‹ Au soleilChapitre 4 sur 44 · I MIN KT ITA IT · texte numérisé non relu

I MIN KT ITA IT

paye soi-même et qu'on les paye seul, tandis que les fautes des rois sonl payées par les peuples.

Quidquid délirant reges plectuntur Achivi.

Voici un orage, il pleut, tout disparaît sous un voile gris, il n'y a plus ni ciel ni montagnes. C'était le vrai moment d'écrire ces feuillets.

En 1830, un assez grand nombre de Parisiens se sont fait tuer et ont tué au cri de : Vive la Charte/

Un autre assez grand nombre au cri de : Vive Napoléon et la libertêl sous le drapeau le plus étrangement panaché, bariolé, chiné qu'un peuple ait jamais arboré.

En 1848, leurs fils se sont fait tuer et ont tué au cri de : Vive la réforme ! La réforme de quoi ? que voulez-vous réformer ? par quoi le remplacerez-vous ? Réponse : Vive la réforme !

Il a cependant été décidé, à la fin, que ce qu'on voulait réformer, c'était le mode d'élection alors en

vigueur, et qu'on le remplacerait par le « suffrage universel. »

Avec le « suffrage universel, » l'homme reprenait tous ses droits ; la France « son rang parmi les nations » ; les fontaines donnaient du café au lait très sucré et la Seine roulait du château-Laffitte ; le peuple, roi dépossédé, remontait sur son trône : c'était le retour de Page d'or.

Alors, en possession du suffrage universel, le peuple français a voté universellement pour la République en 1848 — contre la République et pour Louis-Napoléon en 1849 — contre la liberté et pour le despotisme et la paix en 1852 — pour la guerre en 1870 — pour la République en 1871 — contre la République et la Commune six mois après, envoyant à Versailles une chambre réactionnaire — pour la République modérée en 1872 — pour la République immodérée en 1872, 1873 et suivantes. Aujourd'hui, à Rordeaux, il vote pour la Commune, pour le drapeau rouge, pour l'anarchie, pour le tohubohu.

Dans tout cela, ce qui serait très cocasse, si ce n'était triste et inquiétant, c'est que le peuple crierait, casserait, brûlerait, tuerait pour conserver le suffrage universel. Je n'ajoute pas, comme ci-dessus, qu'il se ferait tuer, parce que c'est changé. Il n'y a plus de fanatiques, on ne veut plus mourir, on veut vivre et bien vivre ; on ne va plus au combat avec des épées, mais avec des échelles.

Ce peuple, prêt à défendre, à ce qu'on dit, celte énorme et misérable et terrible et mortelle sottise

du suffrage universel, ne le possède pas. n'en fait aucun cas ni aucun usage.

Voyez les élections, celle de Bordeaux par exemple, qui a donné lieu à un scrutin de ballottage, — 34,000 électeurs inscrits, 7,000 votants. A aucune époque le suffrage le plus restreint n'a été aussi restreint, si bien que grâce au « suffrage universel » acheté assez cher, les élections sont faites et le pays est gouverné par la majorité d'une infime minorité.

Je l'ai assez dit et répété, et j'ai commencé à le dire en 1839, et on me l'a publiquement reproché dans les clubs de 1840, le suffrage universel, non pas est, mais serait la plus ridicule, la plus injuste, la plus périlleuse des bêtises que les hommes aient jamais imaginées.

Je n'empêche pas les partisans aveugles ou intéressés de répondre que c'est le palladium de la liberté, c'est ceci, c'est cela ; c'est tout ce qu'ils voudront.

Mais je clorai la discussion en disant :

Il a pour moi tous les vices, pour vous toutes les vertus. Seulement... il n'existe pas.

Et s'il existait... quelle humiliation pour la France aux yeux des étrangers ! On se dirait en se montrant nos maîtres, résultat de ce qu'on appelle le suffrage universel : Eh quoi ! tous les Français votant librement et choisissant parmi eux pour les gouverner les plus probes, les plus habiles, les plus distingués, les plus savants, les plus braves, les plusdésintéressés, voilà tout ce qu'ils ont pu trouver î voilà la crème et la fleur de farine, voilà le dessus du pa-

QE LUCER0E *3

nier, il n'y a pas mieux que ça en France ! Parce qu'ils ne savent pas comme nous que le prétendu suffrage universel n'est qu'une coterie, une minorité turbulente et bruyante.

Et dire que ce « suffrage universel », ce fléau qui n'existe pas, est cependant un fléau, dire qu'il serait dangereux, difficile, d'aucuns disent impossible, de supprimer ce qui n'est pas ; dire que notre malheureuse patrie ne pourra commencer à espérer le salut que quand un Alcide trouvera moyen de tuer ce monstre qui n'est pas né et n'a jamais vécu, et, enfonçant une épingle dans cette peau vide et soufflée, l'appendra dégonflée aux parois du temple de la patrie, comme les marins sauvés d'un naufrage suspendent dans la nef de l'église de leur village le modèle de leur navire ramené au port.

On parlait dernièrement d'édicter une loi qui défendrait, sous des peines sévères, d'attaquer, de discuter la chose appelée le « suffrage universel » : ça pourrait amener des débats extrêmement farces, et quelque chose comme ce qu'on appelait autrefois les « causes grasses » et qu'on réservait pour le carnaval.

Le juge. — Tartempion, vous êtes accusé d'irrévérence envers Sa Majesté Thésaurochrysonicoquidès CXXVII,

L'accusé. — Montrez-moi S. M. Tliésauroehrysonicoquidès CXXVII, que je me jette à ses pieds, que jelui demande pardon et lui jure une éternelle et dévouée fidélité.

Le juge. — Huissier, priez Sa Majesté de montrer son auguste face.

L'huissier sort. L'audience est suspendue.

L'huissier rentre et dit : Je n'ai pu trouver nulle part notre redouté maître. Je l'ai demandé à tout le monde, personne ne Ta jamais vu, et un vieux m'a même assuré qu'il n'a jamais existé.

Le juge...

Ma foi ! que dirait le juge ?

Un autre tribunal.

Un autre juge : — Prévenu, vous avez attaqué le suffrage universel.

Le prévenu : Le suffrage universel ! qu'est-ce que c'est que ça, le suffrage universel? Quèsaco? si c'est un Provençal qui est accusé. Où prenez-vous le suffrage universel ? qui est-ce qui Ta jamais vu ? Quand est-ce que tous les citoyens, sans exception, ont librement exprimé leurs vœux, leurs opinions, leurs volontés? Montrez-moi-le, votre suffrage universel ; qu'on voie un peu son air, sa figure, son nez et sa démarche, pour le reconnaître et ne pas marcher dessus si on le rencontre.

Une des plus fréquentes causes de nos malheurs, c'est que la langue s'est altérée, et menace de s'altérer tous les jours davantage, si une loi sage ne règle pas le « port de plume » comme on a réglé le port d'armes pour les autres engins de destruction. Le métier d'écrire, comme le métier de gouverner les hommes, sont les deux seuls métiers que tout le monde croit pouvoir exercer sans études et sans apprentissage. Les mots ont aujourd'hui un sens pour les uns et un autre sens pour les autres. Par exemple, vous appelez le suffrage universel l'élection par une misérable minorité.

