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RICHES ET PAUVRES

M. Francq dénonce, dans le Monde Ouvrier , les extravagances et les dépenses folles de certaines gens, pendant que tant d’hommes, de femmes et d’enfants souffrent et manquent des choses les plus nécessaires. Il donne comme exemples les femmes, les jeunes filles qui paient de trente à cinquante piastres pour se faire friser, lorsque des centaines, des milliers de pères de famille n’ont pas les moyens de nourrir, de vêtir et de loger d’une façon convenable leurs enfants. Il parle de l’effet que doit produire sur ces pauvres gens la comparaison qu’ils ne peuvent manquer de faire entre leur sort et celui des riches. “Les uns ont trop, dit M. Francq, et les autres pas assez; l’on me dira peut-être que cela a toujours été ainsi et que cela sera toujours”. M. Francq ajoute qu’il ne peut en être toujours ainsi et qu’un jour viendra où ces différences sociales monstrueuses disparaîtront.

Oui, il en a toujours été ainsi, et l’Histoire nous apprend que les souffrances des prolétaires, des pauvres de notre temps sont loin d’être ce qu’elles étaient autrefois, et on se demande comment les peuples ont pu pendant si longtemps souffrir les abus monstrueux du pouvoir et de la richesse. Malheureusement, il a fallu, pour dé-

truire ces abus et réformer l’ordre politique et social, des révolutions sanglantes et passer d’un despotisme à un autre souvent plus cruel, parce que, dans ces temps de troubles et d’agitations, les éléments les plus pervers finissent par dominer et imposer les doctrines les plus funestes. Ce qui se passe en Russie en fournit la preuve éclatante. Toutefois, le règne des rêveurs et des violents dure peu de temps et de ces perturbations politiques et sociales il reste un progrès, une amélioration du sort des peuples.

Il est incontestable que les conquêtes de la liberté ont rendu impossible la tyrannie des rois et des nobles, mais dans l’ordre social il reste beaucoup à faire, et les philanthropes comme les agitateurs socialistes auront beau faire, ils ne réussiront pas à mettre fin complètement aux maux de la société, à rendre tous les hommes heureux. Le Christ l’a dit: “il y aura toujours des pauvres parmi vous”, et il aurait pu ajouter que l’égalité est un rêve dont la réalisation sera impossible aussi longtemps que les hommes naîtront inégaux par l’esprit et le caractère, par leur organisation physique, aussi longtemps qu’il y aura des forts et des faibles, des laborieux et des paresseux.

S’ensuit-il que les ouvriers ne doivent pas chercher à améliorer leur sort? Non, pourvu qu’ils évitent le danger qu’on a tant raison de redouter, pourvu qu’ils ne prêtent pas l’oreille

aux théories fallacieuses des démagogues, dont le but est de démolir les principes fondamentaux de la société. S’ensuit-il que les hommes d’Etat et les capitalistes doivent rester sourds à leurs justes demandes, à leurs plaintes? A quoi sert, disent-ils parfois, de chercher à les satisfaire? ils ne tiennent pas compte de ce que l’on fait pour eux, plus ils obtiennent ce qu’ils désirent, plus ils deviennent exigeants. Mais il y a parmi eux des éléments raisonnables dont il est bon, utile, nécessaire même, de fortifier l’influence. Et puis, le vieux proverbe : “Fais ce que tu dois et advienne que pourra” est toujours vrai. Lorsque les hommes d’état et les capitalistes auront fait ce qui est juste et raisonnable, ils pourront compter sur l’appui du peuple et rejeter la responsabilité des menées séditieuses et des perturbations sociales qui menacent plus que jamais de bouleverser le monde.

Il faut reconnaître que les hommes d’Etat font bien tout ce qu’ils peuvent pour améliorer le sort du prolétaire, de l’ouvrier, et pour accroître leur influence, à tel point que partout les parlements et les gouvernements seront bientôt à leur merci, et Dieu sait ce qui arrivera alors, car, comme toujours, les démagogues, les violents seront maîtres de la situation. Pourquoi faut-il que rien de bon, d’utile au bonheur des hommes ne puisse se faire sans douleur, sans souffrance, sans révolutions sanglantes ?

En attendant, les capitalistes de l’Angleterre, ses princes et ses lords devraient faire un étalage moins provoquant de leurs richesses, consentir à une répartition raisonnable de leurs biens, de leurs immenses propriétés, et renoncer à des privilèges exorbitants. Ee fait est que partout les capitalistes ne devraient reculer devant aucun sacrifice, aucune réforme, afin de faire disparaître ou, au moins, d’amoindrir les sentiments de haine et de jalousie que leur conduite provoque trop souvent dans les classes qui peinent et souffrent.

M. Francq a raison de dire que trop d’hommes ont plus qu’il ne faut et trop pas assez. Dans une société vraiment chrétienne, cette disproportion déplorable ne devrait pas exister, on ne devrait pas y voir tant de richesses colossales à côté de tant de misères déplorables, tant de gens qui se tuent à trop manger et boire à côté de miséreux qui meurent de faim. Si la charité et la piété ne leur disent rien, leur intérêt devrait leur inspirer les moyens de se faire pardonner leur richesse et d’éviter des comparaisons dont les démagogues savent faire un usage dangereux.

Au Canada, heureusement, dans la province de Québec spécialement, la répartition des biens de ce monde est moins injuste que partout ailleurs, et les démagogues, les prédicants de doctrines pernicieuses ont moins de chance de se faire écouter, mais des communistes, des étran-

gers souvent, sont à l’œuvre et ils cherchent à introduire ici leurs doctrines subversives. On refuse quelquefois d’admettre au Canada, ou on croit devoir renvoyer ce qu’on appelle les indésirables. Eh bien, s’il est des indésirables dangereux, ce sont ces communistes, et le gouvernement devrait les considérer comme tels; il ne devrait pas attendre pour sévir contre eux qu’ils aient empoisonné notre population.

