UNE PAGE D’HISTOIRE
Lorsqu’on lit les mandements émis par Mgr Denault et par Mgr Plessis pour célébrer la victoire de Nelson sur la flotte française à Trafalgar, on ne peut s’empêcher, au premier abord, de trouver excessifs leurs sentiments de satisfaction et de réjouissance. Mais pour les apprécier justement et impartialement il faut tenir compte des circonstances :
“C’était à une époque où les esprits religieux et sages étaient encore sous l’influence de la terreur causée par les excès, par les crimes des hommes de 93. Le récit que faisaient de ces crimes, de ces atrocités, des prêtres venus ici pour échapper aux fureurs révolutionnaires, intensifiait naturellement les sentiments d’horreur de la population et du clergé.
La défaite de la flotte française à Trafalgar fut considérée comme un coup mortel porté au gouvernement qui, à leurs yeux, continuait l’œuvre de la révolution. Et puis, il ne faut pas oublier que c’était le temps où Mgr Plessis travaillait avec un zèle admirable à obtenir des concessions nécessaires à la liberté de l’Eglise du Canada.
On trouve dans le mandement émis par ce grand évêque en 1805 les raisons pour lesquelles il crut devoir induire la population à se réjouir de la victoire des Anglais.
Après avoir fait l’éloge de la France d’autrefois, il dit :
“Telle était autrefois la France quand nous l’avons connue, chère à ses enfants, formidable à ses ennemis, attachée à sa religion, respectée par toutes les nations du monde. Ne méritaitelle pas, par tous ces titres, les regrets que vous avez exprimés en vous en séparant et les généreux efforts que vous avez faits pour vous maintenir sous sa domination?
“Mais depuis, quels changements!”. . . .
Il fait alors un tableau saisissant, dramatique de la situation faite à la France par la Révolution.
“Révolution sanguinaire, dit-il. Elle a commencé par le feu, continué par les massacres, inventé pour les accélérer, un nouvel instrument de supplice. Que de têtes, hélas ! en ont été les malheureuses victimes !”
Il parle du massacre des nobles, des prêtres et de l’exécution du meilleur des rois et continue:
“Révolution sacrilège. Les lieux de piété profanés, les monuments de la religion mis en piè-
ces, les prêtres égorgés auprès des autels qu’ils voulaient défendre; le culte divin anéanti; les S. S. Mystères foulés aux pieds; l’idole placée dans le temple du vrai Dieu ; les vierges saintes chassées de leurs asiles chéris, etc., etc.
Il fait ensuite l’éloge du régime anglais dans • les termes suivants.
“Entendez-vous parler depuis près de quarante ans de conquêtes, de ces tailles, de ces impôts, de ces capitations multipliées sous lesquelles gémissent tant de nations, de ces réquisitions arbitraires de sommes immenses qu’un vainqueur injuste impose fièrement à de malheureux conquis, etc.”
J’appelle l’attention des lecteurs, de ceux spécialement que le problème de notre participation aux guerres de l’Angleterre inquiète avec raison' sur les paroles suivantes :
“Vous a-t-on depuis la conquête, assujettis au service militaire, obligés de laisser dans 1 indigence vos femmes et vos enfants pour aller au loin attaquer ou repousser l’ennemi de l’Etat? Avez-vous contribué le moins du monde aux frais de la guerre dispendieuse que la Grande- Bretagne soutient depuis près de six ans. L’Europe presque entière est livrée au fer, au feu, au
carnage, les plus sacrés asiles sont violés, les vierges déshonorées, les mères, les enfants égorgés. Vous en apercevez-vous et ne peut-on pas dire qu’au plus fort de la guerre vous jouissez des avantages de la paix?” ....
Voilà, il faut l’avouer, des paroles, des sentiments qui n’ont pu manquer de faire impression sur la population et qui encore maintenant peuvent servir d’arguments à ceux qui croient et disent que notre participation à toutes les guerres de l’Angleterre devient un danger pour le Canada.
Si, selon Mgr Plessis, être exempt des maux de ces guerres était un si grand bienfait et une raison d’être loyal à l’Angleterre, il devrait en être ainsi maintenant.
On désirerait voir dans le mandement de Mgr Plessis moins d’enthousiasme pour le régime anglais, à une époque où il était si peu sympathique aux droits et réclamations des Canadiens-français, et on aimerait aussi y voir moins de ressentiment contre la France, mais on y trouve l’explication des sentiments et de la conduite du clergé.
Il est évident que les horreurs de la révolution française et le besoin de se concilier les sympathies des autorités anglaises inspirèrent les paroles et la conduite des chefs de l’Eglise du Canada. F histoire nous apprend que grâce, sans doute,
à l’expression de ses sentiments de loyalisme, grâce à une diplomatie remarquable, Mgr Plessis gagna le bon vouloir et la sympathie des autorités anglaises et obtint les concessions les plus favorables, les plus utiles à la religion catholique.
Afin de porter un jugement sage et juste sur les actes des chefs de l’Eglise et de l’Etat, il faut se reporter à l’époque où ils vivaient, et connaître les motifs de leur conduite. C’est le seul moyen de leur rendre justice et d’empêcher, en tout cas, qu’on ne les traite trop sévèrement.