LA SECONDE AUX IIOMMESSES
à la politique. Il y a loin, certes, de conférencier, de parler, d'écrire, à se livrer à de pareilles saturnales. Il y a loin, je le veux bien, mais il y a loin de Paris à Nouméa et de Nouméa à Paris. On y va pourtant et on en revient. D'ailleurs, il n'y a pas tout à fait si loin que cela. Les « furies de la guillotine » avaient commencé par être des tricoteuses assistant aux assemblées de la Convention et prenant la parole dans les clubs. Quand la fange remuée monte à la surface et devient écume, elle montre de hideuses choses auquelles on ne pensait guère. Sans aller jusqu'au bout du chemin que franchissent ces mégères, il n'est pas indifférent de faire des pas qui en rapprochent et d'être coudoyé par elles. La « baronne » dont parle l'auteur des Veillées d'un Français est un exemple. Telle commence par écrire dans les journaux et les revues politiques, et ouvre un salon politique, qui se met en route « dans les rangs de l'escadron de son sexe. »
Puisque nous parlons de ces intéressantes personnes, rappelons un peu une célébrité de ce tempslà, mademoiselle Théroigne deMéricourt — (Suzanne- Magdeleine-Agnès).
Théroigne, fille de paysans, séduite par le fils de son seignenr, alla en Angleterre où elle fut, dit-on. quelque temps maîtresse du prince de Galles. Revenue à Paris aux commencements de la Révolution, elle fut d'abord, à cause de sa grande beauté, recherchée par les hommes les plus distingués. Cette -beauté commençant à perdre de sa fraîcheur et la vogue commençant à baisser, elle se jeta dans la politique: c'était le vrai moment pour elle, comme
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pour toutes celles qui avec plus ou moins d'éclat suivent la même carrière ; on ne tarda pas à la voir se montrer dans les clubs, y prendre la parole, afficher les sentiments et les opinions les plus exaltés.
On la voyait sur les places publiques vêtue d'une robe de drap bleu et d'une écharpe rouge, un chapeau à la Henri IV sur la tête, un sabre au côté, une cravache à la main ; ce mélange d'audace et d'un reste de beauté, ces allures masculines qui lui laissaient cependant une certaine élégance, exerçaient un grand prestige sur la populace à laquelle elle se mêlait ; elle était à la tête des femmes qui allèrent à Versailles, comme je le racontais tout à l'heure ; on la voyait jouer un rôle dans les plus horribles scènes, elle est morte folle à la Salpétrière.
Un détail qu'on ne sut qu'à sa mort, c'est que la cravache qu'elle portait habituellement renfermait dans son pommeau une cassolette remplie de sels et de vinaigre. Théroigne, qui s'était accoutumée aux plus hideuses, aux plus criminelles relations, n'avait conservé qu'un détail de sa native élégance : elle ne pouvait supporter, disait-elle, « l'odeur du peuple », de ce faux peuple, de cette populace immonde à laquelle elle se mêlait et dont elle s'était fait la sinistre reine.
Un poète du temps, un des rédacteurs des Actes des Apôtres, parle ainsi du corps politique des dames de la Halle :
On voit
L'essaim voluptueux de ces tendres beautés
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Qui, la nuit à Vénus, et le jour à Bellone, Ont su parer leur front d'une double couronne, En élevant aux yeux de l'univers surpris L'empire des harengs sur l'empire des lys.
De pareils monstres ne manqueraient pas à des circonstances pareilles. On lit dans le beau et courageux ouvrage de Maxime du Camp, que, à la tête du cortège des cannibales qui traînaient en hurlant les otages qu'ils allaient fusiller à la rue des Rosiers, — on voyait une femme à cheval.
0 chères femmes, restez les fleurs de la vie, ne vous mêlez de politique que pour rappeler les hommes à l'honneur, à la bravoure, au dévouement. Défiez-vous des modes, ou du moins ne les suivez que relativement à vos jupes et à vos chapeaux. Je vous disais l'autre jour que les femmes adoptant les idées « nouvelles » en 1789, avaient beaucoup contribué à amener les sinistres événements qui ont suivi. Laissez la politique prétendue républicaine qui est en train de tuer la république, aux femmes vieillies, démodées, qui espèrent que les nouvelles « couches sociales » pour les outrages dont elles sont prodigues, après boire, se contenteront de chiffonner des robes de soie qui sont tout ce qui leur reste de féminin, — sans trop s'inquiéter comment elles seront habitées.
Paris.
Venu pour quelques jours à Paris, voici que j'y suis encore retenu par le déluge de neige, « en détresse », comme on dit en langage de chemin de fer. Ne craignez pas, mes chers lecteurs, de trouver ici des plaintes et des lamentations sur Téloignement où je suis de mon jardin de Saint-Raphaël, plein de soleil et de roses. Je me suis bien trouvé, dans une vie déjà longue, de l'habitude d'étudier, de creuser, d'affiner, d'éplucher, de distiller les ennuis, les contrariétés, les chagrins, les calamités même, et d'en tirer le meilleur parti possible.
Feu Raspail, devenu amoureux de madame veuve Lafarge, comme tous ses avocats, en même temps qu'il haïssait Orfila, soutenait au tribunal que le poison trouvé par celui-ci en taisant bouillir feu Lafarge, ne signifiait absolument rien. Il y a, disaitil, de l'arsenic dans tout, j'en trouverai dans' le fauteuil de M. le président des assises, ajoutait-il, et dans M. le président lui-même, s'il veut se soumettre à une cuisson préalable.
La chimie trouve du sucre dans tous les légumes et ailleurs, et même la mode est aujourd'hui d'en trouver un peu trop dans les hommes.
