L'ABBAYE DE LA « CLOCHE-FELEE ». 2 H
Le grand peintre Giotto avait dessiné le blason et le portrait du donateur.
Or, cette belle cloche avait un défaut : elle était trop grosse et trop lourde. Il eût fallu, pour la hisser à sa place, démolir d'abord le campanile, opération contradictoire; et la confrérie des charpentiers d'Anagni, consultée par l'abbé, déclara que le bras des anges serait seul assez puissant pour élever dans les airs le cadeau de Boniface VIII. Et, depuis six mois, la cloche reposait dans l'herbe, en dehors de l'église, au pied du clocher.
Le saint jour de Pâques approchai!. Fulgontius tint plusieurs chapitres parfaitement inutiles. Les moines se désespéraient. Les moinillons en perdaient le sommeil. Non ! la cloche du saint-père ne saluerait point de son chant triomphal la résurrection du Sauveur!
Le samedi saint, vers midi, l'abbé était assis, tout pensif, en sa cellule. Il venait d'allumer, dans son église, le feu nouveau et de bénir l'eau lustrale; il venait d'entonner, à l'autel, le Gloria in excelsis! et son campanile était demeuré muet, à l'heure où tous les clochers de la chrétienté se réveillaient joyeusement.
Fulg-entius s'apprêtait à écrire au pape pour lui demander un ingénieur ou un architecte. Il apprêta le blanc parchemin et déjà trempait dans l'encrier sa fine plume de faisan, quand on frappa discrètement à la porte.
« Entrez! » cria l'abbé du ton d'un homme que l'on dérange mal à propos.
Deux visiteurs pénétrèrent, avec de profondes révérences, dans la cellule. Le premier était un vieux moine du couvent, le père Ovidius; l'autre, un inconnu, de mine fort équivoque.
Ovidius passait, parmi ses frères, pour être quelque peu sorcier. Il déchiffrait, disait-on, des grimoires suspects. Il recelait en un coffre des poudres et des fioles inquiétantes. Sa lampe brillait encore, de longues heures après le couvre-feu. Un moine qui veille tard est naturellement le cauchemar de son monastère.
Le vieux cénobite poussa vers l'abbé son compagnon, un petit homme un peu bossu, un peu tordu, un peu boiteux, à la face rissolée, aux yeux louches, très noirs, aux cheveux noirs, crépus et comme brûlés. D'énormes oreilles pointues, un nez en bec d'aigle, des
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doigts finissant en griffes et un mauvais sourire achevaient l'harmonie du personnage.
L'abbé déposa la plume et salua sans enthousiasme. Il se demandait où il avait rencontré des têtes pareilles à celles-ci, et des images grimaçantes, peintes en marge des antiphonaires, des sculptures difformes taillées aux chapiteaux d'antiques églises traversèrent son cerveau.
Le père Ovidius parla le premier.
« Voici un très grand maître et docteur en mécanique, architecture et géométrie. Il a poursuivi l'art des travaux difficiles un peu partout, sur les ruines de Babel, de Palmyre et de l'Egypte. Il s'engage à monter notre cloche. Elle sonnera, dit-il, pour la messe de Pâques.
— Elle sonnera dès l'aurore et plus tôt encore, avant le premier chant du coq », répliqua l'architecte aux yeux lourlios.
Il avait une voix gutturale, saccadée, parfois sifflante. Fulgentius sentit le frisson que donne le voisinage d'un reptile et songea au serpent du paradis terrestre.
« D'ailleurs, ajouta l'inconnu, c'est le pape Boniface qui m'envoie à Votre Seigneurie. Le
pape me tient en fort grande estime et m'emploie souvent. »
L'abbé eut un soupir de soulagement.
« Et que devrons-nous vous payer, messire, pour ce grand œuvre?
— Rien, mon révérend. J'entends rien si le coq chante avant la cloche.
— Et si le clairon du coq ne sonne qu'après le chant de la cloche?
— Alors, peu de chose. Une misère, à ma discrétion. Mais je veux, pour cela, votre signature en blanc, ici, au bas de ce parchemin. Je me charge d'inscrire le prix : point d'argent, cher seigneur, mais une innocente fantaisie.
— Signez sans crainte », souffla le père Ovidius.
Le pauvre abbé était bien troublé. Il flairait, en cette afl'aire, quelque pacte mortel, une sacrilège diablerie. Mais entendre Y Alléluia de sa cloche filant, plus haut que l'hirondelle, plus haut que l'alouette, dans l'azur matinal d'avril, cette espérance était encore plus forte que l'angoisse monacale de son cœur.
Le tentateur parlait toujours.
