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L OMBRE D UN A.NE

Comme j'ai à parler dans les lignes qui vont suivre de plusieurs personnages plus ou moins haut juchés, je ne veux pas être même soupçonné d'irrévérence « à leur endroit » et je commence par expliquer mon titre.

Il est incontestable que si le peuple français peut être comparé à un peuple ancien, c'est au peuple athénien. Les meneurs de la République de 1792 avaient voulu (Mire du nous des Spartiates ; ça a fini par le Directoire et l'Empire, et ce régime n'a imité Lacédémone qu'en montrant au monde un peuple d'ilotes ivres qui ont pour plus d'un demi-siècle dégoûté les autres peuples des applications révolution*

naires. Instruits par l'expérience qui, malheureusement, ne leur a appris que cela, les meneurs de la République actuelle nous ont annoncé une république athénienne, sans penser que dans une république élégante, attique, il n'y aurait pas de place pour eux.

Quant à être de vrais Athéniens, il n'y avait pas besoin pour les Français de tout bouleverser, et depuis qu'ils nous ont décrétés Athéniens, le seul changement opéré, c'est que nous le sommes un peu moins.

Il nous reste cependant, même dans les circonstances les plus graves et les plus inquiétantes, cette heureuse facilité de nous occuper de futilités et d'enfantillages.

Démosthènes, un jour, s'apercevant que la foule pressée autour de la tribune ne l'écoutait pas, s'écria : Voici une histoire curieuse : « Un jeune homme, pendant les grandes chaleurs de cet été, loua un une pour le transporter à Mégare ; vers midi, l'ardeur du soleil était dévorante ; il descendit de sa monture et se coucha à l'ombre de l'âne. Mais le maître ûnier lui disputa cette place et cet abri et soutint qu'il lui avait loué l'àne , mais non son ombre, tandis que le locataire prétendait avoir loué non-seulement l'àne, mais aussi toutes ses dépendances, utilités et agréments... »

Et comme Démosthènes se taisait h ce point du récit et feignait de vouloir descendre de la tribune, cent voix s'élevèrent pour réclamer la lin de l'histoire.

Démosthènes alors se dresse, et d'une voix 1er-

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riblo : — Eh quoi ! toute votre attention est pour des fables ridicules, et vous ne m'éeoutez pas quand je vous parle de Philippe à vos portes et de votre liberté menacée !

Et « pour l'ombre de l'âne », devint un proverbe, sans corriger les Athéniens.

C'est bien parler et chicaner sur l'ombre de Pane que de donner comme « une chose grave » sur laquelle M. Lepère «appelle Pattention des préfets» la négligence « de certains curés et desservants à chanter le Domine, salvam fac rempublicam. » Quelle importance des hommes qui, pour la plupart, professent l'athéisme, peuvent-ils attacher aux prières adressées au Dieu qu'ils ne reconnaissent pas et dont ils épurent le ciel, par des prêtres qu'ils persécutent ? S'il est si nécessaire que les prêtres prient pour la République, c'est admettre qu'il y a un Dieu qui daigne s'occuper de nous, et que les prêtres ont auprès de lui quelque crédit. Je trouve ce souci de M. Lepère, forçant les curés à prier pour lui. un tant soit peu clérical.

Sans remonter plus haut, sous le règne momentané des trois consuls, on a chanté : Domine, salvam fac rempublicam, et salvos consules; puis : Domine, salvum fac imperatorem ; puis : Domine, salvum fac regem; puis derechef: salvum fac imperatorem; puis encore regem; puis, en 1830, pour éviter es quiproquos : Domine, salvum fac regem Ludovicum Philippum; puis, en 1848 : salvam rempublicam; puis, en 18<j2 : Domine salvum fac imperatorem. Ça n'a pas empêché la République de sombrer en 1 80 1 et en 18o2, ni Louis \\ 111 de retour-

ner en exil, ni Napoléon Ier et Napoléon III de mourir l'un à Sainte-Hélène, l'autre à Chislehurst.

Le second point « grave » sur lequel M. Lepère appelle l'attention des préfets , c'est la nécessité de reléguer les évêques dans leurs diocèses. La vérité est que c'est leur véritable place. Mais sous le règne de l'égalité il faudrait obliger aussi à la résidence Monsieur, frère du président, gouverneur civil de l'Algérie, qui en peu de mois est venu plusieurs fois à Paris. Il faudrait aussi proscrire le cumul qui permet à plusieurs députés d'exercer au loin des fonctions le plus souvent salariées, sans renoncer pour cela à leur mandat ni surtout à leur t indemnité » de députés.

