LE PARTI ROSE
Guêpes dirent alors : « Les Parisiens se réjouissent, e'est un prince de plus à harceler. » (Il s'est trouvé des gens pour exploiter cette tendance de l'esprit français et surtout parisien; aux chansons simplement satiriques, on a substitué sournoisement des chansons féroces ; Pair était beau, on passa sur les paroles, numéros memini. Cependant, quand Mazarin disait : « Qu'ils chantent, ils payeront ; laissons chanter la poule dont nous mangeons les œufs», c'est que ce n'était pas encore la Marseillaise et le Ça ira qu'on chantait.
On a amené les Parisiens à jeter des pierres dans les vitres du Louvre et des Tuileries pour s'amuser, puis à frapper aux portes du palais des rois, comme les gamins frappent aux portes des bourgeois, pour faire endêver les portiers ; ils ont été fort étonnés, mais réjouis d'entendre le bruit des vitres brisées ; puis un jour, à force de frapper de plus en plus fort, ils ont enfoncé les portes, et ont été stupéfaits, effrayés même ; mais bientôt les premiers, poussés par ceux qui étaient derrière, et enivrés par leurs propres cris, sont entrés et ont tout jeté par les fenêtres.
Si on confessait les Français un à un, on les convaincrait que la très-grande majorité est ce que, dans l'argot politique on appelle « centre gauche », c'està-dire simplement libéral. Le gouvernement représentatif tel qu'il fut institué en 1830 suffisait à ses besoins, à ses aspirations, et on trouverait difficilement dans l'histoire de la France un espace de dixhuit années aussi prospères, aussi riches en sciences, en arts, en littérature, en commerce, en industrie,
en gaieté ; mais ce bonheur n'eût pas été complet si on n'eût pas pu se plaindre et faire de « l'opposition »; on mettait sa gloire, son honneur, à être «de l'opposition». Ça avait l'air brave et c'était amusant ; puis, la vanité aidant, on ne voulait pas d'abord être d'une opposition moins « avancée * que son voisin, puis on voulait être d'une opposition plus avancée. Si bien, qu'un jour, en 1848, on se trouva être en république.
Certes, théoriquement parlant, la République est la forme de gouvernement la plus légitime, la plus équitable, la plus logique, la plus noble ; mais pour faire un civet réel et honnête, il faut un lièvre. Or, en 1848, j'ai connu une douzaine de républicains; aujourd'hui, je vous le dis en vérité, il n'y en a plus qu'un en France, et c'est moi ; c'est ce qui m'oblige à faire en conscience une guerre sans merci aux farceurs et aux masques qui abritent sous ce grand nom leurs petites vanités et leurs grands appétits. En 1848, la République avait d'assez sérieuses chances d'être fondée. Le brave et honnête Cavaignac, républicain de naissance, de religion, avait donné de terribles gages à Tordre et au respect des lois. Charras, Bastide, Vaulabelle, Tourret, et quelques autres, s'étaient montrés ministres laborieux, intelligents, consciencieux, sobres, austères, et désintéressés , mais la République fut renversée par des farceurs qui se sont depuis proclamés républicains, quand ils ont vu jour, ce qui n'avait pas lieu alors, à s'emparer des places, des honneurs et surtout des traitements.
Mais revenons à aujourd'hui :
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Aujourd'hui, dans le pays et surtout dans les
assemblées, quelques-uns par vanité ne veulent pas être moins... n'importe quoi que les autres ; ils préfèrent même être plus que les autres... n'importe quoi.
Des ténors plus ou moins vieux ne se résignent pas à descendre des planches.
Pour d'autres, c'est la mode, ils ne l'exagèrent pas. mais ils la suivent.
D'autres veulent être du parti vainqueur et ne s'aperçoivent pas que c'est leur concours inconscient, qui assure cette victoire.