On a renversé Louis-Philippe et parce qu'il mettait trop de que dans ses discours, et parce qu'on l'accusait de se tenir au « juste milieu », — juste milieu est devenu une injure, une accusation , une condamnation, une cause de proscription et d'exil, et cependant les sages de tous les temps et de tous les pays ont professé que le juste milieu est la raison, la force et la justice, in medio stat virtus.

« Juste milieu » qui, en réalité, est un éloge, est devenu contre le gouvernement de Juillet la « tarte à la crème » de Molière.

En 1871, les papiers rouges, irrités des élections monarchiques, ont appelé dédaigneusement ruraux les électeurs des campagnes.

Et du beau nom de paysan, Dans leurs villes de boue, ils ont fait une injure.

Aujourd'hui, il en est de même du mot « réactionnaire, » que beaucoup d'accusés ont la bonté de repousser quand on le leur applique.

Et pourquoi ne serait-on pas réactionnaire , pourquoi ne réagirait-on pas contre une action mauvaise, injuste, dangereuse, brutale ou simplement exagérée ?

Pourquoi ne s'attellerait-on pas par derrière le « char de l'État » (vieux style) si on le voit descendre sur une pente où les chevaux attelés devant sont impuissants à le retenir, et qui conduit fatalement à un précipice ?

Et le mot de liberté, donc ! Pour ceux-ci c'est confisquer à son profit la liberté des autres ; pour ceux-

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là c'est la fantaisie de domestiques capricieux qui aiment à changer de maîtres.

La liberté ! Après avoir tant de fois combattu , cassé, brûlé, tué au nom de la liberté, qu'avons-nous vu faire aux Français ?

N'imitent-ils pas ces peuples sauvages qui en sortant le matin de leur cabane, adoptent pour Dieu et adorent toute la journée le premier être ou la première chose qui frappent leurs yeux : un oiseau, un serpent , un crapaud, une pierre, une branche d'arbre, et les jettent avec mépris, le soir, avant de se coucher?

N'ont-ils pas adoré trois ou quatre fois la République, deux fois Napoléon lui-même et une troisième fois sous la forme de son neveu, deux fois la Restauration, la Charte, la réforme, le suffrage universel, Ledru-Rollm, Louis Rlanc, Caussidière. le droit au travail, etc., etc.

Aujourd'hui Rlanqui, — pourquoi? Parce qu'il a été longtemps en prison? Quelle vertu, quel talent cela donnc-t-il d'être en prison ? à moins qu'on n'en sorte ayant réfléchi, étudié, médité, et qu'on en dise : Je suis bien revenu de mes erreurs, de mes ignorances, de mes présomptions, Est-ce le cas de Rlanqui? S'est-il seulement lavé de la terrible accusation portée contre lui par Rarbès. un saint du calendrier républicain?

Non, ce peuple qui parle tant de liberté est naturellement et irrévocablement monarchiste. Vous le voyez toujours faire des maîtres, des rois, des tyrans de ceux qui l'ont mené à la bataille au nom de la li-

berté et qui se moquent de lui. En voici un exemple curieux, tiré de documents authentiques :

La Convention nationale, dans la séance du 16 nivôse de l'an III de la République une et indivisible, entendit un rapport ordonné par elle, fait par une commission tirée de son sein, lu et rédigé par E.-B. Courtois, député du département de l'Aube.

Ce rapport, que j'ai sous les yeux, a été imprimé dans le même mois de nivôse à « l'Imprimerie nationale des lois, » à Paris. Il avait pour sujet :

V Examen des papiers trouvés chez Robespierre et ses complices.

Le député E.-B. Courtois débute par un de ces discours emphatiques, ampoulés, si à la mode de cède époque.

« La vertu est le ciment des républicains. »

« L'égalité fille de la nature. »

« On a dilaté le ressort de la sensibilité. »

« L'indolence, ce vice qui perdit Athènes, a f'aii tomber nos destinées dans les mains de ces hommes coupables (Robespierre et ses complices), qui voulaient faire transpirer le corps politique jusqu'à ce qu'il fût devenu un squelette. »

« Décrets nationaux, par qui, comme de IVtincelle électrique, étaient frappés des milliers d'innocents. »

« La loi a terrassé 1e tyran et quelques-uns de ses complices. Ce n'est pas pour remuer les cendres fétides des usurpateurs sacrilèges de la souveraineté du peuple. »

« Le but de la Convention est que la vie de Robespierre, écrite pour ainsi dire de sa main, puis-

qu'elle est le résultat de ses papiers et de ceux de ses agents, apprenne à l'univers étonné si ce monstre, etc. »

« La France entière a été sa complice, il semble qu'on ait pris à tache de lui élever un trône, des agrégations coupables lui firent respirer de toutes les parties de la France l'encens criminel qu'elles brûlaient en son honneur ; c'était à qui enivrerait l'idole trop faible pour résister à ces vapeurs empoisonnées ; on se disputait dans les « sociétés dites populaires » l'honneur de s'agenouiller devant le nouveau Dagon, le nouveau dieu Maximilien, etc. »

Je vous prie de croire que tout cela est textuellement copié.

Puis le citoyen Courtois donne des échantillons d'encens, de fanatisme, d'idolâtrie adressés à l'avocat d'Arras. A chaque assertion, il met à l'appui, sous les yeux de l'Assemblée, un papier, une lettre, une pièce, signés, légalisés, etc. Je vais lui emprunter quelques pages de son résumé. C'est lui qui parle :

Du 23 prairial de l'an II de la République une et indivisible.

J.-P. Besson à Robespierre, au nom de la Société populaire de Manosque, district de Forcalquier.

Toi qui éclaires l'univers par tes écrits, saisis d'effroi les tyrans et rassures le cœur de tous les peuples,

tu remplis le monde de ta renommée Féconde

créature, tu régénères ici-bas le genre humain.... Tu apprends aux Français, par les vertus de ton cœur

et l'empire de ta raison, à vaincre ou à mourir pour la liberté ot. la vertu.... Ménage ta santé pour notre bonheur et pour notre gloire.

Salut et fraternité.

J.-P. Bessoh.

Le 11 prairial de l'an II.

De Yesoul à Maximilien Robespierre.

Grâces immortelles soient rendues à l'Etre suprême qui veille sur vos jours si précieux à la patrie ! Votre tache est écrite au livre du destin ; elle est digne de votre grande âme.

Signé : H... jeune.

Sedan, 19 août 1793.

....0 vous, incorruptible Robespierre, qui couvrez le berceau de la République de l'égide de votre éloquence !

Philip. Rrincourt.

Orner, 2 messidor an II.

Républicain vertueux, colonne inébranlable de la République, un vrai citoyen pénétré de tes sublimes vertus et rempli de tes illustres écrits qui respirent la morale la plus touchante.., la justice est la vertu innée de ton âme.

... un Voltaire, un Rousseau, un Robespierre

enfin.

Dupont,

Ci-devant commissaire des guerres.

