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A la torpeur a succédé un mouvement très heureux, — tout le monde était étonné, stupéfait, affolé, incertain, ahuri, dispersé, isolé ; on sentait le besoin d'un drapeau sous lequel on pût se réunir, se grouper. Aussi on saisit avidement toutes les circonstances qui se présentent — tout . ce qui peut réunir, deux mains honnêtes. On s'empare des œuvres bonnes, utiles, charitables, chrétiennes, que les soidisant républicains laissent échapper, négligent ou jettent au vent. On ne leur laissera bientôt que la piaffe du pouvoir, les traitements et de nouvelles folies à faire, et les urnes désertes faisant du suffrage dit universel la plus ridicule des inventions comme elles en sont déjà la plus absurde, la plus dangereuse, la plus mensongère.
Parlons d'autre chose.
Il est impossible, disait Cicéron, d'imaginer, de rêver même à l'état de délire, quelque chose d'assez absurde, d'assez insensé, d'assez monstrueux pour qu'il ne se trouve pas quelque soi-disant philosophe ou prétendu sage qui l'adopte, le défende, le préconise.
Il en est de même aujourd'hui de la politique.
Il y a quelques années, en 1872, je publiai quelques pages dans lesquelles je crus avoir atteint un assez haut degré d'exagération comique, et démontré par l'absurde les périls de la pente où s'engageaient les détenteurs actuels du pouvoir. Je vais copier ces quelques pages, qui ont été réimprimées en 1874 par Calmann Lévy, sous ce titre: On demande un tyran.
On sera étonné de voir avec quel empressement on
a déjà exécuté une notable partie de ce que je présentais alors comme une plaisanterie un peu sérieuse, un fort « grossissement » , quelque chose comme le Gulliver de Swift ou V Utopie... renversée de Th. Morus.
Je rêvais donc que le scrutin de liste était proclamé et que la majorité qui l'avait décidé avait fixé les élections à la semaine suivante.
Le duc de Magenta, dégoûté, était remonté particulier indépendant et s'en était allé.
Une fois dans ce courant d'idées, on proclamait l'amnistie, et on allait en grande pompe" recevoir aux frontières et dans les ports tous les citoyens, tous les « martyrs » rappelés en toute hâte d'Angleterre, de Belgique, de Suisse et de la Nouvelle-Calédonie ; ils « rentraient tous dans leurs droits » et étaient non-seulement électeurs, mais candidats et candidats acclamés plutôt qu'élus. M. Gambetta n'était nommé qu'à une très faible majorité; M. Naquet luimême paraissait un peu pâle et avait failli rester en dehors de la nouvelle Assemblée ; on voyait pêlemêle arriver à la députation, d'abord tous les condamnés, déportés, etc., puis les plus compromis des « intransigeants », puis tous les piliers d'estaminet, les orateurs de taverne, les forts au billard, etc.
Un ministère était nommé qui se composait de MM. Mégy à la justice, Pyat à la guerre, Vermersch à l'instruction publique, Ferand aux finances, Gaillard père à l'agriculture et au commerce, Courbet à la direction des beaux-arts, Floquet aux relations étrangères.
On redémolissait la maison do M. Thiers. on supprimait le Rappel ; des « avertissements » aigres étaient donnes à la République française; le Journal officiel s'appelait Carmagnole ; on dressait des statues aux « martyrs de la Commune assassinés par les Versaillais » ; la propriété étant décidément le vol, on faisait rendre gorge aux propriétaires.
Mais bientôt ce ministère était déclaré traître, et l'Assemblée « réactionnaire » : nouvelle dissolution, nouvelles élections, avènement d'une « nouvelle couche sociale ».
On demande aux candidats d'avoir au moins reçu « le baptême de la police correctionnelle ».
En cas de conflit, on préfère les « confesseurs » et les « martyrs » de la cour d'assises.
Entrent alors à l'Assemblée les souteneurs de filles, les marchands de chaînes de sûreté, les croupiers des « trois cartes » ou des « coquilles de noix » , ils composent l'extrême droite et représentent l'aristocratie, et sont, à cause de cela, un peu impopulaires et suspects ; après eux, aux centres et à gauche, les victimes de la police correctionnelle et les martyrs de la cour d'assises, les libérés, les évadés, etc.
Le ministère se compose de Polyte, de Gugusse. d'un fils naturel de Troppmann, etc.
Le Journal officiel s'appelle la Sainte Guillotine. on déclare Ça ira « air national ; » mais ce gouvernement est bientôt à son tour traité de réactionnaire ; Polyte, Gugusse et Troppmann fils, se trouvant bien du pouvoir, se défendent par la force et se déclarent « triumvirs. »
Alors, de mon rêve, je ne me rappelle qu'une confusion, un gâchis de boue et de sang, des fuites, des exils, des pillages, des incendies, des famines, des tètes coupées, etc.
Puis je vis les murs de Paris couverts d'affiches de toutes les couleurs ; ces affiches étaient lacérées et arrachées par la police de Polyte, de Gugusse et de Troppmann fils, mais elles étaient à l'instant même remplacées par d'autres semblables.
Ces affiches portaient toutes les mêmes mots :