LES FAMILLES REMARQUABLES
Il est des familles où le talent légal se transmet de père en fils, qui ne cessent de produire des générations de juges, d’avocats et de notaires. La famille Taschereau est un exemple frappant de la vérité de cette assertion. On y compte une demi-douzaine de juges, une douzaine d’avocats ou de notaires et la chaîne n’est pas brisée; elle a donné à l’Eglise du Canada un cardinal dont le talent et la vertu étaient admirés.
J’ai souvent parlé de sir Aimé Dorion qui fut pendant longtemps chef du parti libéral, ministre de la Justice et juge en chef. Il eut comme
associé son frère Wilfrid Dorion dont le dévouement lui fut si précieux, un avocat de grand talent, orateur populaire dont les foules aimaient entendre la voix puissante et la parole énergique. Wilfrid avait peut-être plus de talent que son frère aîné, un esprit plus vif, plus brillant, mais moins sérieux, moins studieux. Gai, jovial et bienveillant, il avait beaucoup d’amis et ne passait pas son temps constamment, comme son frère, dans l’étude, dans la lecture des livres de droit ou de philosophie. C’était sur les hustings un rude jouteur, mais sachant rester digne et courtois même dans ses philippiques les plus enflammées. Beaucoup plus fortement constitué, plus vigoureux que son frère Aimé, il mourut beaucoup plus jeune, peu de temps après avoir été nommé juge. Ce fut une perte pour la magistrature. Le populaire Jean-Baptiste Dorion surnommé L’Enfant terrible, était le frère de ces deux hommes remarquables. Frêle comme un roseau, d’apparence maladive, il eut pendant longtemps l’air d’un enfant, mais c’était un enfant terrible par la vigueur de sa plume et de sa parole, terrible dans une assemblée publique. Un prêtre éminent, ancien curé de Cliamplain, je crois/appartenait à cette famille distinguée. L’hom Juge Achille Dorion est le fils du juge Wilfrid et prouve que le talent légal n’est pas éteint dans la famille.
La famille Geoffrion est aussi une famille d’avocats et de notaires. Félix Geoffrion fut pendant longtemps l’un des notaires les plus habiles du pays, un orateur puissant, un adversaire redoutable dans les assemblées publiques. Député, ministre, il fit preuve dans l’exercice de toutes ses fonctions publiques de jugement et de clairvoyance. Il eut pour fils Alphonse Geoffrion, l’un des membres les plus populaires, les plus habiles du Barreau, à la parole hardie, vigoureuse, pittoresque parfois, un homme d’esprit, dont les bons mots et les réparties originales amusaient même les juges. Franc, rude même parfois, disant ce qu’il pensait sans s’occuper des conséquences. Il n’en était pas moins le meilleur des hommes, l’ami le plus généreux. Il fut député, ministre même malgré lui, seulement pour obliger Laurier; mais Geoffrion dans la politique était un oiseau en cage, un poisson hors de l’eau. Le palais de Justice était le théâtre où se manifestaient dans tout leur éclat ses brillantes facultés. Il épousa l’une des filles de sir Aimé Dorion. Lorsqu’on lui demandait comment M. Dorion si grave, si sage, avait pu se décider à lui donner sa fille bien-aimée, il répondait; “Il aime les contrastes et mes plaisanteries paraissent l’amuser”.
De fait, M. Dorion aimait beaucoup son gendre, dont l’esprit étourdissant et la verve inlassable le forçaient à oublier les graves problèmes qui hantaient constamment son esprit.
M. Aimé Geoffrion son fils, petit-fils de sir Aimé Dorion, a de qui tenir et donne depuis longtemps déjà des témoignages éclatants du talent légal que deux familles lui ont transmis. Il aurait pu être juge et le sera quand il le voudra, lorsqu’il se décidera, à l’exemple du juge Rinfret, à abandonner sa riche clientèle, dans l’intérêt de la société, de la magistrature.