DANS LA CAGE
La chose est faite, le Gouvernement est entré dans la cage, et s'efforce de faire bonne contenance. Je ne chercherai pas quels ont mis une cotte de maille sous leurs habits, qui un peu de rouge sur leurs joues pour dissimuler leur pâleur. Mais ce de quoi on peut être certain, c'est que, parmi les condamnés de retour, quelques-uns, plus résolus, plus malins, ne se contenteront pas de paroles et de marques d'estime, surtout si on est forcé, — et on pourrait bien Têtre, — de laisser rentrer ceux qu'on tient dehors. On commencera par leur donner un peu aujourd'hui, un peu plus demain, et après-demain encore davantage pour sauver les places qu'on occupe ; mais les soi-disant républicains modérés qui se sont, avec et après M. Thiers, laissé donner le rôle de chevaux de renfort et « d'appelants » remarquent que les plus modérés d'entre eux sont déjà, dans les ministères, dans les préfectures, etc. , remplacés par des moins modérés, qui le seront à leur tour, d'épuration en épuration, par de presque pas modérés, qui à leur tour aussi céderont la place à des pas modérés du tout, et la suite.
En attendant, je trouve le parti soi-disant républicain assez pauvre d'inventions pour la réception des « frères égarés ». On chantera la Marseillaise, on boira à ceci et à cela, à la « Marianne, » à la « sainte, » on cassera quelque chose, on imitera le cri du corbeau quand passeront des prêtres ; c'est gentil, mais ce n'est pas varié, ça n'est pas nouveau, ça n'est pas nourrissant !
Vos ancêtres, vos modèles faisaient plus grand.
Voyez seulement ce qu'ils imaginaient pour Marat, une « victime » aussi, celui-là :
Il écrivit un jour, en 1792, à Danton, alors ministre de la justice, qu'il avait besoin de trois presses pour imprimer son journal, Y Ami du Peuple. Danton s'empressa de lui donner un pouvoir pour faire enlever de l'imprimerie nationale tout ce dont il avait besoin; souvenir à rappeler, lorsque, à l'exemple du sieur Lissagaray, qui a entrepris de réhabiliter la Commune, quelques citoyens vont demander à publier ou la Commune, ou la Marianne, ou Ça ira. Après sa mort, on éleva sur la place « de la Révolution » une montagne en son honneur, et, en 1794, le républicain Prud'homme raconte que sur une place dont il ne dit pas le nom, on voyait un monument singulier en Fhonneur du même Marat.
« On représentait un souterrain. Marat y était représenté en plâtre, écrivant à la lueur d'une lampe sépulcrale. Un factionnaire y faisait sentinelle jour et nuit. Un particulier s'étant permis de s'arrêter irrespectueusement contre ce monument fut emprisonné et décapité. » Sans parler du Panthéon.
A la bonne heure, voilà comme on honore et encourage les siens.
Cependant le dompteur est dans la cage, et « l'Anglais a débarqué ce matin.
Voici le texte des paroles de Richelieu dont je citais le sens l'autre jour :
« Les Universités prétendent qu'on leur fait un tort extrême de ne leur pas laisser, privativement à tous autres, la faculté d'enseigner la jeunesse.
» Les jésuites, d'autre part, ne seraient pas tachés d'être seuls employés à ces fonctions.
» Si les Universités enseignaient seules, il serait à craindre qu'elles ne revinssent, avec le temps, à l'ancien orgueil qu'elles ont eu autrefois, qui pourrait être à l'avenir aussi préjudiciable qu'il a été par le passé.
» Si, d'autre part, les jésuites n'avaient pas de
compagnons de l'instruction de la jeunesse, outre qu'on pourrait appréhender le même inconvénient, on aurait le plus juste sujet d'en craindre plusieurs autres...