D'autres ont peur, et, croyant se sauver en hurlant avec les loups, s'exercent à prononcer correctement shiboleth et ciceri comme les Galaadites chez les Juifs et les Français en Sicile, et mettent leur enjeu, leur pièce à cheval sur les deux couleurs. Ces diverses classes forment ce que j'appelle : le parti rose. Ce parti, composé pour le plus grand nombre d'innocents, de timides, d'inoffensifs, est tout simplement ce qui perd la France. C'est lui qui fait les majorités lestement et dangereusement triomphantes, qui coupe et assemble niaisement les brins de bouleau pour les verges qui le fouetteront.
Ils sont le nombre ; ils seraient la force et la puissance s'ils se comptaient et avaient assez de peur. Peur? Ils ont peur du rouge, du rouge de sang, du rouge de feu; le rouge du vin les dégoûte : niais ils cherchent et trouvent pour leur drapeau des nuances calmes, douces, tendres, le rose, de la rose rose à cent feuilles, rose du Bengale, rose la France^ quelques-uns mêmes les tons caches de la Malmaison
et cuisse de nymphe, et ils espèrent que ces nuances rassurantes séduiront tout le monde et seront adoptées; en tous cas que, mêlées aux tons écarlates, cramoisis, etc,. elles feront l'effet d'eau mise dans un vin trop capiteux, et ils ne s'aperçoivent pas que c'est au contraire ce vin capiteux et sophistiqué de leurs terribles voisins du parti rouge qui déborde et se déverse dans leur eau rougie qu'elle empoisonne.
Le parti rose teint, fardé, fuschiné, avec plus ou moins de sobriété, de la couleur d'une république fausse, mensongère et malsaine, ce parti rose qui est, je le répète, la perte de la France, pourrait être son salut, en se comptant d'abord, en se lavant, en s'essuyant, en se nettoyant de ce fard et de cette fuschiné vénéneuse.
Il est temps encore, mais il n'est que temps.
De cette faiblesse misérable, dangereuse, parricide, je donnerai un triste exemple.
Il est un homme qui a joué, sinon les premiers rôles sous la monarchie de 4830, du moins un rôle secondaire, une « utilité », quelque chose comme les confidents ; ni Auguste, ni Mithridate, mais Euphorbe et Arbate, et qui y a obtenu un réel succès d'estime. C'est le comte de Montalivet; il avait montré à l'occasion, du courage, de la bravoure et un plus qu'honnête degré d'intelligence. Le roi Louis-Philippe avait de l'amitié pour lui.- Lui s'en montrait digne et reconnaissant, et, après la chute de la royauté, son caractère et son rôle s'accentuèrent et s'élevèrent. Il fut du petit nombre de ceux qui se montrèrent fidèles au malheur, il prit tout haut la défense de ces princes exilés, ne laissa pas-
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ser aucune occasion de démentir vigoureusement d'injustes accusations. D'un rang secondaire, ce rôle noblement e( intrépidement joué le lit monter au pre mier rang. Il publia plusieurs brochures d'une courageuse honnêteté, vécut dans la retraite, entouré de considération h d'affection, et, « emblème de fidélité touchante », mérita d'être appelé :
Le dernier des caniches.
Je rappelerai ici deux circonstances, oubliées aujourd'hui, où il se montra résolu et brave. Il est juste de rappeler ces circonstances au moment où ma conscience m'oblige à le blâmer.
En 183G, lors du jugement des derniers ministres de Charles X, on craignit un moment de ne pouvoir les dérober à la fureur populaire. M. de Montalivet, alors ministre, ne voulut confier à personne la périlleuse opération. En plein jour, lui-même, à cheval, les amena de Vincennes à Paris et les ramena de Paris à Vincennes. s'exposant à des dangers dont le moindre n'était pas la perte de la popularité.
