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LE CURE LABELLE

Je vis et remarquai pour la première fois le curé Labelle en 1850, au séminaire de Sainte- Thérèse, dans un drame où il représentait Louis XVI. On ne pouvait faire un meilleur choix, car quoique à peine âgé de seize ans, il était déjà gros et grand et d’un extérieur imposant. Lorsque je le connus plus tard, je fus d’avis qu’à la place de l’infortuné Louis XVI, il ne se serait pas laissé dépouiller de sa couronne et guillotiner sans se défendre. En effet, sous des dehors qui dénotaient la bienveillance et la bonté, se dérobait une énergie remarquable, une volonté qu’aucun obstacle ne pouvait détourner de son but. Combien de fois je l’ai entendu dire à des amis peu confiants dans l’avenir des paroisses qu’il fondait dans le Nord: “Vous ne savez pas ce que vous dites, le Nord sera le paradis de la province, on viendra de partout y chercher la santé, en admirer la nature grandiose, et dans les endroits où la culture sera peu fructueuse, l’élevage du bétail y fera vivre ses habitants’’. Il a fallu du courage aux premiers colons pour s’y établir et un bon nombre n’ont pu résister au désir de chercher des terres plus fertiles, un climat moins rigoureux. Mais, grâce aux chemins de fer, aux bonnes routes et aux progrès du tou-

risme, des milliers de personnes se dirigent tous les ans vers ces contrées pittoresques pour y chercher Ici santé et en admirer les beautés naturelles. Le temps donne de plus en plus raison au curé Labelle et justifie en grande partie ses prévisions; sur le flanc des montagnes, sur les bords des lacs innombrables de ce territoire, l’on voit s’élever des villages charmants, embellis par les jolies résidences que les gens des villes y construisent. Ceux qui ont vu Sainte-Agathe, il y a cinquante ans, ne la reconnaissent plus. Le Nord, qui déjà nous a donné tant d’hommes remarquables, de prêtres et de citoyens distingués, sera de plus en plus un réservoir de force morale et physique.

Lorsque le curé Labelle fut nommé sousministre de l’Agriculture, je 'fus du nombre des députés qui trouvaient l’aventure hardie, téméraire même, dangereuse pour son prestige et plus ou moins contraire aux opinions de ceux qui ne croyaient pas opportun de mêler trop intimement les prêtres aux activités d’un monde où l’esprit de parti et l’intrigue jouent un si grand rôle, un rôle souvent plus ou moins délicat. Nous en fîmes l’observation à Mercier, qui nous dit, avec la petite voix et l’air demi-souriant et demiironique qu’il savait prendre dans certaines circonstances: “Ne pensez-vous pas, mes amis, que cette nomination va être utile à la province, à la colonisation que vous avez tant à cœur, et qu’elle

prouvera que les libéraux ne sont pas, ainsi qu’on le prétend, les ennemis des prêtres? Quant aux inconvénients que vous signalez, le curé Labelle est assez fort, assez intelligent pour en neutraliser le danger”.

Il est certain que la nomination du curé Labelle a eu quelques-uns des effets prévus par Mercier, mais je ne suis pas prêt à dire qu’à certains points de vue, l’expérience n’a pas justifié plusieurs de nos prévisions et démontré que le curé Labelle aurait mieux fait d’exercer son action patriotique en dehors de la politique active, sans mettre son prestige au service d’un parti. C’est ce que disaient les conservateurs et ce que pensaient les autorités ecclésiastiques.

Ce grand et gros homme, qui portait allègrement ses trois cents livres, avait le teint frais et rose d’un enfant, de même qu’il en avait la naïveté, les allures joviales et les boutades originales. Il parlait fort et beaucoup, avec une abondance de pensées et de réflexions remarquables par le bon sens, avec une franchise de bon aloi, et souvent avec une gaieté communicative. Dans la chaire comme à la tribune, son éloquence, forte, robuste, massive comme son corps, plaisait au peuple.

Il pouvait dire de grosses vérités sans offenser les personnes auxquelles il s’adressait, car elles savaient que leur intérêt seul inspirait ses paroles. A Paris, en France comme au Canada,

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sa rondeur, ses allures familières, sa parole chaude, énergique, ses observations piquantes, ses tirades patriotiques, éloquentes, ses réflexions parfois philosophiques et pleines de bon sens, amusaient et intéressaient ses auditeurs, et il ne manquait jamais l’occasion de les intéresser à la colonisation de son pays, à l’œuvre qui était l’objet constant de ses travaux, de son dévouement. Son esprit actif et fertile inspirait ses paroles et lui procurait les moyens d’assurer le succès de ses idées, de ses projets.