Ici, le député Courtois, dans le rapport imprimé, explique que, par égard pour les familles, il remplace parfois les noms par des initiales, mais que ces noms restent sur les originaux déposés au comité.

Puis il continue :

Paris. 20 août 1793, l'an IL L.'Ài F..,, auteur de plusieurs ouvrages de politique et de littérature, au citoyen Robespierre. Ta conduite et tes discours m'ont inspiré une tendre estime pour ta personne.-. J'aime à croire que tu es aussi aimable par ton caractère qu'admirable par tes talents... Permets-moi de faire avec tes vertus la connaissance que je n'ai faite encore qu'avec tes talents.

5 février 1792.

Le citoyen V...

Vrai citoyen, vous réunissez l'énergie d'un Spartiate et d'un Romain à l'éloquence d'un Athénien... Homme éminemment sensible, humain et bienfaisant, réputation sur laquelle vos ennemis mêmes n'élèvent pas le plus petit doute.

A la ville de l'Egalité, ci-devant Château-Thierry , 80 prairial, le capitaine commandant C...

.,. Je vous regarde comme le messie que l'Etre suprême nous a promis pour réformer toute chose.

Toulon, 22 messidor an IL Le citoyen J ... à Robespierre.

0 mon apôtre !... On m'assure que la ressemblance physique entre nous est frappante... Je rougis de ne ressembler que par le physique au co-régénérateur et bienfaiteur de ma patrie. Mais j'ai toujours senti la dignité de mon être.

Paris, 31 janvier 1792.

D... à Robespierre.

Permettez-moi de donner à un innocent qui me va naître le nom d'un parrain aussi cher à la patrie

DE LUCER N E 91

qu'est le vôtre, nom qui est et sera en vénération dans tous les siècles présents el futurs.

Membre du club des Cordeliers, el marchand mercier.

Ganges, 14 messidor, an II.

Le citoyen J. M..., membre du directoire du district de Montpellier.

La nature vient de me donner un fils. J'ai osé le charger du poids de ton nom.

Salut et fraternité. Vive la République !

Joigny, 29 brumaire an II.

Duthe, maire.

... Robespierre a toujours été et sera regardé dans les siècles futurs comme la pierre de l'angle du superbe édifice de notre Constitution.

Paris, 16 floréal an II.

Admirable Robespierre, flambeau, colosse, pierre angulaire, etc.

Signé: P...

5 thermidor an II.

Le citoyen La B... à Robespierre.

Tous tes beaux ouvrages sont sur ma table, ton nom est répété mille fois dans mes treize volumes.

Paris, 14 messidor an II.

Le citoyen D... à Robespierre.

... Je veux rassasier mes yeux et mon cœur sur tes traits, et mon âme, électrisée de toutes tes vertus, rapportera chez moi ce feu dont In embrases tous les bons républicains. Je me nourris de tes écrits,

Saint-Calais, 15 nivôse an II. Les sans-culottes Reys et Rampillon à Robespierre. Colosse de la République, génie incorruptible, montagnard éclairé qui vois tout, prévois tout, déjoues tout, et qu'on ne peut tromper ni séduire... envoie un représentant nous épurer.

Le citoyen J. . . à Robespierre.

La couronne, le triomphe vous sont dus et ils vous seront déférés, en attendant que l'encens civique fume devant l'autel que nous vous élèverons et que la postérité vénérera.

Le citoyen B... l'aîné à Robespierre.

J'ai fait un projet de monument sidéral pour immortaliser notre Révolution, je t'y place au ciel à côté d'Andromède...

Blérancourt, près Noyon, 19 août 1790.

Saint-Just à Robespierre.

Vous qui soutenez la patrie chancelante contre le torrent du despotisme et de l'intrigue, vous que je ne connais que, comme Dieu, par des merveilles.

C'est cruellement grotesque, n'est-ce pas ? de voir cette idolâtrie d'un peuple se croyant libre et se disant républicain. Eh bien ! je gage ce qu'on voudra que, aujourd'hui, si plusieurs de nos maîtres du moment le voulaient, ils nous montreraient d'aussi ignobles bêtes et sordides communications et déclarations d'amour.

P. -S. — Il s'agit pour les soi-disant républicains juchés au pouvoir, de renverser sur ceux qui les suivent les échelles qui leur ont servi à monter,

Ils commencent à avoir peur du suffrage dit universel, et pensent à domestiquer, à museler le monstre, en substituant le scrutin de listeau scrutin d'arrondissement, c'est-à-dire en élisant les députés directement et franchement, selon les décisions d'une coterie paisiblement réunie à Paris.

Le scrutin de liste a pour avantages principaux à leurs yeux : 1° de faire nommer par les électeurs des candidats qu'ils ne connaissent pas, et sur lesquels ils ne puissent faire aucune investigation dangereuse ; 2° d'épargner les vingt ou trente mille francs que coûte au moins une élection.

Les gens qui prétendent suivre la politique de M. Thiers et le journal de Victor Hugo, se prononcent avec ardeur pour le scrutin de liste contre le scrutin d'arrondissement. Eh bien! quand je serai rentré à Saint-Raphaël, je chercherai et je vous ferai lire deux lettres, Tune de M. Thiers, l'autre de Victor Hugo, lettres dans lesquels tous deux se déclarent décidément et résolument hostiles au scrutin de liste.

Rosas (Espagne).

Il s'est opéré une grande et étrange transformation des mœurs des Parisiens : dans mon enfance, l'habitant de Paris se croyait suffisamment à la campagne aussitôt qu'il avait franchi les barrières. Aller à Romainville à la saison des lilas, aller manger une matelotte à La Râpée, une friture de goujons à l'île Saint-Denis, une gibelotte de lapin aux Batignolles, en égayant le festin de toutes les plaisanteries traditionnelles sur l'identité du lapin, c'étaient des projets longtemps médités, mûris, et dont le souvenir, souvent rappelé, ranimé, étendait comme un joyeux rayon de soleil sur le mois qui avait précédé cette « partie » et sur le mois qui la suivait. C'étaient de

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petites et heureuses hégyres dont on datail certaines circonstances intéressantes de la vie. Quelques Parisiens étaient allés voir la mer au Havre ou à Dieppe :

ils étaient les objets d'un certain étonnement mêlé de vénération, comme on fait aujourd'hui pour Livingstone.

A cette vénération se mêlait une certaine envie, non pour l'action, Dieu garde ! mais pour la gloire qui en ressortait.

Je me rappelle un vieux Parisien, ami indulgent de mes jeunes années, homme instruit, éclairé, spirituel et savant en histoire naturelle. Il avait une petite maison dans les bois, à Yanjours, près de Bondy, à trois lieues de Paris. Il allait y passer un mois ou deux tous les ans avec sa famille. Quels préparatifs : visites d'adieu à ses amis et à ses connaissances, affaires de toutes natures mises en règle, etc. Longtemps après, voulant me donner un exemple de sa faiblesse pour une de ses filles qui n'était pas encore mariée, il médisait : Enfin, mon ami, elle a voulu voir la mer, et je l'ai menée... où? — A Dieppe.

