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LES ANCIENS JOURNALISTES

Les propriétaires et rédacteurs de nos anciens journaux ont droit à la reconnaissance publique; ils ont d’autant plus de mérite qu’il leur fallait beaucoup de dévouement, de patriotisme et d’esprit public pour embrasser une carrière si peu lucrative. Il n’y a pas longtemps que le journalisme fait vivre ceux qui s’y livrent ■ et encore CE N’EST PAS LE PEROU. Mais autrefois lorsqu’un journal n’avait que quelques centaines d’abonnés qui se faisaient tirer l’oreille pour payer T abonnement,, lorsque l’annonce était presque nulle, c’était la carrière la plus ingrate. Un journal pouvait vivre quelque temps, grâce à la générosité de patriotes dévoués ou à la protection du gouvernement, mais sa vie était généralement de courte durée et ceux qui le soutenaient de leur argent ou de leur talent se hâtaient de chercher fortune ailleurs. Cependant, le journalisme n’a cessé de produire des hommes remarquables qui l’ont illustré et honoré de leur talent, de leur patriotisme et ont puissamment contribué à l’instruction de leurs compatriotes. Je crois bon et juste de les signaler à l’attention et à la reconnaissance publiques. Mais je me contenterai de parler de ceux qui sont disparus et que j’ai connus particulièrement.

Lorsque j’étais jeune, les deux plus anciens journalistes étaient MM. Etienne Parent et Jean- Charles Taché. M. Parent avait rédigé pendant longtemps le Canadien fondé en 1805 par des patriotes dévoués pour combattre la politique tyrannique de Craig et plaider la cause de la liberté politique. C’était un homme instruit, à l’esprit vigoureux, un penseur, l’ami et le conseiller des hommes publics de son temps et de la jeunesse. Taché était le rédacteur du Courrier du Canada; c’était un des champions les plus ardents des idées catholiques et du parti conservateur. Il avait la confiance du clergé et des hommes publics; il était moins philosophe mais plus littérateur que Parent.

Tous deux finirent par accepter du gouvernement des emplois qu’ils avaient bien mérités.

Il y avait aussi M. Chauveau dont les écrits et les discours étaient si remarquables, si populaires. Mais à l’exception du Journal de V Instruction Publique, il n’a été attaché spécialement à la rédaction d’aucun journal. Il a été pendant longtemps l’orateur le plus éloquent des grandes circonstances, de nos fêtes nationales. C’était l’un des esprits les plus cultivés, les plus raffinés de son temps. Après avoir été député, surintendant de l’Instruction publique, premier ministre de la province, il est -mort shérif, à Montréal. Son désintéressement ne l’enrichit pas ; il mourut pauvre, mais c’est certainement l’un des hom-

mes les plus estimables et les plus brillants que notre nationalité ait produits.

Après M. Parent, le Canadien fut rédigé par M. Cauchon dont la plume acérée fut une des armes les plus puissantes du parti conservateur. Il n’avait pas l’esprit délié et cultivé des Taché et des Chauveau; il n’avait pas leur désintéressement; il savait concilier ses principes avec ses intérêts politiques et financiers; il consentit à rester journaliste à la condition que sa plume lui donnât les moyens de vivre convenablement et même richement. Il a été député, ministre, président du Sénat, gouverneur dans le Nord-Ouest où il est mort pauvre, aveugle. Sa vie est un exemple frappant de la fragilité des ambitions humaines.

Parmi les derniers rédacteurs du Canadien je dois mentionner Israël Tarte avec qui je rompis plus d’une lance. Il a été l’un des journalistes les plus habiles, les plus vigoureux de la presse canadienne, un des avocats les plus populaires des causes diverses qu’il a défendues, un écrivain porté par sa plume aux positions les plus élevées et les plus lucratives. Après avoir été l’un des adversaires les plus redoutables du parti libéral, il a fini par être l’un de ses champions les plus ardents, membre même du cabinet Laurier. Comme son prédécesseur Cauchon au Canadien, il a voulu que son talent fût apprécié d’une façon

pratique par ceux qui lui devaient leurs succès politiques.

Personne n’écrivait avec plus d’effet et n’était lu avec plus d’intérêt. Ses phrases courtes, claires, pittoresques et hardies, criblaient ses adversaires.

A une époque où le parti libéral, sous la conduite de Laurier, avait besoin, à Montréal, d’un organisateur actif et d’un journaliste de premier ordre, il lui offrit ses services, et Laurier sut les reconnaître; il en fit l’un de ses collègues et lui procura les moyens de devenir propriétaire de la Patrie.