Mais les gouvernants, comme les capitalistes, comme les ouvriers raisonnables eux-mêmes, ne semblent pas prévoir ce que l’avenir nous réserve, à savoir le règne des destructeurs de toute autorité, de tous principes religieux, sociaux et politiques.

Les capitalistes de l’Europe et même de l’Amérique ne doivent pas hésiter à sacrifier une bonne partie de leurs biens au soulagement des misères de l’humanité, afin d’empêcher que le tout leur soit enlevé, comme en Russie. C’est ce que font aux Etats-Unis les Rockefeller, les Carnegie et plusieurs autres millionnaires. Je viens de lire dans un journal que Rockefeller a déjà donné cinq cents millions de piastres pour toutes sortes de bonnes œuvres. Il est vrai qu’il lui en reste plus que le double, mais l’exemple donné par ces grands capitalistes devrait être partout suivi. Il y a tant de souffrances dans le monde, il y a tant de misères dignes de pitié, de sympathie!

AU SOIR DË UA Vl£

Je suis toujours porté, lorsque je traite ce sujet, à parler d’une classe qui se plaint peu et souffre en silence: c’est la classe des commis, des petits employés dont les salaires sont insuffisants, surtout lorsqu’ils sont pères de famille, de nombreux enfants. Les gouvernements, les conseils municipaux, les grands industriels et marchands devraient tenir compte des besoins de ces bonnes gens et leur donner des salaires raisonnables qui leur permettent de vivre, de vêtir, loger et instruire leur enfants ! Que de souffrances et de privations dans ces familles ! On entend quelquefois des hommes importants, qui souvent vivent aux dépens du pays, sur des salaires de $10,000 à $15,000, trouver étrange que ces pères de famille n’aient pas assez de $1,000 à $1,500 et $2,000 par année. Et puis, n’oublions pas que ces commis et fonctionnaires sont obligés de s’habiller de façon à faire bonne figure dans les magasins ou les bureaux où ils sont employés. Ajoutons à cela le fait scandaleux que l’homme qui a plusieurs enfants trouve difficilement à les loger, et comme ce sont presque toujours les pauvres qui ont le plus d’enfants, on peut se faire une idée de leur misère. “Il faudra donc renoncer à avoir des enfants”, disait un brave homme dont la vie était irréprochable.

Il est certain que les pauvres, les ouvriers, les travailleurs en général sont parfois responsables de leurs misères, que la vanité, le désir de se faire remarquer et l’amour du plaisir inspi-

rent trop souvent leur conduite, et que leurs exigences sont aussi trop souvent exagérées et injustes, mais avouons que les gouvernements, les conseils municipaux, les riches propriétaires et capitalistes manquent aussi parfois de pitié, de charité. Grâce à leurs puissantes associations, les ouvriers deviennent de plus en plus capables de se faire craindre, mais ils sont trop portés à abuser de leur pouvoir en organisant des grèves injustes qui, souvent, privent le public des choses les plus nécessaires à la vie et dont ils finissent par souffrir eux-mêmes. Malheureusement, ils se mettent de plus en plus à la remorque d’agitateurs qui exploitent leur confiance et leur inspirent des sentiments funestes à la société.

La sagesse et la justice deviennent de plus en plus rares dans le monde, surtout dans les sociétés où l’esprit chrétien ne règne pas. Cet esprit, plus que la Ligue des Nations, donnerait la paix à la terre, mais il faudra encore bien des années de malheur, de souffrances, avant qu’il dirige les actions des hommes. Bien aveugles sont ceux qui, ignorant les leçons de l’Histoire, ne prévoient pas les orages, les tempêtes, les guerres et les révolutions qui menacent d’ébranler le monde dans ses fondements et de le couvrir de sang et de ruines.

Toutefois, le gouvernement anglais ne ferait pas tant de concessions et n’endurerait pas tant d’humiliations s’il ne prévoyait pas qu’une autre guerre déclancherait en Angleterre une révolu-

tion qui l’ébranlerait de fond en comble. D’ailleurs, en France comme en Angleterre, les ouvriers ne veulent plus se battre, et si la guerre éclatait, les communistes en profiteraient pour organiser partout la révolution et assurer le triomphe de leurs doctrines radicales.

Si tout cela n’est pas certain, c’est certainement possible, probable même. Qui vivra verra. Les unions, les associations formées dans le but de se protéger, sont bien exposées à devenir égoïstes, à considérer avant tout leur intérêt personnel; les fermiers du Nord-Ouest en fournissent un exemple frappant. On ne peut blâmer les ouvriers de vouloir éviter une autre guerre, pourvu que ce ne soit pas aux dépens de l’honneur et des intérêts les plus sacrés de la nation, et pourvu que, si elle devient nécessaire, ils 11e refusent pas de faire leur devoir comme les autres citoyens, et qu’ils n’en profitent pas, comme ils menacent de le faire, pour assurer le triomphe des idées révolutionnaires de leurs chefs. Les mineurs du Cap-Breton, qui se mettent en grève malgré les injonctions des chefs de l’union internationale dont ils font partie, donnent une idée de l’esprit de révolte qui anime les classes ouvrières contre toute autorité.

Vouloir améliorer le sort des ouvriers sans léser les intérêts de la société, sans la mettre à la merci des agitateurs, des démagogues, devient une tâche difficile, un problème inquiétant, difficile à résoudre.

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