LOUIS-JOSEPH PAPINEAU
Le vingt-huit septembre était l’anniversaire de la mort de Papineau et le sept octobre courant était l'anniversaire de sa naissance. Le temps est donc bien choisi pour le rappeler au souvenir de ses compatriotes.
Un journal publiait, il y a déjà plusieurs semaines, sous la signature “Un vieux libéral”, un article dont le fond et 'la forme étaient excellents, mais injuste pour ceux qui, comme moi. n’ont cessé depuis Cinquante ans de rendre hommage à la mémoire des patriotes de 1837 et de Louis- Joseph Papineau spécialement. Il me mettait parmi ceux qui se rendent coupables d'indifférence à l’égard du grand tribun. Evidemment “Un vieux libéral” n’est pas aussi vieux qu’il le prétend, car s’il l’était, il saurait qu’en 1871, à une époque où il était difficile de faire l’éloge de Papineau et des Patriotes, surtout dans un journal comme U Opinion Publique, j’entrepris une campagne dans le but de les réhabiliter, de rappeler leur dévouement à la cause de la liberté, à la cause de la patrie canadienne. Il saurait que dans des livres et des journaux je n’ai cessé de dire, de répéter, qu’ils avaient droit à nos hom-
mages, à notre reconnaissance. Il saurait que plus d’une fois j’ai proclamé que Papineau méritait d’avoir un monument.
Le deux juin 1870, j’écrivais dans YOpinion Publique:
“M. Papineau achève sa course ; il disparaîtra, le dernier, de cette grande génération dont il a été l’astre le plus brillant. La mort le trouvera ce qu’il aura été pendant près d’un siècle; certains hommes ressemblent aux pyramides, rien ne peut les entamer”.
Quelques mois plus tard, il mourait, et je disais dans le même journal:
“Elle est éteinte cette belle intelligence qui a jeté tant d’éclat sur le nom canadien. On ne l’entendra plus cette voix éloquente dont les accents éveillèrent dans l’âme du peuple le patriotisme et l’espérance et firent trembler le despotisme. Il a cessé de battre ce cœur ardent qui sous les glaces de la vieillesse conservait encore la flamme des vertus civiques . . .
“Au premier glas qui annonça la fatale nouvelle, la patrie tressaillit dans son cœur; elle se transporta par la pensée dans cette douce retraite de Montebello qu’il a immortalisée; et là, dans une chambre tendue de noir, à demi éclairée par une pâle lumière, elle reconnut le corps
inanimé d’un de ses plus nobles enfants. Elle se rappela ce qu’il avait fait pour elle, pour son honneur, pour la liberté, et elle pleura.
“Elle se le représenta depuis le jour où il recueillit des mains tremblantes de son illustre père le drapeau national jusqu’à cette lugubre insurrection de 1837, et devant ces souvenirs glorieux elle voulut qu’il n’y eut place que pour le respect et l’admiration.
“Ses vœux furent exaucés.
“Des fleurs et des couronnes tombèrent de toutes parts sur la tombe de ce grand citoyen; des voix étrangères se mêlèrent aux voix de la patrie pour faire l’apothéose du défunt et le placer parmi les hommes qui ont honoré l’humanité par le patriotisme et l’amour de la liberté”.
Répéter tout ce que j’ai dit depuis cinquante ans pour recommander M. Papineau à l’estime et à la reconnaissance des Canadiens-français, serait trop long.
Quant à son monument, j’en ai souvent causé avec des amis, avec notre poète national Louis Fréchette spécialement, et nous aurions mis notre projet à exécution si certaines circonstances ne nous en avaient pas empêchés. Mais pourquoi les jeunes ne font-ils pas ce que les vieux ne peuvent faire? Qu’est-ce qui les empêche de rendre cet hommage à celui qu ils admirent tant avec raison? En attendant, grâce au zèle et au dé-
vouement de Mlle Augustine Bourassa, qui se donne tant de peine pour gilorifier la mémoire de son père et de son grand-père, j’ai pu mettre la main sur des documents précieux, des lettres spécialement écrites par M. Papineau, des Etats-Unis et d’Europe, de 1838 à 1845. Ces lettres jettent du jour sur certains faits et gestes de M. Papineau, qui ont été plus ou moins pervertis ou mal interprétés. Par exemple, on y voit que lorsqu’il quitta Saint-Denis, avant le combat, ce fut à la demande pressante de Wolfred Nelson et des chefs patriotes qui étaient d’avis qu’il pouvait être bien plus utile à la cause des patriotes aux Etats-Unis qu’au Canada, en sollicitant l’appui des autorités américaines, et c’est lorsqu’il constata qu’il n’y avait rien à espérer de ce côté-là qu’il s’opposa à la déplorable insurrection de 1838 organisée par Robert Nelson, et partit pour la France, dans le but d’intéresser le gouvernement de notre ancienne mère-patrie à la cause des patriotes. Là comme aux Etats-Unis, les hommes publics le traitèrent avec beaucoup de déférence et de sympathie, mais ne voulurent pas compromettre leurs relations avec l’Angleterre, en s’intéressant trop vivement aux affaires du Canada et spécialement au sort des Patriotes.
Tl donne des détails intéressants sur ses entrevues avec plusieurs des hommes les plus éminents de France et d’Angleterre qu’il apprécie d’une façon souvent piquante. Loin de la patrie
et de sa famille qu’il aime ardemment, il ne cesse de s’occuper de leur sort, de leur bonheur, elles sont l’objet de sa sollicitude, de ses inquiétudes, de ses conseils. Sa correspondance dénote un caractère sympathique, un cœur affectueux, une nature aimante, dévouée à son pays, à sa famille, à ses amis. Elle dénote aussi une âme profondément religieuse et respectueuse de la divinité, des commandements de Dieu et des œuvres de la religion. L’un de ses premiers soins, à Montebello, fut de construire une chapelle qu’il visitait souvent et où il aurait voulu que son corps fût déposé après sa mort. Dans l’une de ses lettres il demande à un ami de lui envoyer des chandeliers pour sa chère chapelle. Quoique porté vers la libre-pensée comme plusieurs des hommes de son temps, il avait le sentiment religieux de ses ancêtres, respectait, admirait même le zèle des prêtres et des religieuses pour la foi catholique.
Tous ceux qui comme moi l’ont connu et entendu ne peuvent oublier l’impression qu’ils en ont reçue. De tous les hommes publics que j’ai connus, celui qui, sous plus d’un rapport, lui ressemblait le plus était Laurier. Doués tous deux d’un extérieur empreint de noblesse, de dignité et de manières rappelant les grands seigneurs d’autrefois, ils n’en étaient pas moins démocrates de cœur et d’esprit, aimant le peuple et soucieux de son bonheur, de ses droits, de ses libertés.
Les historiens sont unanimes à déclarer que de 1810 à 1834 et même 1837, la conduite politique de Papineau a été admirable, irréprochable.
Que Papineau ait un monument ou non, il vivra dans l’Histoire où il sera au premier rang parmi les hommes qui ont illustré leur race.
Mais les deux Papineau, le père et le fils, devraient avoir un monument commun, car ils furent dignes l’un de l’autre et méritent d’être unis dans la même immortalité.
Il serait difficile de dire lequel fut le plus grand, a plus de droit à nos hommages, à notre reconnaissance.