LA MINERVE
La Minerve a été pendant cinquante ans l’organe autorisé de nos hommes publics les plus éminents, depuis Papineau, La Fontaine et Morin, jusqu’à Cartier et Chapleau. Fondée par Ludger Duvernay pour défendre la politique de Papineau et des patriotes qui, dans l’Assemblée législative luttaient pour la conquête de nos libertés politiques, elle a fourni une carrière intéressante et utile. C’était le journal favori de nos pères; on le lisait en famille; ses opinions religieuses et politiques étaient celles de la grande majorité des Canadiens-français. Pour la fonder et la maintenir, Duvernay avait accompli des
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prodiges d’énergie et de dévouement. Plus d’une fois il avait eu recours à des amis afin de pouvoir payer ses employés qui l’auraient abandonné s’ils n’avaient pas été convaincus qu’il était aussi pauvre qu’eux-mêmes.
M. Jean-Baptiste Rolland, le fondateur de la maison et de la grande manufacture de papier qui porte son nom, nous amusait beaucoup en nous racontant les tribulations de ce pauvre M. Duvernay. C’est à son service et en commençant par exercer les fonctions les plus humbles qu’il fit l'apprentissage du métier d’imprimeur. Il disait que la Minerve, dans les premières années de son existence, n’avait que quelques centaines d’abonnés, dont un bon nombre se faisaient tirer l’oreille avant de payer leur abonnement; sa rédaction et son impression ne coûtaient presque rien et cependant, tous les samedis, on se demandait si elle paraîtrait, la semaine suivante. Il disait que pendant quelque temps, afin d’être sûr d’avoir ses employés le lundi, il les enfermait, le samedi soir, dans une des pièces de son établissement, avec tout ce qu’il fallait pour les nourrir. Il ajoutait que plus d’une fois il avait été obligé de composer et imprimer seul le journal et même de le porter aux abonnés de la ville.
Emprisonné en 1837, Duvernay fut obligé de suspendre la publication de son journal, et lorsqu’il le ressuscita, quelques années plus tard, grâce à la générosité de quelques amis, ses anciens abonnés furent heureux.
A la mort de Duvernay, la Minerve passa entre les mains de ses fils, et l’aîné, le “beau” Napoléon, en prit la direction. Sa situation financière s’était améliorée; elle avait plus d’abonnés et d’annonces, ainsi que le patronage important du gouvernement. Mais Napoléon Duvernay n’avait pas l’esprit d’économie de son père ; c’était un aimable et joyeux garçon, généreux, hospitalier, aimant tout ce qui peut rendre la vie agréable. Il avait son domicile dans l’établissement où la Minerve était imprimée sur la rue Saint- Vincent. C’est là que presque tous les soirs, de nombreux amis, dont plusieurs étaient des libéraux, se réunissaient et s’amusaient, jusqu’aux petites heures.
En 1862, j’étais assistant-rédacteur de la Minerve, et c’est moi qui, le soir et même la nuit, corrigeais les épreuves et rédigeais les faitsdivers. Combien de fois après minuit, j’ai entendu les éclats de rire, le bruit des assiettes, le cliquetis des verres, les chants joyeux, la voix superbe du capt. Fortin, l’ami intime de Napoléon.
Un jour, en 1858, j’étais avec mon père dans le magasin de M. Mussen, situé sur la rue Notre- Dame, à l’encoignure de ce qui était autrefois la Côte Saint-Lambert. Soudain, mon père me dit. “Tiens, regarde passer les trois plus beaux hommes de Montréal ’. Ils étaient vraiment superbes; c’était le capt. Fortin, Napoléon Duvernay et Joseph Papin.
A la mort de Duvernay, la Minerve passa en plusieurs mains et après des tribulations sans nombre, finit par disparaître, au grand regret des conservateurs dont elle était l’Evangile politique. Elle paraissait tous les jours depuis plusieurs années et, à cette époque, un journal quotidien ne pouvait vivre sans le patronage ministériel. Or, lorsque le parti libéral arriva au pouvoir, inutile de dire qu’elle fut privée de ce patronage. La mort du journal fondé par le patriote Duvernay fut considérée un signe frappant de la décadence du parti conservateur que l’exécution de Riel avait démoli.
J’ai déjà parlé dans la Presse de quelques-uns des rédacteurs défunts de la Minerve. Mais il en est plusieurs autres que je n’ai pas nommés, exemple: Raphaël Bellemare, Wilfrid Marchand et Alphonse Nantel.
M. Nantel appartenait à une brave et honnête famille de cultivateurs, remarquable par ses vertus et ses qualités morales, par la solidité du jugement, la perspicacité de l’esprit et la force de caractère. Elle est un exemple frappant de la puissance de l’énergie, de l’amour du travail, de la persévérance. Le Nord, il faut le reconnaître, possède un grand nombre de ces familles vigoutingués, de prêtres et de citoyens qui nous font
honneur. Au séminaire de Sainte-Thérèse appartient, en grande partie, le mérite d’avoir formé ces hommes et il continue de poursuivre avec un zèle admirable le but de son généreux fondateur.
C’est là que l’honorable Alphonse Nantel et ses frères, l’abbé Nantel, qui devint le supérieur si distingué de ce séminaire, et M. Bruno Nantel, ont fait leurs études avec tant de succès.