Dieu et les saints supprimés, la mythologie républicaine ne peut abjurer le culte de la liberté, de « la raison » et des deux déesses Adeone et Abeone, qui, chez les Romains, présidaient à la libre arrivée et au libre départ des citoyens. Cette interdiction de quitter leur diocèse imposée aux évêques placés sous la surveillance des chefs de gare, rappelle une plainte du républicain Louis Prudhomme, auteur alors célèbre du « Miroir de Paris »

« Par l'ordre et sous les auspices de la Convention nationale, dit-il, nous avons planté des « arbres de la liberté » devant chacune des barrières de Paris, et cependant, on ne peut entrer et sortir sans exhiber un certificat de civisme et une carte de sûreté ; si on ne possède pas ces deux papiers, nonseulement on ne peut ni entrer ni sortir, mais encore on est déclaré suspect et arrêté, etc. »

Eh bien, monsieur Lepère, croyez-en un homme

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(jiii n'aspire ni à voire place, ni à celle de personne : un homme qui n'est p;is en jeu, et qui, conséqnemment, sans pins grandes lumières qu'un autre, a de grandes chances de voir juste, ni le Domine salvum, salvam ou salvos, ni la résidence forcée des évèques, ne sonl des choses « graves », et le souci que vous en prenez est tout à t'ait l'utile, puéril et un peu ridicule. Ne voyez-vous pas vos amis et complices d'hier appliquer les échelles aux remparts non terminés dont vous essayez de vous protéger dans la forteresse conquise avec leur aide et où vous ne voulez ni ne pouvez leur donner place?

... Pendent opéra interrupta, minœque, Murorum ingentes.

Ce n'est pas la veille de la bataille qu'un général s'occupe de changer le passe-poil des pantalons de son armée ; il pense aux armes, aux munitions, aux vivres, etc.

Une chose grave, et noble, et belle et attendrissant, et qui me fait croire que je vais peut-être enfin trouver l'autre républicain que je cherche en vain pour me tenir compagnie, depuis qu'on dit que nous sommes censés en République ;

Cette chose, la voici :

Un homme a été frappé des déplorables résultats qu'amène la législation actuelle pour les enfants que la misère, l'abandon ou la mauvaise conduite et les mauvais exemples de leurs parents livrent sur le pavé des villes à (oul.es les tentations. Les petits vagabonds, les petits voleurs, ou sont remis aux pa-

rents qui les réclament, et le plus souvent ne peuvent ou ne veulent pas les mieux surveiller et élever, ou sont mis, pour quelques années, dans des maisons de correction. Or, dans ces maisons, naturellement et forcément, se trouvent réunis, sous une discipline uniforme, des enfants à peine touchés et tachés par la corruption à d'autres déjà plus ou moins « avancés », corrompus ou pourris. Très souvent, pour ne pas dire le plus souvent, les petits condamnés sortent des maisons de correction ayant achevé leurs études du vice et ayant obtenu leur baccalauréat es- vol.

Un homme a ouvert un asile aux enfants abandonnés et condamnés ; il les a divisés en groupes qui permettent d'éviter la contagion. Il a supprimé pour eux l'aspect et la pensée de la prison ; il leur a fait voir que tous leurs besoins, tous leurs désirs pouvaient être satisfaits par le travail. Il a changé ces petits animaux sauvages, affamés, poursuivis, traqués par la police, en ouvriers honnêtes, heureux, aimés ; voilà, monsieur Lepère, quelque chose de plus grave que le Domine salvam, infligé comme pensum aux curés, et les évêques en pénitence et « en retenue. »

Or, cet homme est un magistrat, fils du président Bonjean, si férocement assassiné par la Commune. Cet homme a fait de sa douleur une vertu. Il ramasse cette graine de petits abandonnés, de petits vagabonds, de petits voleurs ; il la sème et la transplante en terre saine et fertile, et la cultive avec tendresse et intelligence. Grâce à lui, ils seront des ouvriers laborieux, honnêtes, heureux, et ne de-

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viendront pas des assassins comme ceux qui ont massacré son père. Il montre par ce noble exemple la nécessité qui s'impose aujourd'hui à la société, si elle doit être sauvée : « contenir la génération actuelle, élever celle qui la suit. »

Notons en passant une grosse sottise ou une grande infamie. Un journal qui a pris au moins de mauvaises habitudes dans de malsaines fréquentations, ne pouvant refuser son approbation à l'œuvre de M. Georges Bonjean, a commis cette phrase : « M. Georges Bonjean est le fds du président exécuté parla Commune. » Non, mille fois non ! le président Bonjean n'a pas été « exécuté », l'exécution a lieu pour des criminels condamnés par la loi appliquée par des juges après une instruction, des débats publics et une libre défense. Le président Bonjean et les autres otages ont été assassinés. Ne permettons pas aux faiseurs de phrases de déguiser ce crime et d'éluder cette honte.

M. Bonjean demande des adhésions pour développer son œuvre et la mettre en état de lui survivre. Je pense que ces adhésions ne vont pas lui manquer, et, pour ma petite part, je m'empres e de lui envoyer la mienne avec le témoignage de ma respectueuse sympathie.