> Puisque la faiblesse de notre condition humaine requiert un contre-poids en toutes choses, et que c'est le fondement de la justice, il est plus raisonnable que les Universités et jésuites enseignent à l'envi, afin que l'émulation aiguise leur vertu, que les sciences soient d'autant plus assurées dans l'État, et que si les uns viennent à perdre un si saint dépôt, il se trouve chez les autres. »
Et notez que Richelieu était loin de s'aveugler sur les jésuites. Ce même chapitre contient les arguments les plus forts qui se soient jamais produits pour tenir sous une surveillance assidue et renfermer dans des limites fixes non-seulement les jésuites, mais aussi les bénédictins, les cordeliers, les dominicains et toute autre compagnie qui, « se donnant à Dieu sans se priver de la connaissance des choses du monde, vit dans une si parfaite correspondance et même esprit, et est soumise par un vœu d'obéissance aveugle à un chef perpétuel, etc., etc.
Mais il est étrange que des hommes qui prétendent régir les nations, et qui, tout en se donnant au diable, ne se privent pas des choses de la terre, se montrent assez ignorants de l'histoire, de la politique, de la philosophie et de l'esprit humain, pour ne pas comprendre combien il est dangereux de faire des martyrs. S'ils ne le savaient pas hier, ils doivent du moins l'apprendre aujourd'hui que leur guerre déclarée au catholicisme a ravivé les croyances dans
beaucoup de cœurs, et ressuscité dans beaucoup d'esprits des pratiques assez justement tombées en désuétude. Il est difficile de prévoir quelle durée assignera à la religion catholique la Providence qui n'accorde l'éternité à rien d'humain. Mais il est incontestable que les horribles massacres des prêtres pendant la Commune prolongent au moins d'un siècle cette durée mystérieuse, et la guerre entreprise aujourd'hui par M. Ferry donne une recrudescence constatée par des chiffres aux pèlerinages et à des dévotions parfois un peu singulières.
Mais ce n'est pas de cela que j'ai dessein de parler aujourd'hui. Il paraît que le parti pour le moment dominant veut absolument inventer une « fête nationale » et que Ton a beaucoup de peine à tomber d'accord.
Si je consens, mais sous réserves, à considérer comme l'expression réelle. et exacte des opinions et des sentiments de la France le vote de l'Assemblée nationale qui a décrété la République à une voix de majorité, il n'y a pas moyen, même avec cette concession, de ne pas reconnaître qu'il s'agit d'une victoire remportée par la moitié plus un du peuple français sur la moitié moins un de ce même peuple, et qu'il n'est ni juste, ni prudent, ni possible à la moitié plus un de traiter la moitié moins un en peuple conquis, asservi, serf, ilote et paria.
Je suppose même que c'est l'incertitude de cette victoire, ou du moins de sa durée, qui porte les vainqueurs à en abuser, et à s'en gorger comme des convives affamés à une table où ils ne sont pas certains d'être longtemps assis. Les Romains, les ïartares,
b'2 AU SOLEIL
Jules-César, Octave-Auguste, Napoléon Ier, etc., une fois bien certains de leur puissance, ne songeaient plus qu'à se faire pardonner par les vaincus et à leur faire oublier, ou du moins à adoucir la tristesse et l'humiliation de la conquête, et Napoléon III, lui aussi, quand il se crut tout à fait installé, imita ces exemples et proclama une amnistie.
Ce qui embarrasse surtout nos maîtres dans le choix de leur fête nationale, c'est qu'ils veulent nonseulement la promulguer, mais aussi et surtout l'infliger. Ils veulent s'y réjouir, mais ils veulent aussi que les vaincus y assistent pour y être chagrinés, offensés, humiliés. Il ne leur suffit pas d'être assis à un banquet splendide, il faut que dans la même salle il y ait une table où leurs adversaires, qu'ils ne sont pas assez sûrs d'avoir vaincus à toujours, mangent du pain sec à l'odeur des plats des maîtres, et boivent de l'eau et même un peu de vinaigre. Us veulent obéir au même sentiment puéril, agressif, tyrannique et bête qui leur a fait déclarer la Marseillaise chant national pour les fêtes, promenades, théâtres, bals champêtres et sauteries officielles. La Marseillaise obligatoire dans les concerts, distributions de prix, il serait difficile d'imaginer quelque chose de plus absurde.
