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LA RESURRECTION DE LA TERRE

La Libre Parole de Paris publie sous ce titre un article dans lequel l’auteur déplore le mal que fait à la France la désertion des campagnes au profit des villes. Il dit que la population rurale qui autrefois était si supérieure à celle des villes l’égale à peine maintenant et il signale les conséquences funestes de ce fait déplorable.

“Les campagnes se dépeuplent, dit-il, et par l’émigration des champs vers la ville et par la réduction du chiffre des naissances. . . .

“Nation essentiellement agricole la France ne saurait maintenir sa vigueur et sa liberté sans le travail d’une population rurale à la fois dense, honnête, laborieuse et féconde qui lui assure la force et l’indépendance, lui garantit en même temps la paix intérieure et l’équilibre social. Les cultivateurs que l’attrait ou plutôt l’illusion d’une vie plus large et de gains plus élevés entraîne à la ville, amoindrissent deux fois la puissance française ; ils enlèvent des bras à la terre et pour la plupart ils grossissent les partisans mécontents et tumultueux des cités”.

Rien de plus vrai non seulement pour la France, mais encore pour le Canada, pour la province de Québec spécialement. Les vues exprimées par la Libre Parole sur la désertion des campagnes sont celles de tous les hommes publics qui s’occupent de l’avenir du Canada, de la province de Québec. Le mal n’est pas encore aussi grave dans notre province que partout ailleurs, mais il l’est déjà trop et il faut l’enrayer à tout prix dans l’intérêt de nos destinées religieuses, morales, sociales et nationales. Empêcher la désertion de nos campagnes et y accroître la population doit être le désir ardent et le but suprême de tous les vrais patriotes, de nos classes dirigeantes.

Il y a soixante ans Cartier criait de toute la force de ses poumons : “Emparons-nous du sol”, “là est l’avenir de notre nationalité”, et depuis, des centaines de voix n’ont cessé de pousser le même cri patriotique.

J’étais de ceux qui disaient qu’il ne fallait pas se contenter de vanter les bienfaits de l’agriculture et de la colonisation, mais que nos gouvernements et nos honumes publics devraient les favoriser à tout prix par des mesures pratiques. C’est même une des raisons que j’ai données plus d’une fois pour expliquer mon hostilité à la Confédération. Je disais que nous aurions dû garder au moins pendant vingt-cinq ans encore les droits de douane prélevés dans nos principaux

ports, afin de pouvoir faire pour ces deux éléments vitaux de notre prospérité les sacrifices nécessaires. Ces droits de douane, notre principale source de revenus, où sont-ils allés? A quoi ont-ils servi? A peupler et enrichir ces fameuses provinces du Nord-Ouest dont l’influence et l’ambition nous inquiètent avec tant de raison.

Bien des fois j’ai été critiqué pour avoir dit et répété sous tous les gouvernements depuis 1870, qu’on devrait aider les colons pauvres à faire les premiers défrichements, qu’on ne pourrait jamais trop faire pour l’agriculture et la colonisation. Pendant longtemps on me disait : — “A quoi bon répéter toujours la même chose, nous n’avons pas d’argent et puis la colonisation et l’agriculture sont dans d’excellentes conditions”. Aujourd’hui, Dieu merci! il n’y a qu’une voix chez les hommes publics conservateurs et libéraux pour proclamer la nécessité de faire tous les sacrifices possibles afin de garder et d’augmenter notre population rurale, d’assurer son progrès et sa prospérité, son influence politique et nationale, afin de contrebalancer le pouvoir qui se lève et se développe si rapidement dans le Nord- Ouest.

Le meilleur gouvernement, le gouvernement le plus digne de la reconnaissance publique, sera celui qui aura le plus fait pour l’agriculture et la colonisation, car c’est par elles, par elles seulement que nous pouvons faire face aux dangers qui nous menacent, c’est par elles que nous au-

rons la population nombreuse, saine, morale et religieuse dont nous avons tant besoin, non seulement dans notre intérêt national et social, mais encore pour résister à l’envahissement des idées malsaines, des théories pernicieuses qui ravagent le monde.

Quel honneur et quel élément de force et d’influence ce sera pour la province de Québec d’être le boulevard des principes salutaires, des sentiments et des idées qui constituent les fondements les plus solides de l’ordre social ! Quel champ vaste et fertile ouvert au zèle de notre clergé, de nos hommes publics, de tous ceux qui ont à cœur d’être utiles à leur nationalité, d’assurer ses destinées !

Depuis le jour où, en 1862, de concert avec les Chapleau, les Mousseau, les Labelle, les Sicotte et autres, je fondais le Colonisateur, je n’ai cessé de plaider la cause de l’agriculture et de la colonisation, et je continuerai aussi longtemps que je pourrai tenir une plume. Je n’ai pas la prétention de croire que mes discours et mes écrits ont contribué grandement à rendre cette cause populaire, car plus on vieillit, plus l’on craint d’exagérer l’importance et l’effet de ses paroles, de ses écrits. Mais l’homme des champs est-il empêché de semer par la pensée que, peut-être, la semence qu’il jette en terre sera en tout ou en partie perdue ? Il en est de même dans le monde intellectuel, l’écrivain sème, doit semer, sans

s’occuper de savoir si toutes les idées qu’il exprime germeront, mais avec l’espoir que toutes ne seront pas perdues.

Je terminerai ma carrière de journaliste comme je l’ai commencée: en plaidant la cause de l’agriculture et de la colonisation. Il est vrai que je parus lui être infidèle en 1871 lorsque j’enq trepris, dans L 'Opinion Publique, en faveur de l’industrie, une campagne que je continuai dans plusieurs journaux. Mais l’agriculture et l'industrie étaient, à mes yeux, deux sœurs jumelles dignes l’une et l’autre de sympathie et de protection, deux éléments de richesse et de prospérité qui s’alimentent et se fertilisent mutuellement. Toutefois j’admets que l'agriculture doit occuper la première place dans l’esprit de nos hommes publics pour les raisons données plus haut, et qu’on doit y joindre l’industrie comme force auxiliaire. On pourrait trop faire, peut-être, pour développer certaines industries, mais pour l’agriculture et la colonisation, pour augmenter notre population agricole, on ne fera jamais assez.

On va peut-être m’accuser de répéter trop souvent la même chose, mais l’article de la Libre Parole m’a fait croire qu’il ne serait pas inopportun de démontrer qu’en France comme au Canada, la désertion des campagnes est un sujet d’anxiété et que vu notre situation politique, nulle part ailleurs elle n’offre autant de dangers que dans notre province de Québec.

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