Quand on voit quels mauvais, quels médiocres, quels impuissants, quels sots ont envahi la plupart des fonctions publiques, on se demande avec tristesse : Est-ce que la France ne produit et ne peut plus fournir que ça? Mais non, il y a encore des hommes honnêtes, vertueux, intelligents, capables. Mais la folie absurde de ce qu'on appelle a tort le

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* suffrage universel i laisse soigneusement de oôt* ces honnêtes, ces vertueux, ces intelligents, ces ca pables, dont la comparaison serait une humiliation et une offense A chaque instant, dans la classe po pulaire et laborieuse, nous voyei oies actes de ion rage el de dévouement, U n'\ a pas de danger que les * électeurs ■ réunissent leurs suffrages bot leurs auteurs Us préfèrent los bavards, les orateurs de brasserie, les chenapans, les < fripouilles » retour de Nouméa

Quant au suffrage ilit universel, il \a lui arriver ce qui arriva à un malade qui alla consulter le ce lèbre Ricord, i Monsieur, lui dit il. regardes mon m . tous nos confrères prétendent qu'il tout le cou per i Ricord examina le nei condamné et ilit

* Mes confrères sont dans l'erreur, il u'j s pas du tout besoin de couper votre nei il tombera bout seul, *

Et d'une chiquenaude il le iii tomber lu de ces jours derniers devait avoir lien, à ( ir cassonne, l'élection de sept conseillers municipaux : sur si\ mille cent \in^i électeurs, il ne s'est pré seule au scrutin que mille quatre cent quatre vingt deux votants Combien de temps fera l on encore croire à la France qu'elle est gouvernée par la ma jorité oies citoyens, tandis qu'une intime et tapageuse minorité conduit et démolit tout i s m gn u viendra un jour où le scrutin sera complètement désert, et où on n> verra que quelques fainéants, ivrognes et truands Ça tombera tout seul. A quand la chiquenaude ?

Il est évident que pour que le suffrage universel exprimât réellement le vœu de la majorité, il tau

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draifl qu'il fut absolument obligatoire, comme le paiement des impôts et le service militaire, et qu'on v procédai comme on faisait à Athènes, car il faut toujours revenir à Athènes quand on parle des Français.

Lorsque les citoyens dûment appelés flânaienl mit le marché. Vagora^ et tardaient à se rendre Mil* la place de rassemblée du peuple, le Pnyoc, 1rs magistrats, les prytanes, faisaient tendre sur Yagom une corde enduite de couleur rouge, «la corde rouge, » xa/.w; sfjOca; . qui enveloppait et entraînait les retardataires et tachait de rouge les vêtements des derniers. Les retardataires ainsi connus pavaient une amende ou étaient privés du triobole, les trois oboles d'indemnité.

lue jolie invention que le triobole ; il y a bien, il est vrai, quelque chose comme cela aujourd'hui. \ chaque instant vous voyez certains journaux ouvrir une souscription pour les frais de telle ou telle candidature. Mais ça ne se donne pas comme à Athènes en pièces frappées, portant d'un côté la ligure de Jupiter et de l'autre celle du hibou, oiseau de Minerve. Quoique chasses de l'Olympe à la suite d'une ancienne épuration, Jupiter et Minerve sont des dieux, et des dieux, il n'en faut plus : et puis, si on donnait le triobole ouvertement a tout le monde, on pourrait voir aux urnes d'autres électeurs (pie la minorité qui les assiège. Il est évident que tous les jouis il va moins de gens au scrutin : un jour personne n\ viendra, et il sera difficile ce jour-là de l'appeler « universel ». Ils sont bien embarrassés, ils

n'oseront jamais le rendre obligatoire, parce que

alors, ils perdraient évidemment la majorité, et, en même temps, ils ne peuvent se dissimuler que ça ne pourra bientôt plus être même un semblant de suffrage.

Une situation difficile en ce moment, c'est celle de M. Gambetta. — Son plan est simple et conforme à la tradition de tous les révolutionnaires qui l'ont précédé : — c'est ce que faisait M. Thiers, lorsque le roi Louis-Philippe le « mettait sur le pavé » et « l'envoyait se retremper dans l'opposition » ; il enrégimentait l'armée ennemie, s'en faisait nommer le chef et la faisait monter à l'assaut de la royauté.

Lorsqu'il avait réussi à rendre la situation inquiétante, il disait au pouvoir : « Ces gens-là ne se contenteront plus de M. Mole, ils ne voudront pas de M. Guizot, ils n'ont confiance qu'en moi ; c'est aussi en moi et seulement en moi que vous devez mettre votre confiance ; s'ils me voient ministre, premier ministre, chef de cabinet, entouré de quelques médiocrités ou nullités que je choisirai dans leurs rangs, ils désarmeront, seront facilement désorganisés, et nous « musèlerons, » encore une fois. « l'hydre de l'anarchie. »

On mettait sa confiance en M. Thiers, il se tournait vers son armée et lui disait : ils sont pris, ils sont à nous, ils m'introduisent dans leurs murailles, comme les Troyens firent du cheval de bois, machina fœta armis ; j'y suis, c'est comme si vous y étiez ; une fois entré, je vous ouvre les portes ; faites grand bruit et montrez des figures menaçantes jusqu'à ce que je sois entré. La Marseillaise .'/

Puis aussitôt que j'y serai, prenez des airs satis-

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