En effet, la Marseillaise est un chant énergique, une sublime mélodie qui a inspiré autrefois aux soldats français un enthousiasme victorieux. Mais il fallait la tenir en réserve. Ce n'est que lorsque la patrie est en danger que les mahométans montrent l'étendard de leur Prophète. Ce n'était pas par les rues, les fêtes et les réjouissances publiques que nos
anciens rois arboraient l'oriflamme. En tempa de paix les Romains fermaient le temple de .lanns. D'un chant guerrier dont les paroles ne font excuser leur férocité que par les droits sans limites d'une nation envahie, une politique aveugle a fait un chant de parti, braillé, déshonoré par des ivrognes, et tellement prodigué, répété, ressassé, que, en 4874, il a trouvé les Français blasés, dégoûtés, écœurés, et a tristement manqué son effet. C'est aujourd'hui un talisman détruit.
Il y a longtemps déjà que j'ai indiqué un moyen certain de se débarrasser de cette petite tyrannie, qui peut avoir encore un ou deux prétextes d'émeute à fournir.
Du temps que la France était gaie, ce qui était le quart de sa force et la moitié de son bonheur, ça se serait fait de soi-même.
Puisque les soi-disant républicains ont tué la Marseillaise, ce qu'il n'aurait pas fallu faire, il n'y a plus à craindre de la profaner. Il faut leur en créer une scie, il faut l'arranger en contredanse, en valse, -on polka, en mazurka, en schotiseh, etc. Il faut la demander, plus fous qu'eux, à tous les théâtres, à tous les concerts. Il faut à de pauvres diables faire, par souscription, présent d'orgues de Barbarie ne jouant que la Marseillaise. Il faut foire de fortes aumônes aux aveugles pour que leur clarinette. — cet instrument qui rend sourds ceux qui l'entendent et aveugles ceux qui en jouent, — ne fasse plus entendre que la Marseillaise. Il faut foire des chansons au « goût du jour », telles que VAmant d'Amanda, mais toutes sur l'air de la Marseillaise. Il faut que dans
toutes les maisons les pianos jouent inexorablement la Marseillaise, le jour et un peu la nuit, qu'on la fasse apprendre aux enfants pour relayer les parents, qu'on exige des domestiques et des servantes qu'ils la chantent à tue-tête, le soir et le matin. Il faut, quand un ouvrier demande son salaire, quand un fournisseur présente sa note, qu'on lui dise : Très volontiers, voilà votre argent, mais d'abord chantezmoi un, deux, trois, quatre ou cinq couplets de la Marseillaise, selon l'importance de la note.
Il faut en exiger au moins un couplet des facteurs de la poste lorsquen décembre ils apportent les almanachs, il faut en faire l'appoint de toute transaction. Vous me demandez un service, oui, mais vous allez commencer par me chanter la Marseillaise; vous m'offrez dans la rue une boîte d'allumettes avec l'espoir que je la payerai sans la prendre. Accordé, mais chantez un couplet de la Marseillaise. Des gamins sont réunis pour un jeu, abordez-les : deux sous à chacun pour chanter la Marseillaise ; il faut soudoyer les cors de chasse chez les marchands de vin, les mirlitons aux fêtes de village, etc., en un mot prendre pour modèle la fameuse scie imaginée sous la Restauration :
Il y avait quatre jeunes gens du quartier, etc. Eh eh eh eh. Puis après un quart d'heure d'une mélopée monotone et agaçante :
Ça commence à vous ennuyer.
Ça commence à vous ennuyer, eh eh eh,
Eh bien! je vas recommencer.
Et on recommençait.
Il faut que les soi-disant républicains, assassins de
la Marseillaise, arrivent à demander grâce, et que M. Andricux soit obligé par eux à édicter :
« Il est interdit aux orgues, aveugles, etc., de jouer ou chanter la Marseillaise.
» Également aux musiques militaires, aux orchestres des théâtres, concerts, etc. »
Et ce sera justice, car un « chant national » doit être celui qui, par la musique et par les paroles, exprime un sentiment autant que possible commun à tous les Français, un chant en l'honneur de l'agriculture, en l'honneur de la gaieté, en l'honneur de la charité, en l'honneur de la jeunesse ou de la vieillesse, en l'honneur du vin, en l'honneur de l'amour et de l'amitié.