D'abord — par une exquise politesse dont je me pique, je ne parle jamais aux Parisiens, pendant mes rares apparitions dans la capitale, ni du climat, ni de la température, ni du temps qu'il fait, — personne no m'a jamais entendu y faire la moindre allusion.
Mais, d'autre part, je n'ai vraiment pas à me plaindre du moment où je suis arrivé.
C'est la première fois que je vois la neige blanche à Paris, je l'y avais toujours vue comme noire, et rien n'est laid comme la neige noire.
J'ai pu jouir d'un spectacle qui m'avait été défendu depuis 1852: sur les vitres, les feuilles d'acanthe et de fougère, dessinées, gelées, groupées, entrelacées par les diamants du givre. Ce n'est pas tout. Les habitants de Paris, si divisés, si aigris depuis quelques années par la politique, semblent réconciliés et presque un peuple de frères, — en présence des montagnes de neige qui donnent aux rues un aspect tout à fait alpestre, on sent le besoin
de communiquer ses sensations, ses étonnements. Les passants échangent un sourire et, au moindre prétexte, avec hésitation, en se croisant, quelques paroles gaies et facétieuses soit avec les autres passants, soit avec les boutiquiers grattant le devant de leur boutique. Si quelqu'un tombe, on s'empresse de l'aider à se relever, et les hommes ont retrouvé la coutume, depuis quelques années tombée en désuétude, de donner aux femmes le haut du pavé et le meilleur du chemin.
Autre avantage : il suffit d'un peu de résolution pour trouver chez elles presque toutes les personnes qu'on veut voir et qui ne sortent pas et sont enchantées de recevoir des visites qui les désennuient.
Et encore : on tolère les plus effrontés solécismes de toilette ; les grosses bottes, les chaussons de laine et de lisière, sont admis dans les salons les plus élégants.
Et encore ; les voitures sont rares et marchent au pas, ce qui diminue beaucoup et agréablement les chances d'ordinaire si nombreuses d'être écrasé.
Et encore : les femmes qu'on rencontre dans les rues imaginent des façons inusitées de s'envelopper, de se défendre, de se préserver, de s'entortiller, de « s'emmitoufler» ; il semble qu'on voit les habitantes d'un autre pays, elles sont autres, ce qui est, on ne peut le nier, un grand charme.
Et encore : un certain nombre de personnes, hommes et femmes, ont l'extrême complaisance de s'exposer au redoublement de froid causé par une course rapide et à découvert, pour offrir aux Pari-
siens le spectacle de traîneaux pittoresques et de chevaux richement ou bizarrement harnachés.
Autres remarques :
On ne saurait dire à quel degré — tout s'arrange — vous êtes sorti, il y a trois jours, par quatre ou cinq degrés au-dessous de zéro. Vous aviez le nez rouge, vous ne saviez où cacher vos mains, des frissons couraient sur vos membres. Hier matin, par dix-huit degrés, vous n'aviez pas plus froid, ou du moins vous ne souffriez pas davantage du froid, et vous restiez étonné du peu de différence que vous ressentiez de cinq degrés à dix-huit.
Le premier jour, on était embarrassé, gauche, maladroit, « empêtré ». Hier, hommes et femmes couraient lestement par les rues et sur les boulevards, on avait appris à marcher, à ne pas glisser et à glisser. Plus de visages inquiets, désolés, effrayés; on s'était « ingénié », on avait trouvé les chaussures, les vêtements convenables et commodes, et on avait plutôt l'air gai de quelque chose de nouveau ou d'inusité, autre circonstance favorable.
Supposez les 42, 44, 48 degrés de ces jours-ci et pas de neige, ces milliers de balayeurs et balayeuses seraient restés à grelotter dans leurs chambres, sans feu, et beaucoup sans pain ; la neige leur donne une besogne rétribuée et un exercice, vu la sécheresse de la neigé qui les réchauffe. Une note triste cependant dans ce concert à peu près gai de ces nombreux balayeurs : on découvre de temps en temps parmi eux une figure très différente, la ligure d'un homme d'une autre classe, une figure de « monsieur » , triste, résigné, résolu, qui a accepté comme une
bonne fortune cette occasion de gagner quelques sous, pour porter peut-être du pain à une femme, à des enfants ; — ça, c'est une impression navrante.
En ajoutant un petit nombre de mains amies pressées avec joie, j'ai donc tiré de mon échouement, de ma « détresse » , de ma misère, tout le parti possible.
Ces dix-huit degrés de froid sont le froid le plus rigoureux que j'aie vu, — il est vrai qu'ils n'ont été atteints qu'au point du jour, — mais des paysans disaient qu'il avait descendu encore plus bas dans la campagne.
Lors de la rentrée des « cendres » de Napoléon Ier, il y eut dix-sept degrés, et des malheureux sont morts de froid, en 1870, en Suisse, et, rentré en France, à Pontarlier, à Byans, j'ai trouvé seize degrés, mais accrus de cette circonstance que j'ai dû passer deux nuits dans la rue.
Jamais une idée n'a été plus heureuse et n'est venue plus à propos que cette souscription ouverte par le Figaro pour reconstituer les bureaux de bienfaisance « disloqués » par ces fous furieux » de Tédilité parisienne. Les plus touchants, les plus actifs sentiments de compassion, de bienfaisance, se sont hautement manifestés pour subvenir aux misères du peuple de Paris, et il faut bénir même cette petite pointe d'opposition honnête à nos maîtres en délire, qui est venue exciter les esprits et réveiller les cœurs.
Je reviens sur l'œuvre de M. Bonjean, qui reçoit en même temps de nombreuses adhésions. Il en est de même de la fondation des écoles libres.