M. Nantel a été avocat, député, ministre et même il aurait pu devenir premier ministre, si par délicatesse et dans l’intérêt de son parti, il n’avait pas cru devoir s’effacer devant M. Flynn en 1896. Mais il a été avant tout journaliste; il avait beau se rendre coupable parfois d’infidélité envers la presse, il finissait par retourner à ses anciennes amours et reprendre sa bonne et forte plume. Pourtant cette noble passion lui a coûté cher et causé bien des ennuis; si elle ne l’a pas ruiné complètement, c’est grâce à l’esprit pratique et prudent de Mme Nantel qui mettait un frein aux prodigalités de son mari. Tl est opportun de dire que M. Nantel était membre du bureau de direction de la Compagnie du chemin de fer du Nord, et que lors de la vente de ce chemin à la compagnie du Pacifique, il reçut comme les autres directeurs une somme d’argent assez considérable. Il disait qu’il se croyait obligé de con-
sacrer à la politique ce qu’elle lui avait donné. Son ami Chapleau fut moins scrupuleux ou plus prudent, il sut garder ce que la politique lui avait procuré, ce qu’il obtint par l’entremise de Sénécal de la vente du chemin. Dansereau toujours moins prudent, prêta sa part à Sénécal, qui la perdit dans ses fameuses spéculations avec tout ce qu’il possédait lui-même.
Acheter des journaux, à cette époque, n’était pas une spéculation très avantageuse; c’était un moyen infaillible de se ruiner. Or, M. Nantel acheta tour à tour presque tous les journaux de l’époque: le Nord, la Presse et le Monde, dont il fut peu de temps propriétaire, et il ressuscita la Minerve morte depuis quelques années. Cette résurrection lui coûta une quarantaine de mille piastres. Il rédigea tous ces journaux avec un talent incontestable. Ses études sérieuses et variées, sa connaissance de l’Histoire, de l’économie politique et même de la théologie, une dialectique vigoureuse, une argumentation serrée et une excellente mémoire en faisaient un journaliste remarquable, un lutteur redoutable dans la presse et les assemblées publiques, dans le Parlement.
Comme tous les hommes à convictions profondes, au tempérament vif, à la volonté forte, son premier mouvement était parfois rude et sa parole ironique, mais sa bonté naturelle prenait vite le dessus. Sous un extérieur froid et appa-
remment indifférent, il cachait une âme chaude, généreuse, sympathique et sensible aux misères humaines. L’argent qu’il ne dépensait pas à acheter des journaux, lui servait à exercer l’hospitalité, à recevoir à sa table ses nombreux amis. A l’exemple de Chapleau, il recherchait ceux dont l’esprit jovial l’amusait et réjouissait ses convives; exemple: le spirituel et fantasque Faucher de Saint-Maurice à qui il pardonnait de lui faire payer les dîners auxquels il l’invitait. J’ai déjà dit que Faucher ne se gênait pas de jouer ce tour à ses amis, même à DeCelles. Nantel a été l’ami dévoué et le confident de Chapleau qui l’aimait et le conseillait souvent.
J’ai parlé de son érudition, elle lui permettait de traiter tous les sujets avec une abondance de pensées et de raisonnements dans un français correct, classique et grammatical. Pourtant, il écrivait rapidement et avec une facilité étonnante, d’un seul jet. Ses discours comme ses écrits et ses actions dénotaient un esprit essentiellement chrétien, national et philosophique.
Mais l’objet favori de ses études et de ses travaux était la colonisation dont il fut toute sa vie l’avocat, le champion ardent, infatigable.
Ami et disciple bien-aimé du patriote curé Labelle, il ne cessa dans la presse, dans la Chambre et dans les divers cabinets dont il fit partie, de favoriser les projets de cet apôtre de la colonisation, et leurs efforts communs ont eu pour effet
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de faire surgir dans le nord de notre province de nombreuses paroisses. Elle est belle cette région du nord avec ses montagnes pittoresques, ses lacs innombrables; il est difficile de trouver dans le monde entier une nature plus grandiose, mais le défrichement y est pénible, la culture souvent ingrate, et j’ai plus d’une fois entendu demander pourquoi le curé Labelle n’avait pas choisi pour exercer son zèle, des régions plus favorables à la colonisation, moins dures aux défricheurs.
A cette question il répondait en disant que ce territoire serait plus tard la Suisse du Canada, un réservoir de vigueur physique, morale, intellectuelle, de principes sains, de bons sentiments et de vertus solides; que les hommes en venant de partout chercher la santé y apporteraient la fortune, et que d’ailleurs l’élevage du bétail joint à la culture de la terre y serait un élément puissant de prospérité.
C’était aussi l’opinion de M. Nantel qui ne cessait de répéter que l’avenir de la province de Québec était dans la colonisation, dans le défrichement et la culture de la terre. L’un de ses bonheurs était de parcourir avec le curé Labelle les régions nouvellement ouvertes à la colonisation, de visiter les courageux défricheurs, de les encourager, de s’enquérir de leurs besoins. Ce qu’il a écrit sur la colonisation formerait plusieurs volumes. Sa grande préoccupation était de concilier les intérêts du colon avec ceux du
marchand de bois dont les droits acquis ont toujours été une source d’embarras et de complica- ■ tions. Peu de temps avant sa mort, ses derniers articles dans la Presse furent consacrées à l’œuvre nationale dont il avait tant à cœur le succès.
Une longue et cruelle maladie l’a empêché pendant vingt ans de donner la pleine mesure de son talent et de son activité intellectuelle, mais je ne pouvais parler des hommes qui ont illustré la presse canadienne sans mentionner celui qui lui a donné le meilleur de sa vie et de sa fortune, celui qui a été l’un des journalistes les plus érudits, les plus laborieux, et les plus complets de son temps.
Il est mort, à l’âge de 57 ans, laissant une femme estimée de tous ceux qui la connaissent, et deux filles, dont l’une a épousé un Parisien aussi estimable et honorable que riche, et l’autre M. Athanase David.