Quant à la fête dont on cherche la date, le 14 juillet, grâce aux révélations dont j'ai fait ma part, il devient bien difficile de l'adopter : il est aujourd'hui démontré jusqu'à l'évidence que le peuple parisien, ou du moins ce qu'on appelle improprement le peuple en langage révolutionnaire, ne s'est pas montré héroïque, mais badaud, crédule et cruel ; cruel en massacrant les invalides et le gouverneur ; badaud en détruisant la Bastille, prison destinée à ceux qu'il appelait ses tyrans, quelquefois avec raison ; crédule en ne s'apercevant pas que ses chefs, ses instigateurs, ses idoles, ses maîtres, se moquaient de lui en le félicitant de la destruction d'une Bastille, eux qui n'eurent pas assez de toutes les prisons alors existantes pour y entasser les accusés, les suspects, les tièdes, les modérés et surtout ceux de leurs complices dont ils voulaient confisquer les parts.
La Bastille était détruite, mais restait le Temple, où on inventa tant de petits, insultants, lâches et cruels supplices pour Louis XVI, pour Marie-Antoinette, pour cette sainte Elisabeth, et pour deux petits enfants jeunes, y compris celui de les y tenir séparés ; où on fit mourir de mauvais traitements et de misère le pauvre petit Louis XVII. Un peu plus tard la Convention y fit enfermer les députés dits Brissotins, puis la faction de la Montagne, puis d'autres. 11 n'y avait plus de Bastille, mais il y avait la Conciergerie où avant d'aller à Péchafaud la reine des Français était renfermée dans un cachot, obligée de raccommoder les vieux vêtements qu'on lui avait laissés.
A la Conciergerie, les 2 et 3 septembre 1792, on égorga deux cent trente-neuf prisonniers , dont une femme . Soixante-quinze femmes obtinrent la vie en se livrant aux assassins.
Il n'y avait plus de Bastille, mais il y avait la Force, où on massacra cent soixante prisonniers, y compris la princesse de Lamballe, dont on promena la tète sur une pique.
Il y avait le couvent des Carmes, où le 7 septembre 1792, on tua cent soixante-douze prêtres.
Il y avait la poste aux chevaux, où les 3 et 9 septembre on poignarda et hacha cent quatre-vingts prisonniers.
Il y avait la Salpêtrière, où eurent lieu de pareils massacres. Le 3 septembre 1792, deux cent cinquante citoyens vinrent délivrer cent quatre-vingttrois de leurs amantes enfermées pour irrégularités dans l'exercice de la prostitution.
Il n'y avait pas de Bastille, mais il y avait le
Luxembourg, car les prisons ne suffisaient pas aux chefs et aux idoles des destructeurs de la Bastille. Le Luxembourg, appelé le « magasin de la guillotine » , où étaient emmagasinés trois mille prisonniers des deux sexes et de tout âge, parmi lesquels mon grand-père, le conseiller Ludwig Karr, envoyé du dernier duc de Swei-Brucken, et qui échappa à la guillotine en y mourant de chagrin, sans avoir su pourquoi il y était. Et tant d'autres : l'Abbaye, la prison deMontaigu, Sainte-Pélagie, les Madelonneltes, Saint-Lazare, etc., etc.
Le 44 juillet devenu difficile, on pense à fêter l'anniversaire de la nuit du A août 1789.
Eh bien ! le A août, on en pourrait causer.
Le A août, le vicomte de Noailles et le duc d'Aiguillon, parlant au nom de la noblesse française, offrent que tous privilèges soient abolis, que les impôts soient supportés également par tous les citoyens, en proportion de leurs facultés, que tous les droits féodaux, fiefs, etc., soient rachetés ; que les droits de chasse exclusive soient supprimés.
A ces nobles sacrifices, les députés des provinces s'empressent de joindre celui des privilèges, franchises, chartes et capitulations de leurs commettants. Les principales villes imitèrent cet exemple, et la séance ne finit qu'à une heure du matin.
