ne soit pas plus sociable.
Si elle est jolie, on dit: oui, c’est vrai, mais elle le sait trop.
Si elle est bonne, intelligente, on dira : mais c’est dommage qu’elle ne soit pas plus jolie.
Si on loue son visage, on dira que malheureusement elle n’a pas bonne mine.
Si on vante sa mine, quelqu’un, quelqu’une, surtout, dira: c’est dommage qu’elle s’habille si mal.
Si elle s’habille richement on dira qu’elle est extravagante, qu’elle ruine son mari. Si ses vêtements sont modestes, on dira qu’elle manque de goût.
Si elle est forte en chair, on dira qu’elle manque d’élégance; si elle est maigre, on dira: c’est dommage qu’elle soit si sèche, etc., etc.
J’avoue que cette exagération est souvent inoffensive, sans malice, inspirée uniquement par le besoin de parler et d’amuser les autres, qu’elle égratigne le prochain sans lui faire trop de mal. Mais que de fois aussi une parole imprudente, légère a eu des conséquences déplorables, lorsqu’elle touche à l’honneur du prochain! Que de fois une petite médisance recueillie, répétée, amplifiée et grossie par cent bouches devient un calomnie odieuse!
Comme je l’ai dit, la critique n’est pas particulière à notre population, on la trouve partout, chez tous les hommes. Elle est l’aliment le plus abondant des conversations dans les clubs, dans les réunions d’hommes, de femmes surtout. Ees gens d’esprit en abusent parfois et ne peuvent résister au plaisir de décocher des traits qui blessent le prochain, leurs meilleurs amis souvent. “Ce plaisir m’a coûté cher, me disait un homme d’esprit, il m’a fait des ennemis d’hommes que j’estimais.”
De ce qui précède il faut conclure qu’il est, dans le domaine de la critique, des limites que la prudence et la charité défendent de franchir.