Et, pour mon compte, lorsqu'à l'âge d'à peu près seize ans je résolus aussi d'aller voir la mer, ce Pal au moyen d'une école buissonnière, restée légendaire au collège Bourbon. Je vendis mes prix, j'allai au Havre et je revins au bout de dix jours. Lorsque le professeur de ma classe me demanda compte de celle absence, je lui répondis : Monsieur, je suis allé au Havre. Il ne songea pas un instant à la supposition que j'y fusse allé seul, et, persuadé que mes parents

m'y avaient emmené, il ne poussa pas plus loin son « instruction. »

Aujourd'hui vous trouvez des Parisiens et des Parisiennes éparpillées dans le monde entier. En Italie, en Suisse, en Allemagne, à toutes les eaux, à toutes les « stations d'été et d'hiver », aux bains de mer, sur les montagnes... partout, presque autant que d'Anglais et de Russes.

Et, pour ne pas parler seulement des Parisiens, quand je vois ces volées de voyageurs et de touristes s'abattre sur Dieppe, le Havre, Étretat, Sainte- Adresse, Trouville et cinquante autres plages, en pèlerinage aux sources et eaux qui guérissent de tout, excepté de la crédulité. — sur les montagnes, et à diverses hauteurs de ces montagnes, selon l'appréciation des médecins, dont quelques-uns sont aidés et encouragés dans leurs études par les aubergistes éclairés, car il y a trois étages, trois stations et trois hôtels sur le Righi, dont le choix est indiqué, ordonné rigoureusement par les disciples « d'Hippocrate » ;

Quand je rencontre dans les sites les plus sauvages, les plus escarpés, des hôtels remplis, bondés de voyageurs, je m'étonne qu'il y ait dans le monde un si grand nombre de gens ayant à la fois si peu de liens, de chaînes, d'attaches, de devoirs, d'habitudes, et, en même temps, autant d'argent pour remplir tous ces nids et souricières préparés pour les recevoir ; et je cesse de trouver plaisant et surtout invraisemblable cette narration de l'acteur Odry qui m'avait tant fait rire autrefois :

EN REVENANT î)7

« Je traversais la forêt Noire. Le site me plut ; je m'y fis écrivain public. »

Aujourd'hui, le spectateur dirait :

— Pourquoi pas? Et l'acteur n'ajouterait pas: « Je n'y fis pas mes affaires. »

Une remarque qu'on ne peut s'empêcher de faire et qui n'intéresse pas seulement la curiosité, c'est que l'homme est devenu un animal beaucoup plus vorace, plus difficile et plus coûteux à nourrir qu'autrefois, non-seulement pour la nourriture du corps mais aussi pour toutes les aises, tous les plaisirs, et qu'il a acquis une quantité de besoins nouveaux, qu'une notable partie de ce qu'on appelait jadis le superflu a passé dans le domaine du nécessaire, et que « le pain quotidien », si vous entendez par là, comme on l'a toujours entendu, toutes les nécessités de l'individu, la satisfaction de tous ses besoins, est devenu aujourd'hui si cher que peu de métiers corrects peuvent le fournir et que tant de gens se jettent dans les professions bizarres, aléatoires et sans noms. Si bien que ce n'est plus à Dieu, mais à Satan qu'on le demande.

Cette voracité, ces appétits, cette fringale, cette boulimie, ont pris de tels développements, que tout ce qui existe d'aliments pour les besoins du corps, de l'esprit, de la sensualité, de la voracité, également partagé, ne peut plus les satisfaire, et que chacun n'espère et ne peut plus vivre qu'en usurpant et en absorbant tout ou portion de la part des autres.

Je disais un de ces derniers dimanches : « Ce peuple qui parle tant de liberté... vous le voyez faire

des maîtres, des rois, des tyrans de ceux qui l'ont poussé à la bataille au nom de la liberté, et qui se moquent de lui. » J'en cherchais des exemples à diverses dates ; on s'occupait de m'en fournir d'autres.

Je lis dans un journal soi-disant républicain que j'ai, par hasard, acheté à la gare de Genève :

Marseille, 20 septembre.

« M. Louis Blanc est arrivé à trois heures quinze » minutes. La foule a dételé les chevaux du landau » et traîné la voiture jusqu'à l'hôtel de Marseille en » chantant la Marseillaise et le Chant du Départ. »

Ces citoyens ivres de liberté ne font-ils pas l'effet de chiens savants dressés péniblement à se tenir debout sur leurs pattes de derrière, et qui profitent du premier moment où leur maître est distrait pour retomber sur leurs quatre pattes ! C'est au nom de la liberté qu'ils rendent au petit Louis Blanc un hommage honteux, bête, ridicule, que jamais aucun tyran ne s'avisa d'exiger des hommes les plus écrasés, les plus abrutis par la servitude. Circé changeait les hommes en bêtes, mais on n'envoyait pas alors se changer eux-mêmes volontairement en chevaux, en mulets, en ânes, et s'atteler à des voitures.

On parle bien d'un certain Buckingham qui signait en écrivant à un certain roi Georges : « Votre chien, your dog », mais ça restait à l'état de métaphore, ça s'écrivait, ça ne s'aboyait pas. Tandis que les hommes libres de Marseille se sont fait gloire de hennir la Marseillaise et de braire le Chant du Départ attelés au landau de triomphe et de louage du petit

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Louis Blanc, lequel pour ajouter encore au grotesque de la scène, était accompagné de sou frère Charles, fonctionnaire de l'empire, lequel était eu même temps que son frère traîné par la foule des hommes libres.

Parlons un peu d'une puissance sérieuse, éternelle, la beauté et le charme des femmes ; quoique tristement arrivé à ce point de; la vie où l'on n'a plus rien à espérer d'elles, il est impossible de s'en desintéresser. Si j'ai l'air de les taquiner quelquefois, quand il leur prend fantaisie de s'enlaidir d'après les arrêts capricieux de la mode, et quand elles semblent nous mettre au défi de ne plus les aimer, mes avis, mes argumentations ne sont pas plus hostiles aux femmes que le soin que j'ai d'émonder, de tailler mes rosiers pour les faire refleurir, de faucher, de « rouler » mes gazons pour qu'ils restent verts, de sarcler mon jardin pour que les herbes parasites n'étouffent pas les plus belles fleurs.

Qu'est-ce que la mode ? Une ruse des couturières pour abréger l'existence trop longue des brinborions qu'elles ont édictés, imposés et vendus le mois dernier, et obliger leur clientèle à les remplacer par de nouveaux brinborions. C'est aussi un artifice de quelques femmes très en vue pour faire ressortir un avantage personnel, une beauté particulière, ou pour dissimuler un défaut, une imperfection. Il esi incontestable qu'il existe quelques fronts trop hauts ou d'une forme incorrecte et disgracieuse ; celles qui en étaient affligées avaient parfaitement le droit — je dirai même le devoir — de se défendre : elles ont

imaginé de couvrir, de cacher une partie de leurs fronts ou d'en changer les proportions au moyen de cette ridicule frange de cheveux coupés en brosse et rabattus. Mais voilà que ça s'est appelé la mode, et presque toutes les femmes ont coupé ainsi le devant de leur chevelure, cachant des fronts corrects, purs, nobles et charmants, soit avec cette frange de poils, soit avec des anneaux, des tire-bouchons, des tortillons de cheveux collés seulement avec de la gomme.