Après que l'Assemblée eut déclaré le roi Louis XVI, qui déjà avait refusé le don de joyeux avènement, diminué notablement les dépenses de sa maison, envoyé son argenterie à la Monnaie, aboli la questure et la torture, supprimé les lettres de cachot cl vide
la Bastille, qui avait créé le mont-de-piété, etc. etc., après que l'Assemblée nationale eut déclaré le roi Louis XVI, « restaurateur delà liberté française ».
Oui, du 4 août, on en pourrait causer.
Mais en fait de fête nationale, à tout prétexte politique je préférerais une fête du soleil, une fête de la pluie à propos, une fête de la moisson, une fête des vendanges, une fête de la paix, et une fête du bon sens, etc.
J'étais depuis quelque temps déjà tourmenté d'un vif désir de boire du lait, mais du vrai lait, du lait qui ne dût rien à l'art ni à la science; du lait fourni non par ces pauvres vaches que la pratique aujourd'hui si misérablement répandue de l'emprisonnement appelé « stabulation « , en y ajoutant toutes sortes de nourritures scientifiques, rend avec préméditation lymphatiques, phthisiques, scrofuleuses ; non de ce lait pale, livide, qui gâte l'eau qu'on y mélo, mais du laitde vaches libres, luisantes, heureuses, auxquelles on ne chicane, on ne mesure pas Flicrbe, et une herbe d'un vert brillant, vivant, mêlée de plantes odoriférantes, qui donne au foin un si charmant par-
fum et au lait des saveurs si fortifiantes, de ce lait qui est rose, comme le raconte Jean- Jacques Rousseau, lorsque les vaches mangent des fraises sur la lisière des bois.
Ce désir qui, au premier abord, semble champêtre, simple, primitif, n'est pas si facile à réaliser qu'on est d'abord tenté de le croire, et j'avais dû plusieurs fois l'ajourner ; enfin je me suis mis en route, et je n'ai trouvé à satisfaire mon envie avec sécurité que dans un coin assez ignoré de la Suisse, à Engelberg, au pied du mont Titlis, dans une vallée à trois mille quatre-vingt-seize pieds au-dessus du niveau de la mer et de vous, mes chers lecteurs, ce dont je pourrais être un peu fier, si, arrivé là, je ne voyais audessus de ma tête le mont Titlis, dont la tête blanche de neige s'élève à sept mille quatre cent soixantetreize pieds au-dessus de la vallée d'Engelberg.
J'étais parti le matin de Lucerne sur un bateau à vapeur qui devait me déposer à Stansstaad, d'où on monte pendant quatre heures pour gagner Engelberg ; je me réjouissais de contempler les deux rives du lac ; mais il était sept heures du matin, et une brume si épaisse le couvrait, que, placé à bord du bateau, je ne faisais qu'entrevoir de temps en temps quelques figures fraîches et roses à tribord que j'attribuai à des Allemandes. Près de moi se trouvait un groupe de jeunes femmes dont une, qui était en face de moi, me fit faire une observation que je veux vous communiquer. J'aime la langue allemande, elle est souvent plus accentuée que rude, du moins dans certaines parties de l'Allemagne, et elle se prèle très bien à la musique. Cependant la langue italienne,
la langue française sortant des lèvres d'une femme semblent couler comme un ruisseau d'eau limpide ou de lait. Quant à la langue anglaise, je n'en parle jamais, Payant beaucoup entendue, à cause d'amitiés précieuses que j'ai parmi ces Bretons et Bretonnes ; j'ai eu quelquefois la peur, heureusement sans fondement, de la savoir un peu ; elle ne possède qu'un seul joli mot, mais il est charmant : love, amour. / love, j'aime.
Ce frais visage placé en face de moi était orné de lèvres un tout petit peu fortes, mais si admirablement dessinées qu'on n'en aurait voulu rien ôter, même pour en manger, et un peu plus que roses ; la femme parlait gaiement à ses compagnes : eh bien! ces jolies lèvres de carmin semblaient se livrer à un travail sérieux, qu'on pourrait comparer à celui des cisailles qui, dans une usine métallurgique, coupent sans s'arrêter des barres de fer en petits morceaux: et pour nous arrêter à une image plus poétique, il semblait que les paroles étaient comme des noisettes que les dents blanches cassaient derrière les lèvres, et celles-ci occupées à séparer le fruit de sa coque de bois dur.
