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UNE FEMME FORTE

Une femme, mère d’une nombreuse famille, vivait depuis plusieurs mois dans l’attente douloureuse de la mort de son fils aîné, un aimable garçon qui venait de terminer ses études. Un prêtre, un excellent homme, fut chargé de lui annoncer qu’un autre de ses fils venait de se noyer. Il hésita, mais le sens du devoir lui commandait de remplir cette triste mission. Il se rendit auprès de cette pauvre mère et maîtrisant avec peine son émotion, il lui dit qu’il venait lui annoncer une triste nouvelle. Elle crut d’abord qu’il venait lui annoncer la mort de son fils malade, mais le bon prêtre lui ayant dit qu’il s’agissait d’un autre membre de sa famille, elle se jeta à genoux et lui dit: “Mon père, bénissez-moi avant de m’annoncer la fatale nouvelle que vous m’apportez afin que j’aie la force de la supporter”. Le prêtre fortement ému la bénit, et elle lui dit : “Maintenant parlez, mon père”. Il parla et lorsqu’il eut fini, elle lui dit en faisant un effort héroïque pour contenir sa douleur: “C’est terrible, mais que la volonté de Dieu soit faite!” Le bon et cher enfant avait communié le matin pour obtenir la guérison de son frère mourant. Et lorsque le pauvre malade lui-même apprit la mort

de son jeune frère, il déploya le même sang-froid que sa mère, la même résignation et se consola comme elle par la pensée que son frère avait communié le matin.

Qui dira maintenant que la religion n’est pas la grande consolatrice des affligés? Qui peut nier son action bienfaisante dans les grandes douleurs? Ils ont bien tort, ils sont cruels même ceux qui s’efforcent d’enlever à l’homme, à la femme spécialement, cette source féconde de force, de courage, de résignation.

Comment ceux qui ne croient pas peuvent-ils supporter les grandes douleurs de la vie? Où puisent-ils leurs consolations ? Un croyant perd un être bien-aimé, il souffre, mais il se console par la pensée que cet être chéri est heureux, qu’il peut contribuer à son bonheur en priant pour lui et que tôt ou tard il le reverra. Mais comment se console celui qui croit que tout finit avec la mort? Et puis, où trouver en dehors de la religion la force et l’énergie qui enfantent et soutiennent les grands dévouements, les sacrifices les plus pénibles à la nature humaine? Maintenant, qu’elle est la religion qui offre à l’homme, à l’individu comme à la société, autant d’éléments de force, de courage, de dévouement, d’héroïsme et de sainteté, de consolation et de résignation, de garantie de bonheur dans ce monde et dans l’autre, si ce n’est la religion catholique?

CHINIQUY

On m’a souvent demandé si j’avais vu et entendu le fameux Chiniquy dans sa croisade en faveur de la tempérance, et si c’était vraiment un grand orateur. Oui, je l’ai vu et entendu et même j’étais avec mon père dans l’une des nombreuses voitures qui l’accompagnèrent, lorsqu’il vint de Saint-Vincent de Paul au Sault-au-Récollet. Les gens de la paroisse où il avait prêché allaient le reconduire jusqu’à l’endroit où l’attendaient en grand nombre les habitants de la paroisse où il devait parler. C’est ainsi qu’autrefois, avant 1837, on traitait Louis-Joseph Papineau se rendant aux assemblées que son éloquence électrisait.

C’était en 1850. L’église du Sault-au-Récollet avait peine à contenir la foule venue pour entendre l’abbé Chiniquy. Il n’avait pas ouvert la bouche et déjà son extérieur joli, élégant et imposant lui avait gagné les sympathie de la foule; il savait rehausser les dons de la nature par le soin qu’il donnait à sa personne, à sa toilette. Il connaissait l’art et les secrets de la mise en scène. Ajoutons à cela une voix agréable, un geste élégant, une élocution facile, chaude et parfois véhémente, une description émouvante des maux pro-

duits par l’intempérance, le récit des faits les plus propres à impressionner un auditoire canadienfrançais, les appels les plus touchants à la bonté naturelle de nos gens, et on aura l’explication de ses succès. Ce n’était pas l’éloquence à grands horizons et au style raffiné d’un homme de lettres, non c’était l’éloquence un peu fruste mais vibrante d’un tribun, que l’imagination plus que le raisonnement et l’étude, rendait populaire. Lorsque descendu de la chaire, il appelait les fidèles à venir au balustre baiser la large croix qu’il tenait à la main, il était vraiment éloquent et les vieux et récalcitrants ivrognes ne pouvaient résister à ses touchants appels. Il était intéressant de les voir quitter lentement leurs bancs et se diriger vers le balustre. L’abbé Chiniquy les attendait, la croix à la main, et les encourageait au nom du Christ mort pour les pécheurs. La scène était imposante. Depuis Papineau il n’y avait eu personne aussi populaire dans notre province, son nom était dans toutes les bouches, son portrait dans toutes les maisons à côté de la croix de tempérance. Aussi quelle déception, quelle douleur, lorsqu’on apprit que cet homme, ce prêtre qui avait fait tant de bien, était en révolte ouverte contre l’Eglise et que même il avait embrassé le protestantisme!

On ne le crut pas d’abord et un grand nombre pensèrent qu’il était calomnié et victime d’une grande injustice. Mais c’était bien vrai. Quelle

était donc la cause de cette chute lamentable? C’est toujours la même, celle qui depuis Satan jusqu’à nos jours a enfanté toutes les révoltes contre Dieu et l’Eglise, l’orgueil et sa satellite, la femme. Quelques curés ne voulurent pas l’inviter à venir prêcher la tempérance dans leurs paroisses. Ils se méfiaient de lui et prévoyaient qu’il tournerait mal. Il réussit pendant un certain temps à grouper autour de lui un certain nombre de catholiques de Kankakee dans l’Illinois. Afin de contrecarrer son influence, l’érudit abbé Desaulniers, du collège de Saint-Hyacinthe, fut chargé d’aller dénoncer ses doctrines fallacieuses, et il réussit à enrayer son œuvre de perversion. Comme la plupart des apostats, il eut d’abord certains ménagements pour l’Eglise, mais comme eux aussi il devint de plus en plus violent dans ses attaques contre les doctrines et les dogmes qu’il avait prêchés avec tant d’ardeur.

Une quinzaine d’années après sa séparation de l’Eglise, vers l’an 1864, il vint à Montréal donner une conférence et j’allai l’écouter. Quant mutatus ab illo! Combien il était changé! Dépouillé de ses cheveux qu’il disposait avec tant de soin, le teint blafard, la physionomie triste, sombre même, la parole terne, il avait perdu presque complètement ce qui faisait son charme et sa popularité.

C’était un triste spectacle que celui de ce prêtre tombé de si haut, criblant de ses sarcasmes

les croyances les plus chères de ses compatriotes, se moquant de ce qu’il leur avait appris à vénérer. Aussi combien arrachèrent aux murs de leurs maisons ses portraits si respectés autrefois, et combien de fois les foules qui l’avaient acclamé lui manifestèrent leur indignation ! On sait que les Canadiens-français respectent les croyances, les églises et les ministres de leurs concitoyens protestants, mais ils pardonnaient difficilement les écarts de langage et l’apostasie de Chiniquy. Beaucoup disaient qu’il se reconnaîtrait avant de mourir et reviendrait à la foi qu’il avait prêchée avec tant de talent. Mais non, il mourut comme il avait vécu depuis trente ou quarante ans.

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