Cette mode absurde, ce ne serait rien, mais, laide, aurait déjà été abandonnée, si Ton pouvait faire repousser en quelques jours les cheveux si imprudemment, si niaisement coupés, mais il faut se résigner à rester quelque temps entre deux coiffures, entre deux modes.

Une autre mode qui cherche à s'introduire est relative aux pendants d'oreilles, aux pendeloques, comme on disait autrefois. Cet ornement est un peu sauvage, on ne saurait le -nier, et rappelle que tous les ornements féminins, bagues, boucles d'oreilles, bracelets, colliers, etc., ont la forme d'anneaux, et sont en effet, disent les rigides, les anneaux d'une chaîne qui d'un bout tient nos cœurs enchaînés et de l'autre bout est tenue par le diable. Mais quoi qu'il en soit, cet ornement sied bien à la plupart des visages ; mais le mouvement facile et perpétuel des pendeloques est une grande partie de l'agrément qu'elles donnent à ces visages. De plus, les pierreries agitées, émeraudes, saphirs, rubis, etc., et surtout les diamants, gagnent un éclat singulier à ces mouvements, semblent des étincelles de feu

vert, bleu, rouge, etc., ou des lucioles voltigeant autour de la tète des femmes. Beaucoup aujourd'hui ont imaginé de supprimer cette mobilité, et au lieu de bijoux pendants, gracieusement agités, de ficher les pierres comme des clous dans le lobe de l'oreille. On a commencé par les diamants; pour les diamants, c'est moins grave ; le diamant surtout d'une certaine grosseur, jette des lueurs, des feux, des étincelles, qui lui font perdre sa forme, et n'en font plus qu'un éclat ; la lumière lui rend toujours une partie de la mobilité et de la vie que la mode veut lui enlever ; ça n'est pas si bien, mais c'est encore très bien, tandis que cette mode appliquée aux autres pierres en fait simplement des clous bouchant les trous du lobe de l'oreille, c'est surtout des perles que l'on applique ainsi. Eh bien ! cela a tout simplement l'air d'un petit bouton blanc prêt à « aboutir. »

P. S. — Quand l'histoire se recommence, ses répétitions ressemblent aux épreuves d'une gravure ; les épreuves après la lettre deviennent de plus en plus pilles et effacées. Cette similitude aujourd'hui s'applique surtout aux caractères. Il est donc intéressant et curieux de signaler quelque chose de nouveau.

Ce qui est nouveau, c'est de voir les chefs d'un gouvernement, des ministres, quitter leurs postes pour parcourir la France, y fomenter, y présider des émotions populaires, des émeutes.

On lit dans les journaux du Midi.

« M. Ferry est attendu à Lyon samedi soir ou di- » manche matin ; les amis de l'instruction laïque » préparent une manifestation... imposante, disent

ti.

y les papiers rouges, — bruyante,... disent les » papiers blancs et les papiers bleus, en faveur de » l'article 7. »

Bruyante ou imposante, Montaigu Ta dit : « Qui assemble le peuple l'émeut. »

Les manifestations si illégalement, si imprudemment provoquées des conseils généraux ont donné la preuve que l'article 7 réunit une grande majorité contre lui. Pousser les uns à crier : Vive, c'est autoriser les autres à crier : A bas ; de là un gâchis.

Un chef de gouvernement qui brave ou élude, fait ou laisse braver ou éluder les lois, ressemble à un danseur de cordes qui scierait avec un couteau la corde sur laquelle il fait ses exercices.

A Rosas, et dans toute l'Espagne, m'assure-t-on, des crieurs de nuit vocifèrent dans les rues : 1° une invitation à la prière, 2° l'heure qu'il est, 3° le temps qu'il fait.

Louanges à Dieu — il est trois heures et demie — il pleut « Alabado seadios — las très y média — Lloviendo. »

Peut-être pourrait-on se permettre de désirer qu'à la mélopée lugubre sur laquelle les serenos chantent ces nouvelles intéressantes, on substituât quelque mélodie gaie... et consolante pour ceux qui sont par eux un peu brusquement réveillés.

Lorsqu'un habitant de la ville se préparant à un voyage, ou en vue d'une opération quelconque, désire être réveillé à une certaine heure, il place le soir devant sa porte une, deux, trois, quatre, cinq grosses pierres — les serenos en faisant leur lournées exécutent à l'heure indiquée par le nombre

de pierres à une, deux, trois, quatre ou cinq heures, un sabbat infernal qui réveille à coup sûr le voyageur, mais aussi ses voisins à une assez grande distance.

J'ai aujourd'hui, chers lecteurs, à jaser avec vous de plusieurs sujets, il en est que je ne vais traiter que sommairement, et à propos desquels je ne dirai que quelques mots, sauf à y revenir un autre jour.

Un de ces sujets pour lesquels quelques mots suffiront, et sur lequel il est probable que je ne reviendrai plus, c'est le fameux article 7 de M. Ferry. Lui-même vient d'avouer que cela n'avait pour but que de satisfaire ou du moins d'amuser leurs ennemis les plus inquiétants, leurs alliés et complices d'hier. J'avais donc raison l'autre jour lorsque je comparais certains actes de nos maîtres aux tonneaux vides que jettent, dit-on, les navigateurs aux baleines pour les

occuper, ot avoir le temps de s'éloigner; ou aux petits de la tigresse, que le chasseur qui les a enlevés et qu'elle poursuit, lui lâche un à un.

C'est une chose nouvelle de voir aujourd'hui nos hommes d'État et nos ministres se faire leurs propres commis voyageurs et parcourir la France pour dêbagouler leurs boniments et placer leurs articles. Quant à l'article 7, pour lequel voyage M. Ferry, remarquons qu'en 1830, c'est aussi un article, l'article 14 delà charte, différemment interprété par le gouvernement et par l'opposition, qui amena la chute de la branche aînée des Bourbons, et que celui-ci, l'article 7, pourrait bien jouer quelque mauvais tour à M. Ferry et à ses amis.

L'autre jour, j'avais écrit : Un certain nombre de Parisiens ont été tués et ont tué en 1830 au cri de : Vive la chatte/ les compositeurs du Moniteur ont pris ce mot pour un lapsus calami et ont imprimé : Vive la charte ! c'est qu'ils sont plus jeunes que moi et ne l'ont pas entendu comme moi. C'est parfaitement Vive la chatte! que criaient beaucoup de combattants de Juillet. Une sottise, une bêtise démodées dans ce pays où tout n'est que mode paraissait une sottise, une bêtise incroyables et impossibles, quand elles ont été remplacées par une autre sottise, une autre bêtise. Eh bien ! il y a à peine huit jours, à Perpignan, parmi les braillards et la truandaille qui ne se croiraient pas à une vraie fête si on ne leur fournissait un mot à vociférer, à hurler, à « gueuler » , je voudrais savoir combien de ceux qui criaient : vive l'article 7, savaient de quoi il était question; en tous

cas, beaucoup criaient : Vive le numéro 7. — Je considère ce sujet comme épuisé.