En chemin de fer, avant d'arriver à Lucerne, j'avais entendu deux voyageurs qui avaient assisté au débarquement des premiers graciés de Nouméa, et leur appréciation de l'attitude des rapatriés n'était pas la même ; ils semblaient abattus, disait l'un ; ils avaient l'air rodomontetprovoquant, disait l'autre. N'avaientils pas regardé les mêmes, ou avaient-ils, à travers leurs opinions préconçues, regardé comme à travers des lunettes de couleur différente; beaucoup, se sa-
chant annoncés par les journaux, devaient se sentir en représentation et prendre des attitudes solennelles et héroïques, d'après Bocage et Mélinguc, sans être plus méchants pour cela. Il me semble que dans les préparatifs qu'on avait faits pour les recevoir, ce qu'il y aurait eu de plus sage, de plus nécessaire, de plus juste, de plus prudent, de plus pressé, ce n'était pas de recommander de leur trouver de l'occupation et du travail, comme on l'a fait ; mais qu'une liste des maisons de telle ou telle profession étant dressée d'avance, chacun trouvât son travail l'attendant, c'est-à-dire les abords aplanis sur les bords escarpés d'une vie honnête et laborieuse où il faut les aider à rentrer.
En sortant de Stansstaad, j'ai commencé à voir des vaches libres et paissant une herbe non mesurée ; cela m'a fait plaisir, car le système, la théorie de la « stabulation », qui a pour résultat de faire donner aux vaches beaucoup de lait mauvais et malsain, est aujourd'hui presque généralement à la mode. Ces vaches de la vallée de Stansstaad sont couleur de brique neuve et presque orange, tandis que celles qui courent les vallées et les pentes des montagnes d'Engelberg ont des robes couleur de café brûlé de toutes les nuances, depuis la première atteinte du feu jusqu'à la cuisson complète, et quel lait ! Il faudrait d'abord l'écrémer, puis y mettre la moitié d'eau pour en faire la crème qu'on vend dans les villes.
Une chose bien remarquable et inquiétante pour les vrais amis d'une vraie république, c'est que ce gouvernement en France ne s'assied pas et ne réussit pas à être un gouvernement. Voilà huit ans qu'il
est maître absolu, qu'on le laisse et qu'on le regarde faire. Huit ans, c'est un siècle ! Après huit ans de règne, Louis-Philippe avait déjà été assassiné trois ou quatre fois, et cependant avait fondé un gouvernement solide, réel et prospère.
A propos de J.-J. Rousseau, dont je parlais tout à l'heure dans sa patrie, je me rappelle une phrase de lui que feraient bien de méditer nos maîtres du moment: « Si vous voulez fonder une république, dit le citoyen de Genève, ne commencez pas par la remplir de mécontents. »
Il y a à Engelberg, un couvent de bénédictins fondé au commencement du xuc siècle ; la montagne alors était habitée par des démons et de mauvais esprits, mais les anges les chassèrent, d'où le nom ô? Engelberg, mont des Anges. Les moines, longtemps seigneurs souverains d'Engelberg, sont encore aujourd'hui de riches propriétaires.
En 1325, devant la reine Agnès de Hongrie et la fille de l'empereur Albrecht, cent trente-cinq jeunes personnes nobles prirent le voile dans un couvent de bénédictines situé proche du couvent des moines.
Malgré ce voisinage, elles eurent, dit une légende, longtemps une réputation sans tache. Un jour, deux voyageurs se promenant autour du couvent, l'un des deux émit quelques doutes sur la pureté de ces saintes vierges ; son compagnon les défendait. — Vous avez beau dire, répondit le premier en lui montrant un vieil orme mort depuis longtemps, je croirai à la vertu des bénédictines, si voisines des bénédictins, quand de celte vieille souche morte soi tira un arbre vert et vivant.