Le plus spirituel, le plus français des journalistes était Fabre. Il rédigea plusieurs journaux, mais celui où il se fit le plus admirer fut Y Evénement dont la popularité fut considérable et qui jeta tant d’éclat sur le journalisme canadien.

Ses passes d’armes avec Cauchon ont fait longtemps la joie de ses lecteurs, des Québécois spécialement; on ne pouvait se lasser d’admirer la fine ironie de ses tirades, les traits d’esprits dont il criblait son puissant adversaire. Aux boulets que Cauchon lui lançait, Fabre répondait en lui décochant des flèches qui lui déchiraient l’épiderme et le mettait en fureur.

Fabre voulut, lui aussi, rester journaliste, mais, lorsqu’au lieu de se contenter d’être rédacteur d’un journal, il voulut en être propriétaire, son talent et son esprit ne réussirent pas à le faire

vivre et alors, afin d’éviter la banqueroute, il abandonna la place de sénateur que les libéraux lui avaient donnée, vendit son journal, et accepta du gouvernement conservateur la position de Commissaire du Canada à Paris. Les libéraux le blâmèrent naturellement, mais ils auraient dû, à tout prix, garder un homme et un journal d’une pareille valeur.

Lorsqu’il était au Sénat, à Ottawa, souvent Laurier me disait: “Allons voir Fabre afin de faire une pinte de bon sang”. Nous v allions, et pendant une demi-heure ses plaisanteries, ses bons mots, ses saillies spirituelles nous égayaient. Et lorsqu’il voulait être sérieux personne ne jugeait les hommes et les choses avec plus de bon sens et de perspicacité.

La Minerve, dont le patriote Duvernav fut le fondateur, a eu des rédacteurs distingués. Ce fut, à son origine, Morin, l’ami, l’associé de notre grand Lafontaine, puis Charles-Ovide Perreault tué à Saint-Denis, victime de son patriotisme et de sa bravoure. Et parmi mes contemporains: Evariste Gélinas, DeCelles, Dunn, Dansereau. Ceux qui lisent dans le Canada les intéressantes chroniques que Gélinas écrivait dans la Minerve et Y Opinion Publique peuvent se faire une idée de son talent, de son esprit philosophique, de la finesse et de l’originalité de ses observations. Tl quitta le journalisme pour accepter un emploi officiel qui lui donna le pain, mais non le bonheur.

Combien ont été obligés de renoncer au journalisme afin de chercher dans les bureaux du gouvernement les moyens de vivre! Et presque toujours c’était lorsqu’ils étaient le plus capables d’y rendre des services au public.

Dansereau a été l’un des derniers rédacteurs de la Minerve, mais non pas le moins capable. C’était une forte tête qui a fourni aux hommes publics de son temps des connaissances et des arguments d’une grande valeur. Il a été le confident de Cartier, l’interprète de ses pensées, de sa politique, le champion de ses projets, et l’ami, le conseiller de Chapleau dont il alimentait l’éloquence. Il n’avait pas la correction de langage de Fabre, de Dunn ou de DeCelles, mais sa mémoire était un véritable arsenal où ses amis politiques trouvaient les armes et les munitions dont ils avaient besoin pour combattre leurs adversaires. C’était un croyant sincère et ardent, mais sa théologie en matière politique lui permettait de faire et d’excuser bien des choses plus ou moins répréhensibles. C’était dans la vie privée un grand enfant d’une prodigalité et d’une générosité inépuisables, qui ne pouvait résister à la tentation d’acheter tout ce qui était beau et bon, sans s’occuper de savoir s’il serait capable de le payer.

Ce qu’il a dépensé dans certaines circonstances, pour recevoir ses amis, pour les amuser et les obliger, est incroyable. Aussi, il est mort pau-

vre. Il était constitué pour vivre cent ans, mais, comme la plupart des hommes de son temps, il avait un régime de vie déplorable. Par exemple, c’est la nuit, de minuit à quatre heures du matin, que, la plupart du temps, il faisait la plus grande partie de son travail. Un jour, je demandai à Laurier de me décrire l’apparence de Gladstone qu’il avait connu à Londres. “Regarde Dansereau, me dit-il, et tu auras une idée assez juste de l’extérieur de Gladstone, de sa stature» de sa forte charpente”.

Le Pays qui avait succédé à Y Avenir avait pour principal rédacteur Louis Dessaulles un homme de talent, instruit, à l’esprit philosophique, à la parole acerbe, agressive, champion intrépide, imprudent même des théories libérales les plus avancées, aimant la controverse religieuse et y déployant des connaissances peu ordinaires, mais puisées en grande partie dans l’encyclopédie. Il passa les dernières années de sa vie à faire des recherches scientifiques, à inventer quelque procédé chimique qui aurait refait sa fortune. Il mourut, comme bien d’autres, avant d’avoir pu obtenir le résultat final qu’il se disait toujours . près d’atteindre.