On a considéré comme oiseuse ou indiscrète une question que je faisais lorsqu'on parla de rappeler nos « frères égarés » de Nouméa.

— Nous allons les amnistier, disais-je, mais leur avez- vous demandé, si, de leur côté, ils nous amnistient ?

Le pouvoir n'a pas répondu, mais quelques-uns des communards graciés se chargent de répondre. Je crois qu'un assez grand nombre, « dégrisés, » n'auraient pas demandé mieux que de rentrer dans une vie paisible et laborieuse; mais la réception triomphale que leur font quelques imbéciles et quelques coquins va troubler de nouveau des cervelles convalescentes, — beaucoup vont demander, demandent déjà leur pan du gâteau, que les opportunistes, qui s'en sont divisé les morceaux, ne trouvent pas trop large pour eux.

La candidature de Blanqui à Bordeaux, le voyage triomphal du petit Louis Blanc, la candidature du citoyen Humbert sont des signes évidents.

Bappelons en passant à la ville de Bordeaux, qu'en 1814, c'est elle qui, prenant l'initiative sur le reste de la France, donna le premier signal de la restauration des Bourbons, et que Wellington en envoya la nouvelle aux alliés par courrier extraordinaire. Je raconterai, un jour où je n'aurai pas autre chose sous la plume, une députation assez gaie de la ville de Bordeaux lors de la naissance du fils posthume du duc de Berry, aujourd'hui comte de Chambord. mais alors duc de Bordeaux.

Peut-être raconterai-je aussi comment la ville de Lyon, si avancée aujourd'hui, vit ses meilleurs citoyens guillotinés, un tiers de ses maisons renversées, ce qui n'était qu'un commencement, car sa destruction avait été prononcée, son nom aboli par la Convention, à cause de son « modérantisme. »

Je raconterai aussi la réception enthousiaste que la même ville de Lyon fit à Napoléon Ier à son retour de Tîle d'Elbe.

Mais alors il faudra raconter les enthousiasmes de Paris pour la Révolution, pour l'Empire, pour la Restauration, pour le second Empire, trois fois pour la République, etc., etc. ; d'où il faudra conclure que certaines villes sont bien légères. Laissons encore ce sujet, mais ne le considérons pas comme épuisé, et passons à un autre.

Je vais procéder maintenant à une palinodie : Je vais demander Y abolition de la peine de mort, du moins momentanément. De tous les écrivains contemporains, je suis celui qui s'est élevé le plus énergiquement, le plus opiniâtrement, ajoutons, et peutêtre le plus efficacement, contre cette énorme , bruyante et pompeuse sottise : l'abolition de la peine de mort.

Personne avec autant d'entêtement n'a fait ressortir que la compassion, la sympathie qu'il est de mode aujourd'hui d'accorder aux assassins, empoisonneurs, parricides, etc., est prise sur la part due à leurs victimes. Que la peine de mort abolie» pour les assassins, etc., restera maintenue pour les gens qui rentrent tard chez eux laissant voir une chaîne de montre, que, grâce à celle niaiserie sentimentale

étalée en faveur des assassins, empoisonneurs et parricides, la profession d'assassin est devenue aujourd'hui la moins insalubre de toutes les professions; que si les journaux disent la vérité en racontant à chaque instant que tel assassin, tel parricide a été acquitté ou a vu admettre en sa faveur « les circonsr tances atténuantes », grâce à l'éloquence de l'avocat tel ou tel qui a subjugué, entraîné le jury, il est d'une conséquence rigoureuse que si les avocats sont si forts et le jury si faible, il faut supprimer ou les avocats ou le jury.

J'ai écrit un jour une toute petite phrase, qui, jusqu'ici, a, comme Horatius Coclès seul sur un pont, arrêté les bruyants partisans de l'abolition : « Abolissons la peine de mort, mais que messieurs les assassins commencent. »

A plaider pour l'abolition de la peine de mort, c'està-dire pour les assassins contre leurs victimes, on peut se laisser entraîner sans une conviction ni raisonnée ni complète, parce que cette thèse est fertile en phrases brillantes, ronflantes et faciles, parce qu'elle donne à l'orateur ou au publicistc un faux air d'homme fort, humain, généreux. Mais pour soutenir l'opinion contraire, il faut être bien fermement, bien complètement convaincu — c'est mon cas, et ceux qui veulent voir, à ce sujet, une étude travaillée, consciencieuse, la trouveront dans un volume intitulé la Maison close — et, cependant, c'est moi — ce même moi — qui viens demander aujourd'hui l'abolition de la peine de mort. Je vais dire pourquoi, après avoir fait une dernière observation : On s'est quelquefois étonné de voir que les partisans de l'abolition de la peine de

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mort sont surtout les admirateurs, les défenseurs, les disciples ou les amis de Robespierre, de Marat, de Collot-d'Herbois, de Carrier et autres qui ont établi la guillotine en permanence, inventé les exécutions par masses à coups de canon, les noyades par les bateaux à fond mobile, les « mariages républicains » qui consistaient à jeter à l'eau un homme et une femme garrottés ensemble, les massacres dans les prisons, l'assassinat des otages, ceux qui ont commencé par appeler les assassins « nos frères égarés », puis s'encourageant les appellent aujourd'hui « les victimes », probablement victimes des assassinés.

Cela s'explique en ceci que la queue du parti soidisant républicain est très longue, traîne dans beaucoup d'endroits, et que ces derniers tronçons qu'on croit devoir ménager et par une reconnaissance au moins affichée, et parce qu'on en a peur, et parce qu'on peut encore en avoir besoin, se composent de citoyens électeurs, qui, par état et habitude, sont très exposés aux sévérités et aux représailles de la loi.

Voici maintenant pourquoi je fais ma palinodie et je demande l'abolition de la peine de mort.

Quand on n'a à choisir qu'entre deux maux, la sagesse la plus vulgaire enseigne qu'il faut choisir le moindre, sans qu'on puisse être accusé pour cela d'aimer celui qu'on choisit. Ce n'est pas faire l'éloge de la goutte que de dire qu'on aime mieux avoir la goutte que la phtisie pulmonaire.

Eh bien ! il vaut mieux abolir la peine de mort, tout convaincu que l'on est de l'absurdité, de l'injustice, de l'imprudence, de la folie de cette résolution,

que de voir plus longtemps les aberrations scandaleuses auxquelles est exposée ce qu'on n'osera bientôt plus appeler la justice ; la peine de mort, grâce au parti pris de certains jurés, n'est plus appliquée que rarement, exceptionnellement, elle est appliquée au hasard ; ce n'est pas aux plus criminels qu'elle est infligée, c'est à ceux qui « n'ont pas la chance », à ceux qui n'ont pu se procurer un des quelques avocats spéciaux, habiles à entraîner, fasciner, entortiller les jurés.