Plus tard, en 1831, dans un discours quil fit à la Chambre des députés lors de la discussion sur la liste civile, il terminait par ces mois, dont je ne défendrai ni le fond ni la forme :
« Il faut que le luxe qui fait la prospérité des peuples civilises ne soit pas banni de l'habitation du roi de France, car il le serait bientôt de celle de ses sujets. »
A ces mots: roi de France, snjels. s'éleva une rumeur, un tumulte dont on trouverait peu d'exemples même aujourd'hui. Les clameurs, les apostrophes les plus furieuses, se croisent dans l'Assemblée, c'est
une insulte à l'Assemblée, à la nation ! A Tordre le ministre ! Il n'y a plus de roi de France, il n'y a qu'un roi des Français. Il n'y a plus de sujets, mais des citoyens. M. de Montalivet profita d'une accalmie pour répéter sa phrase dans les mêmes termes ; des députés se précipitent en criant à la tribune, en menaçant l'orateur du poing. M. de Montalivet reste impassible, et Casimir Périer, alors président du conseil, lui crie du banc des ministres : Montalivet, tenez bon et à ceux qui nous menacent, « foutez » leur votre verre d'eau et la carafe au visage (textuel), le mot était très fort dans ce temps-là.
Le président dut suspendre la séance, et les députés se retirèrent dans leurs bureaux.
A la reprise, M. de Montalivet remonta à la tribune, expliqua la phrase, mais loin de la retirer, la répéta une troisième fois sans rien y changer. Le tumulte, qu'on avait cru à son comble, augmente encore. Une protestation contre le mot sujet fut signée par cent soixante-quatre députés, et on parlait de mettre le ministère en accusation. Mais cela finit par un éclat de rire, lorsque M. Barthe, alors garde des sceaux, qui pendant la bataille et la suspension de la séance avait fait chercher trois pièces, les lut à l'Assemblée. L'une était un rapport adressé au roi par la commission municipale; les deux autres, deux lettres de deux députés adressés également à Louis-Philippe.
La première se terminait par ces mots :
« .... Nous sommes, avec le plus profond respect, de Votre Majesté, les très obéissants serviteurs et fidèles sujets. »
Une des lettres par : Très humble et très fidèle sujet.
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La seconde par: Très humble et très obéissant
Sltjl't.
Or, le rapport était signé par MM. Lobau, Amlr\ de Pyraveau, deSchonenet Mauguin.
La première lettre par M. Laffite.
La seconde par .M. Larabit.
Tous députés de l'opposition et s'étant montrés entre les plus acharnés contre la phrase de M. de Montalivet.
Eh bien ! nous avons vu dernièrement le comte de Montalivet, non seulement se déclarer républicain, ce ne serait presque rien, mais s'affilier au parti républicain, solliciter et obtenir un fauteuil de sénateur, ce qui nous obligea ranger cet homme, qui n'a pas été influencé par la peur, car il a donné de nombreuses preuves de bravoure, dans la classe des vieux ténors qui se cramponnent aux planches du théâtre, comme les aropèdes s'attachent au rocher, SJorap Xticaç et ainsi finit tristement et vulgairement l'histoire belle, noble et touchante du « dernier caniche » qui s'est fait tondre et tremper dans la fuschine comme un simple chien de teinturier à qui ça serf d'enseigne.
Peut-on espérer que les folies, les violences, les
menaces, les projets, les espérances, les appétits
avoués des communards et de leurs flatteurs feront tomber le fard du parti rose, car l'ail et l'ammoniaque font tomber, dit-on, le rouge des Jésabel et des vieilles coquettes ?
Quant aux abstentionnistes, continueront-ils à regarder placidement et curieusement par leur fenêtre passer leur propre convoi et leur propre enterrement 1
DELIRIUM LÛQUENS
C'est véritablement la tour de Babylone,
Car chacun y babille, et tout du long de Faune.
Il faut encore le constater, parce que ce n'est pas fini ; tout le monde parle en France, parle sans s'arrêter, sans même respirer. Les auditoires mêmes ne sont plus des auditoires ; ce sont des gens qui attendent impatiemment que les orateurs soient exténués, pour les remplacer à la tribune et parler à leur tour. Mais quel attrait ! On joue au Sénat et à la Chambre des députés ; on a un président, un viceprésident ; on a un bureau, le verre d'eau sucrée, la sonnette ; ça manque jusqu'ici de questeurs, mais on y viendra ; la sonnette devait parler avant. On parle dans son quartier et dans sa rue, puis on va parler en province, dans les colonies ; des délégués