Dans le temps où il s’occupait si activement de la construction du chemin de fer du Nord et s’efforçait de décider la ville de Montréal à souscrire une somme d’un million pour cette entreprise, il eut une idée géniale qui fit sensation. C’était pendant l’hiver, et l’hiver, cette année-là, fut sévère, le froid rigoureux, beaucoup de familles pauvres souffraient, car le bois et le charbon étaient chers. Alors, un jour, un spectacle étrange émut la population de Montréal : le curé Labelle entrait dans la ville à la tête de deux cents voitures chargées de bois de chauffage qu’il venait offrir à la municipalité pour les pauvres. Inutile de dire que son offre fut acceptée avec reconnaissance et qu’il ne manqua pas de dire qu’il avait voulu donner une preuve de ce que le Nord pourrait faire pour Montréal si on le reliait à cette ville par un chemin de fer. Le million fut voté. La question de ce chemin de fer

l’absorbait tellement qu’elle lui donnait des distractions amusantes. Ainsi, on rapporte qu’un jour, pendant le carême, voulant inviter ses paroissiens à faire les stations du chemin de la croix, il leur dit : “Mes frères, vendredi prochain, nous ferons nos stations de chemin de fer“. A propos de ses distractions, on en racontait de bonnes. Par exemple, Bergeron racontait que l’ayant invité à dîner au restaurant si populaire alors de Mme Dupérouzel, ils se mirent à table et le curé Labelle commença à manger et à parler presque sans interruption. Ils avaient mangé copieusement et pris quelques verres de bon vin, lorsque d’autres clients du restaurant arrivèrent, s’assirent à la même table et se firent apporter divers plats. Le curé, tout en parlant, les regardait manger. Soudain, s’adressant à la jeune fille qui les servait, il dit : “Dis donc, la petite, pourquoi ne m’apportes-tu pas quelque chose à manger, j’ai faim, moi aussi”. La jeune fille n’osa pas lui dire qu’elle l’avait déjà servi, et Bergeron, souriant, lui fit un signe qu’elle comprit. Elle partit, revint avec un plat chargé de mets succulents, et le curé recommença à manger en continuant de parler, au grand amusement des personnes présentes.

Il faut dire que s’il parlait beaucoup, il ne mangeait pas moins; il avait un fort appétit et son gros corps exigeait une nourriture abondante. Mais il avait un défaut qui causait des ennuis

aux grands personnages qui l’invitaient souvent à dîner, tels que les Chapleau et les Mercier, qui étaient ses amis intimes, sa toilette était le dernier de ses soucis, et sa bonne mère, qui en avait soin comme d’un bébé, ne cessait de le brosser de la tête aux pieds et de lui faire des recommandations qui n’avaient pas grand effet.

Les histoires de Bergeron l’amusaient beaucoup et le faisaient rire à gorge déployée, d’un gros rire bruyant, retentissant. Le fait est qu’il aimait la compagnie des gens d’esprit et ne refusait jamais de dîner avec eux afin de joindre le spirituel au temporel, l’utile à l’agréable.

Parmi ces gens d’esprit il y en avait un auquel il voulut rendre service en faisant usage de son talent d’écrivain dans l’intérêt de la colonisation. Il le chargea d’écrire dans les journaux et de publier même une brochure en faveur de son œuvre favorite. Je veux parler d’Arthur Buies, dont il fit son ami, son compagnon de voyage et un apôtre comme lui de la colonisation. Or, Buies avait publié la Lanterne, journal peu orthodoxe, et il avait la réputation d’être un libre-penseur avéré. Le curé Labelle savait qu’on trouvait un peu étranges ses relations avec Buies, mais il crut et dit qu’en employant Buies, qui était pauvre, à faire un travail utile à la province, il faisait une bonne œuvre et que les bons procédés auraient un bon effet sur son esprit indépendant et frondeur. L’espoir et le désir du bon curé ne furent pas déçus: Buies jugea sage de respecter

et même de pratiquer la religion de son bienfaiteur.

Le monde où il vivait lui donnait souvent l’occasion de rectifier des opinions et des sentiments erronés touchant la religion et la morale, et il savait en profiter, car sa foi était forte, active, et il avait pour la défendre des arguments d’une logique puissante. Il aimait le badinage, les conversations joviales, mais pourvu que ce ne fût pas aux dépens de la religion et de la morale. Plein de mansuétude pour les humbles, pour les pécheurs, il avait des mots cinglants à l’adresse des incroyants orgueilleux. Il était lui-même resté humble, en dépit des éloges et de l’admiration dont il était l’objet. Un jour, il disait à quelqu’un qui le complimentait : “Assez ! Assez ! la flatterie fait pousser sur la tête des plumes de coq”. C’est le temps de dire qu’aux convictions les plus profondes il joignait une piété ardente et savait concilier ses nombreuses occupations avec ses devoirs religieux et les exigences du sacerdoce.

En résumé, le curé Labelle fut l’une des personnalités les plus brillantes et les plus actives de son temps, un type parfait de patriote canadien, du prêtre dévoué à toutes les bonnes causes, à toutes les œuvres utiles à sa province, à ses compatriotes. La paroisse dont il fut l’enfant le plus remarquable a raison d’honorer sa mémoire et de commémorer son souvenir par l’érection d’un monument digne de lui.

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