Et, à linstant même, les deux voyageurs virent s'élancer de la souche morte un grand et beau myrte en fleurs qui, bravant les rigueurs d'un climat si différent du sien, la Grèce, l'Italie, la Provence, vécut plus d'un demi-siècle, se chargeant tous les ans de ses fleurs virginales ; mais les mauvais esprits probablement étaient revenus sur la montagne, et les mœurs des bénédictins s'étant corrompues, le myrte disparut, frappé et détruit d'un coup de tonnerre qui brûla en même temps les deux couvents. — On n'a rebâti que celui des hommes.
J'apprends avec plaisir, en lisant un journal qui me tombe sous la main, qu'un grand honneur a été accordé à M. le président de la Chambre des représentants. M. Emmanuel Coquinos , envoyé de Grèce, vient solennellement de recevoir M . Gambetta Mamamouchi.
Dans Téglise attenante au couvent, il y a un ornement que je n'ai jamais vu nulle part, moi qui ai vu tant d'églises en tant d'endroits : au-dessus du maîtreautel, à la place où d'ordinaire est un christ ou un tableau plus ou moins précieux, est une horloge avec son cadran; ce pourrait être le sujet d'un sermon curieux et frappant que cet emblème du temps qui marche sans jamais s'arrêter et nous entraîne dans sa course.
Les femmes d'Engelbergont de fort jolis costumes, et les costumes, c'est comme le lait, il faut aller loin pour en trouver encore* 11 n'y en a plus à Genève. Ce costume consiste dans une sorte de corset-Cuirasse de velours noir, bleu-de-ciel, vert Véronèse, broché d'or et d'argent, un collier fait d'une bande tic vr-
LOIN ET II A l I 7.'.
lours également broché, et duquel pendent sur la poitrine des bijoux, fleurs, trèfles et rosaces également d'or et d'argent ; les cheveux très gracieusement
et noblement relevés en bandeaux un peu bouffants, et derrière la tête une natte épaisse nouée en rond et formée des cheveux et d'un ruban de soie blanche natté avec les cheveux, le tout traversé par une très grande flèche d'or ou d'argent, dorée ou argentée et parsemée de pierres de couleurs. Cette coiffure est lu coiffure des filles ; pour les femmes mariées, la natte blanche et la flèche sont remplacées par deux espèces de miroir en argent.
S'il est une république établie, paisible, respectée. heureuse, c'est la république suisse. On y fait beaucoup de musique. Un régiment a séjourné trois jouis à Engelberg et se promenait plusieurs fois par jour, musique en tête; puis une troupe de touristes suisses parcourait les montagnes, également précédée d'une musique de cuivre. Les unes et les autres ne jouent que des airs mélancoliques ou gais et dansants, des ranz et des valses. Ces vrais républicains, ne faisant pas consister la liberté à ce qu'une partie d'un pays opprimé vexe et ennuie l'autre partie, ne font pas entendre des musiques belliqueuses et des paroles féroces ; ils se contentent dune musique qui fait plaisir à tout le monde et à celle-là, le droit d'être appelée nationale. Le monde entier sait que le jour où leur liberté serait menacée, les instruments des villes, répondant aux cornes et aux trompes des montagnes, sauraient trouver des accents énergiques pour les oreilles et les cœurs.
Je lis sur un journal la mort de Chain, le dessina-
teur si fécond ; je n'ai pas eu le plaisir de le connaître, mais j'ai de tout temps apprécié le bon sens, l'esprit et le courage avec lesquels, dédaignant une facile, et bruyante, et malsaine popularité, il a consacré son crayon au bon combat contre la tyrannie des soi-disant républicains, contre le mensonge, la sottise, l'avidité, l'outrecuidance, etc. Il avait trouvé sa notoriété et sa popularité, dont il a joui longtemps, parmi les honnêtes gens, les gens de bon sens et de bonne foi.