Alphonse Lusignan, l’un de nos meilleurs littérateurs, n’avait pas vingt ans lorsqu’il fut appelé à rédiger le Pays. Il avait beaucoup de talent et d’esprit, une verve endiablée, un style facile et correct, mais il était trop jeune et trop

enclin à dire ce qu’il pensait pour user de prudence et de modération, à une époque où les chefs du parti libéral tenaient à éviter les excès de langage qui leur avaient fait tant de mal et compromis leur avenir politique. Il appartenait à une famille de patriotes, son grand-père avait été tué à Saint-Denis.

C’était un garçon charmant, un compagnon aimable, généreux, capable de tout faire pour obliger un ami. Il renonça, lui aussi, au journalisme, pour exercer un emploi officiel à Ottawa où il mourut jeune encore, et sans avoir donné la pleine mesure de son talent.

Médéric Lanctôt, fils d’un patriote de 1837, né lorsque sa mère venait de voir son mari emprisonné, fut pendant quelque temps rédacteur au Pays et forma avec quelques jeunes conservateurs une alliance dans le but de combattre le projet de confédération. Il avait comme Lusignan une ardeur et une indépendance de pensée qui le portaient à l’exagération. Il écrivait avec une abondance de pensées et de raisonnements étonnante, avec une verve sarcastique inlassable et une virulence blessante souvent. Il tirait toujours à boulets rouges sur ses adversaires. C’était aussi un orateur populaire, dont l’éloquence produisait le plus grand effet sur la foule.

Malheureusement il manqua de patience et de persévérance; il voulait forcer les portes de la fortune et lorsqu’il entreprit de lutter contre

Cartier, il fut vaincu et n’eut pas la force de supporter la mauvaise fortune. Il partit pour les Etats-Unis où il végéta, revint au Canada, fut pendant quelque temps l’avocat et l’orateur favori de Hull, manqua là encore de patience et de modération, et finit par devenir traducteur ou plutôt reporter des débats du Parlement à Ottawa. Il mourut subitement au retour d’une visite à son ami Lusignan.

Etrange destinée d’un homme qui avait tous les talents requis pour jouer le rôle le plus brillant.

Parmi les journalistes qui furent mes contemporains, je ne dois pas oublier Joseph Royal et Cyrille Boucher qui furent deux des principaux fondateurs et rédacteurs de Y Ordre, journal indépendant qui eut son ère de popularité. Royal doit à la plume l'honneur d’avoir été gouverneur dans le Nord-Ouest. Il était au collège lorsqu’il commença à faire remarquer son talent d’écrivain., Ses articles dans Y Ordre lui acquirent une grande réputation. Il était considéré comme l’un des champions les plus habiles de ce qu’on appelait les bons principes et il exprimait ses opinions dans un langage agréable et modéré. Après avoir été gouverneur dans le Nord-Ouest, il revint à Montréal et termina sa vie en écrivant une histoire du pays depuis l’Union. C’est un excellent ouvrage qui mérite d’être lu par ceux qui veulent se renseigner sur cette époque intéressante.

Cyrille Boucher a eu pendant quelque temps la réputation de l’emporter sur les écrivains de son temps par la force de ses pensées, la vigueur et l’originalité de son style. Il avait une phrase nourrie, concrète, éloquente. On lui prédisait un avenir brillant, mais, comme tant d’autres, il perdit patience, se découragea, brisa sa plume et mourut jeune.

Royal et Boucher offraient un curieux contraste. Autant le premier était gai, sociable et enclin à jouir des bonnes choses de la vie, autant l’autre était sombre, taciturne et porté à voir tout en noir; on aurait dit qu’il portait le deuil des espoirs déçus.

Cléophas Beausoleil, qui était avocat et membre de la Chambre des Communes, fut aussi pendant quelque temps journaliste et un excellent journaliste à l’esprit pratique, au jugement sain ; il avait de fortes convictions religieuses et nationales. Il fut mon associé comme propriétaire et rédacteur du Bien Public. Lorsque nous fûmes obligés de cesser la publication de ce journal, afin de rester fidèles à notre programme de protection industrielle, il devint syndic officiel et se remit à l’exercice de sa profession d’avocat. Il mourut relativement jeune.

J’ai connu F.-X.-A. Trudel lorsqu’il rédigeait de 1880 à 1886 L’Etendard, 1’ organe alors de la fraction du parti conservateur qu’on désignait sous le nom de “Castor”. C’était un beau et

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