Je vous défie d'inventer un crime assez épouvantable, de l'orner de circonstances assez cruelles, assez atroces, pour que son auteur soit certain d'être condamné à mort. Pour ne parler que de deux crimes et de deux expiations d'hier, Abadie et Gille ont cruellement assassiné une femme pour lui voler quelques sous ; ils sont condamnés à mort ; ce sont d'odieux, immondes et incorrigibles scélérats que je ne regretterai pas. Leur crime est horrible, et l'expiation suprême est légitime. Mais que dirons-nous alors de Michet, qui a violé et assassiné sa propre fille âgée de dix ans ? Le jury a accordé à Michet la faveur des circonstances atténuantes, et conservé à la société ce joli citoyen, un des plus sinislres monstres qui aient jamais épouvanté la société. Au moins sept honnêtes hommes, sept pères de famille sur douze, et peutêtre plus de sept, ont trouvé que Michet méritait quelque indulgence et se sont fait honneur de lui témoigner leur sympathie.

La justice ne peut pas être plus longtemps un jeu de hasard, une loterie — aléa — trois dés dans un cornet. Il vaut mieux abolir la peine de mort que de

l'appliquer selon les capriees, les impressions, la bonne et la mauvaise digestion des jurés. Abolissons donc la peine de mort, mais avant peu vous m'en direz de bonnes nouvelles. C'est peut-être, d'ailleurs, le seul moyen de faire comprendre la grosseur de cette absurdité, le danger de cette insanité.

Je n'ai pas oublié que je vous ai promis de vous faire lire deux lettres assez curieuses; je profiterai de cette occasion pour faire bien comprendre ce que c'est que le scrutin de liste, qu'on veut aujourd'hui substituer au scrutin d'arrondissement ; ce n'est pas une nouveauté, il a existé en 1848, et si on y a renoncé, c'est à la suite des scandales, des escamotages qui en ont été la conséquence ; je vais vous raconter un de ces scandales, peut-être dois-je nfexcuser de me mettre un peu en scène, mais je n'ai pas seulement une excuse, j'en ai deux. J'aime les livres où l'auteur me parle de lui-même, Montaigne, Jean- Jacques Rousseau, etc., et je ne me fais pas scrupule à l'occasion de les imiter en cela. Ce que j'ai appris, ce que je sais des vices, des défauts, des faiblesses, des sottises de l'humanité, c'est sur moi-même que je l'ai étudié et appris, c'est par une honnête et consciencieuse vivisection que je puis dire : cette sottise est réelle, car je l'ai faite, ce défaut appartient à l'humanité, car je l'ai moi-même.

Ma seconde excuse, c'est que dans le récit que je vais faire, j'ai joué un rôle sacrifié, un rôle de vaincu, débattu.

En 1848, le feu était à la maison, personne n'avait le droit de ne pas se mettre à la chaîne. Moi-même

qui, si soigneusement, n'ai jamais voulu être rien qu'écrivain, poète, pêcheur et jardinier, et m'en suis si bien trouvé, je ne me crus pas dispensé de dire : Me voilà. Quelques habitants du Havre, et des premiers par le caractère et la situation, vinrentà Sainte- Adresse m'engager à accepter une candidature à la Chambre des représentants. Une lettre de Lamartine, qui fut alors publiée, me donna ce rôle comme un devoir.

Un autre candidat était un négociant appelé Morlot. Le Havre avait droit à deux députés, il y avait donc place pour lui et pour moi. Mais ledit Morlot, d'une part, ne voulait pas avoir auprès de lui quelqu'un qui, par une certaine notoriété acquise, pouvait atténuer son importance ; d'autre part, c'était alors la « mode des ouvriers ». On a peut-être oublié que le gouvernement provisoire avait pris pour secrètraires « Louis Blanc et Albert ouvrier » qui avaient leurs noms placés sur les affiches officielles aune assez grande distance des membres du gouvernement, que Louis Blanc fit diminuer graduellement « le blanc » et la distance, et enfin un jour réunit sans intervalle les noms d'Albert et le sien aux noms des vrais membres du gouvernement provisoire, au nombre desquels, lors de l'élection par acclamation, ils n'avaient pas été admis.

C'était donc la mode des ouvriers ; tout candidat fréquentait, adulait au moins un ouvrier ou avait son ouvrier pour se présenter devant les électeurs, comme les mendiantes louent des enfants pour émouvoir la charité publique.

Les électeurs ouvriers qui laisseraient passer un

des leurs, laisseraient aussi passer le bourgeois qui se présentera au bras d'un ouvrier.

Le citoyen Morlot avait donc son ouvrier protecteur qu'il avait l'air de protéger, et sur lequel il comptait avec raison pour s'assurer un certain nombre de voix.

Il avait trouvé un nommé Martinet, ouvrier assez honnête, un peu bambocheur et fainéant, nullement méchant, mais un de ceux qu'on a depuis appelés « travailleurs » et qu'alors on appelait « pratiques » et 9 lou peurs i.

Je gênais donc le citoyen Morlot, et le comité Morlot qu'il avait institué ; il s'agissait de combattre, non ouvertement, mais sournoisement, ma candidature, non au Havre où j'étais trop connu et où certains mensonges auraient fait lever les épaules, mais à Rouen où, grâce au scrutin de liste, devait avoir lieu le trafic des élections.

La raison indiquerait que des électeurs appelés à choisir un représentant fixassent leur choix sur un homme non-seulement qu'ils connussent bien, mais aussi dont ils connussent et la famille, et les antécédents, et la petite vie aussi bien que la vie publique et politique, un homme vivant et ayant vécu sous leurs yeux, et conséquemment à même de connaître, de son côté, leurs intérêts, leurs besoins, etc. ; pour cela il n'y aurait de sensé que les résidents seuls éli;;ibles, le vote obligatoire et à deux degrés et le vote à la commune, chaque commune nommant des représentants qui iraient ensuite élire le député au chef-lieu d'arrondissement. Même avec le suffrage direct qui est déjà moins sûr, il faut comme on est arrivé à le

faire, après l'épreuve de 1848, que chaque arrondissement nomme lui-même les députés auxquels il a droit, tandis que pour le scrutin de liste tout le département vote à la fois sur des noms réunis par les intrigues et les trafics d'une coterie, etqui, pour la plupart sont complètement inconnus aux électeurs; qui, enmêmetemps, sont appelés à voter pour les candidats d'autres arrondissements qu'ils ne connaissentpas, età laisser voter par les autres arrondissements pour ou contre leurs propres candidats qu'ils connaissent et dont il leur est impossible d'assurer l'élection.

On comprend que ce système est bien plus commode pour placer les avocats et candidats errants, qui savent bien pourquoi ils doivent « poser » leur candidature le plus loin possible des lieux où ils sont nés, où ils ont vécu.

Je fis au Havre de bonne grâce ce qui était dans le rôle que j'avais accepté. — Je parus dans quelques assemblées, — je fis une profession de foi, — je répondis aux questions, aux objections, à quelques attaques, etc.

Au Havre, on me laissa le champ libre.