A Thôtel Titlis, où je suis descendu, je vois une gravure coloriée, dont il faut que je parle à ce peuple français si bien doué, mais auquel une méchante fée oubliée le jour de sa naissance a refusé la mémoire ; pour lui, après deux mois, tout a vieilli ; il faut changer de robes, de chapeaux, de gilets, de principes, d'opinions, etc. Quant aux événements, on n'en parle plus — c'est si vieux ! — Au bout de quatre mois, c'est si ancien, qu'il n'y a plus que des radoteurs qui y fassent encore allusion, et personne ne les comprend. Après six mois, ça n'est même plus arrivé.
Eh bien ! d'après cette gravure, il paraîtrait que, en 1871, des hordes de brigands auraient, à Paris, massacré des prêtres, des généraux, des sénateurs, et incendié la ville, capitale du monde. La gravure représente les principaux monuments en flammes. Si les Français l'ont oublié, les étrangers paraissent s'en souvenir , car Paris n'appartient pas seule ment à la France, il appartient au monde. On pourrait se passer de Vienne, de Berlin, de Pétersbourg — peut-être de Home ; — mais personne, quelle que
soit son origine, quoi que soit son pays, ne pourrai! se passer do Paris. Aussi, malgré les haines et les représailles que la France a pu exciter et encourir, Paris n'a jamais couru risque, ne courra jamais risque d'être détruit que par les Parisiens.
Peut-être dois-je demander pardon de réveiller ce souvenir importun si complètement effacé aujourd'hui.
Je parlais tout à l'heure des valses que jouent les musiques suisses, ils ont continué la valse à trois temps, si sottement remplacée en France et probablement dans les salonsdu monde entier, parla violente, folle, ridicule, enragée et indécente valse à deux temps. Tout porte à croire que la mesure, l'harmonie, la grâce, la modestie étaient dans ce troisième temps qu'on a supprimé.
J'ai revu ici toute cette flore que la riche et généreuse nature réserve aux montagnes souvent inaccessibles, ce joli rododendrum rose, appelé rose des Alpes, Alpen rose, les gentianes d'un si beau bleu, des gnaphalium leontopodium cette fleur de laine blanche, qui ne se fane jamais.
Je ne parle pas des ravissants et poétiques vergissmein-nicht dont la Providence n'a voulu priver aucun pays, tandis que Y Alpen rose, le gnaphalium et la gentiane refusent opiniâtrement de quitter les neiges et de vivre dans nos jardins.
Ce vergiss-mein-nicht, ce gnaphalium, me rappellent un souvenir: Le vieux roi Louis de Bavière venait quelquefois manger quelques fraises dans mon jardin à Nice, où il passa ses derniers hivers et où je m'étais établi jardinier,
Il aimait les fleurs, et me demandait à voir celles qu'il préférait et qu'il était enchanté de trouver chez moi. Un jour il me montra une petite fleur bleu-deciel en gazon au bord d'un ruisseau, et m'en demanda le nom. « Comment, lui dis-je, Votre Majesté a oublié le nom d'une Heur chantée par un bon et illustre poète allemand?
— Qui donc ? demanda-t-il ?
— ,Mais personne autre que Ludwig von Bayera (Louis, roi de Bavière). » Et je lui citai cette œuvre de sa jeunesse ; il se plaignit de sa mémoire et parut enchanté de la mienne.
« Il y a, par exemple, une fleur que j'aime assez, dit-il, que vous n'avez pas et que vous ne pouvez pas avoir ici, c'est le edelweiss.
— Je ne la connais pas.
— Vous la connaissez peut-être, mais vous ne l'avez vue que sèche, à moins que vous soyez allé la cueillir sur les sommets des montagnes. C'est le gnaphalium ou leontopodium. Nous l'appelons en allemand : « noble blanc » — edelweiss — comme vous appelez en français l'aubépine noble épine. Eh bien! en rentrant chez moi, en traversant le Tyrol, je vous en enverrai quelques fleurs. »
Il tint sa parole, et quelques mois après je reçus d'un de ses officiers une lettre de la part du roi Louis, Ludwig von Bayera, qui m'adressait quelques fleurs de Y edelweiss. Je n'ai plus revu ce bon roi. qui n'a fait que des folies de poète et non des fautes de roi. Les premières ont ceci de particulier qu'on les