Mais on entretint à grands frais des émissaires à Rouen, on apposa des affiches, on inonda le département de circulaires, et on ne recula devant aucune intrigue, devant aucun frais . Ceux qui m'avaient proposé la candidature vinrent m'offrir de l'argent pour soutenir la lutte. Je refusai. Mon rôle était autre, comme je l'avais expliqué dans les assemblées, je ne demandais pas. J'offrais. Je ne venais pas pour solliciter les électeurs. Je venais leur demander s'ils avait besoin de moi.

Quant à me méleraux intrigues, même pour les coin battre, cela ne me convenait en rien. Je ne comptais tirer aucun profit des fonctions de député . Je consentais à quitter mes habitudes , mes loisirs. mes travaux. Je ne demandais pas un service, j'offrais d'en rendre un. Et, en tous cas, je ne consentirais pas à employer, pour être élu représentant, des moyens qui, à mes yeux, m'en rendraient indigne.

Pendant ce temps, à Rouen, où j'étais inconnu et où je ne connaissais personne, les émissaires du comité Morlot se montraient fort attristés de ne pouvoir espérer mon élection, ils auraient été heureux de m'avoir pour représentant ; mais malheureusement je n'avais aucune chance et les voix qu'on me donnerait ailleurs qu'au Havre seraient perdues. C'est un procédé toujours puissant. La plupart des électeurs ne veulent pas être vaincus, ils veulent avoir voté pour celui qui est élu, et on les entraîne facilement à donner leur voix à celui qu'on leur affirme devoir être certainement nommé. De plus, cà Rouen, on disait tout bas que je n'étais pas Français, aux uns que j'étais lié avec les princes d'Orléans, aux autres que j'étais secrétaire de Ledru-Rollinet beaufrère de Barbes, etc., ce qui eût fait rire au Havre, si bien que, au jour dit, voici le résultat des votes au Havre :

Morlot et Martinet, malgré les intrigues, les dépenses n'obtinrent le premier que 6291 voix, et le second 273.

Tandis que A. Karr, qui n'avait aucune chance au Havre, en obtenait 8,131.

Mais ces voix furent noyées dans le vote du dé par-

tement, et le véritable élu du Havre ne fut pas nommé. Voiei donc les citoyens Morlot et Martinet, députés du Havre, mais il y avait un article secret dans les trafics faits au chef-lieu, — le coup de l'ouvrier était fait, avait réussi, — on n'avait plus besoin de lui, on avait promis la place à un Rouennais,en échange des vœux donnés par Rouen à M. Morlot, et voici comment on le débarrassa de Martinet.

On l'invita à déjeuner à Paris, on le grisa et on le fit monter à la tribune. Dieu sait quels gestes et quel discours ponctué de hoquets! La tribune avait Tair d'un théâtre de Guignol, et Martinet d'un polichinelle en délire. Il prit le verre d'eau, le goûta, le repoussa en faisant, pouah! et cria : « Garçon, du vin! » Le lendemain, on lui fit comprendre qu'il fallait donner sa démission.

Il y avait donc à élire un nouveau député du Havre, mais je refusai absolument de me représenter, et cinq mille électeurs du Havre firent el signèrent une protestation par laquelle ils faisaient savoir à la Chambre des députés qu'ils refusaient et refuseraient de voter tant que l'élection serait faite par cet escamotage, ce mensonge et cette escobarderie de scrutin de liste.

Par suite de quoi, la mode des ouvriers étant un peu passée, on nomma un filateur de Rouen, chef d'une grande maison et appelé Eugène Soyer.

De MM. Morlot et Eugène Soyer, députés, il ne fut plus jamais question ; ils ne jouèrent aucun rôle dans l'Assemblée, ne s'y firent jamais entendre et disparurent, submergés dans la masse des représentants.

Si ce n'est que, après le coup d'État du 2 décembre, lorsqu'il fallut venir à l'aide de ceux que l'insurgé Bonaparte appelait les insurgés, exilait ou forçait à s'enfuir, le bon et honnête Goudchaux, qui avait été ministre sous Cavaignac, vint au Havre, comme il allait partout, pour organiser les secours. Le citoyen député républicain Morlot, pour ne pas se compromettre, refusa sa maison pour la réunion d'un comité, et cette réunion eut lieu dans mon jardin de Sainte-Adresse. La protestation des électeurs havrais faite et signée, il s'agissait de la faire présenter et soutenir à la Chambre ; je fus chargé de l'adresser à M. Thiers. Voici ce qu'il me répondit :

« Mon cher monsieur,

» Il faut que je vous adresse beaucoup d'excuses ; et que vous les acceptiez pour le retard que j'ai mis à vous répondre. Mais si vous saviez la vie qu'on mène ici, vous me pardonneriez bien vite.

» Je me lève à cinq heures du matin pour compulser des documents financiers ; je vais à neuf heures au comité des finances, j'y reste jusqu'à sept heures du soir, et le surplus de la journée se passe à voter et à entendre d'anciens et de nouveaux collègues. Je n'ai donc pas un moment pour répondre aux personnes que je suis le moins dispose à faire attendre Je suis de votre avis sur le système qui, généralisant l'élection au chef-lieu du département, oblige de recourir au scrutin de liste, j'approuve fort que vous présentiez une pétition sur ce sujet, et je vous donnerai au besoin mon concours. Toutefois, vous ne serviriez pas la pétition en la faisant déposer par

moi. Le système de généralisation au chef-lieu m'a fait échouer dans les Bouches-du-Rhône, et je serais suspect en l'attaquant. Toutefois, je ferai ce que vous voudrez. Je vous écris de l'Assemblée au milieu du bruit, pardonnez-moi donc le papier, le style et la brièveté.

» Recevez, etc.

» A. Thiers. »

17 juin 1848.

Je m'adressai alors à Victor Hugo, qui accepta avec empressement la mission de présenter la protestation des cinq mille électeurs du Havre.

Vous trouverez sa lettre au chapitre suivant.

Voici la lettre de Victor Hugo :

3 juillet 1848.

« Vous avez vu par les journaux, mon cher ami, l'invasion de ma maison par les insurgés dans les journées de Juin. Les insurgés, je leur dois cette justice, et je la leur rends volontiers, ont tout respecté chez moi, ils en sont sortis comme ils y étaient entrés. Seulement un dossier de pétitions qui était sur ma table, dans mon cabinet, a disparu, et je n'ai pu le retrouver. Ce dossier contenait, entre autres, la pétition des habitants du Havre, que je m'étais chargé de déposer sur le bureau de l'Assemblée nationale. Je ne m'explique pas quelle idée les insur-

gés ont pu attacher à l'enlèvement de ce dossier. Quoi qu'il en soit, je vous fais part du fait, informezen vos honorables concitoyens du Havre. S'ils jugent à propos de nfenvoyer un duplicata de leur pétition, je m'empresserai de remettre ce duplicata sur le bureau de l'Assemblée. Dans le cas où les signatures seraient moins nombreuses, je ferais connaître à l'Assemblée la disparition de la première pétition qui portait à ma connaissance cinq mille signatures.

« Je vous serre la main et je suis à vous du fond du cœur.

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