« Nous commencerons le travail, mes ouvriers
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et moi, à minuit. Votre présence nous honorerait beaucoup. Et puis, ajouta-t-il avec une réelle ironie, vos prières endormiront notre lassitude. »
Il prit la plume et, d'un geste impertinent, la remit entre les doigts de Fulgentius.
« Allons! signez. Le temps me presse. A ce soir! «
L'abbé signa d'une main tremblante. Et, plus rapide que l'éclair, le parchemin fut enlevé d'un coup de griffe. Mais le moine avait eu le temps de reconnaître que l'encre d'un si beau noir, son encre épiscopale, avait tracé des lettres couleur de sang.
L'architecte sinistre était déjà loin. Fulgentius s'écroula, en sanglotant, dans son fauteuil de bois.
« Miserere, gémissait-il, miserere met Domine/
— Sursum corda! monseigneur, lui cria le père Ovidius. Cela finira d'heureuse façon. Qu'importent les moyens peu canoniques de tout ceci? La fin excellente que vous recherchiez vous justifie. Seulement, je vous conjure de m'abandonner la direction de l'entreprise. D'abord, livrez-moi la clef de la sacristie.
Bien. Et la clef de la grande armoire de vos mitres abbatiales. A merveille. Puis, donnezmoi licence de me promener tout à l'heure jusqu'à notre métairie du bas de la montagne. Je vous remercie. Cette nuit, je manquerai l'office. Ne vous inquiétez pas de moi. Il n'est pas nécessaire que vous compreniez. Vous êtes un saint, un enfant. Moi, j'ai suivi jadis les leçons d'Albert le Grand, j'ai entendu saint Thomas d'Aquin et j'en sais plus long que vous. Donc, c'est moi, moi seul, le maître ici, jusqu'aux matines de demain. Je vous ordonne une seule chose, mais de grande importance, si vous tenez à votre salut éternel. Cette nuit vous serez en faction au pied du campanile, muni de la crécelle du Jeudi saint. C'est une bonne crécelle. Ce matin encore, elle criait comme dix mille cigales. Alors faites bien attention, au nom de notre père saint Benoit! Dès que l'autre...
— Comment s'appelle-t-il donc? interrogea timidement Fulgentius.
— Je crois qu'il a beaucoup de noms. Moi, je l'appelle simplement l'y! w^re pour ne pas vous effrayer. Eh bien ! dès qu'il mettra la cloche en
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branle, jouez vigoureusement de la crécelle sous le porche Je l'église. Si ça le fâche, tant mieux, et tournez plus fort. Dieu fera le reste. Et notre aventurier rira jaune. Adieu! »
Au coucher du soleil, le père Ovidius rentra de sa promenade champêtre, tenant au bras un panier jalousement recouvert d'une nappe d'autel. Il pénétra dans la sacristie, après avoir défendu, sous peine de ïin-pace, à tous ses frères, l'abbé compris, de s'en approcher avant le plein jour.
Quand il eut poussé les verrous, il ouvrit l'armoire aux mitres et y déposa le mystérieux panier. Puis il en retira la nappe d'autel et referma vivement l'armoire. La serrure, curieusement ouvragée, retint quelque temps son examen; la clef y entrait par un trou d'une remarquable dimension en forme de trèfle à quatre feuilles. Le moine, tantôt soufflait à travers ce trèfle, comme pour en chasser la poussière, tantôt y appliquait son oreille.
« Mon aurore sera vraiment miraculeuse, murmurait-il; elle rappellera Josué, un Josué à rebours, un Josué de nuit, qui fait courir le soleil et souffle les étoiles comme simples chan-
rlolles. Ah î ah ! vieil Ovidius, voici qui comptera pour votre procès de béatification. Vous témoignerez, mon bon ami, pour cette parole de votre maître Albert : le Moine, c'est l'antidote du Démon. »
Et riant d'un rire silencieux, il vint s'accouder à la fenêtre de la sacristie. Il salua la lune, dont la figure lui parut d'humeur joyeuse. Tout au fond de la vallée, l'humble rivière d'Anagni miroitait aux clartés du ciel, sous le rideau léger des peupliers et des saules.
A minuit, quand tous les frères se furent claquemurés en leurs cellules, Fulgentius, armé de sa crécelle, veillait au pied du campanile, à quelques pas de la cloche. Il observait avec inquiétude le déclin de la lune qui bientôt se coucherait derrière les montagnes et livrerait l'abbaye et son abbé aux terreurs de la grande nuit. Une rumeur de plus en plus haute venait vers lui et bientôt il distingua la course d'une légion ténébreuse, bourdonnante et sautillante, des visages de singes, de chats, de loups-cer- A'iers, de boucs et de panthères, des yeux flamboyants, des cous de cigognes plantés de travers sur des épaules aiguës, des ventres obèses
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pompeusement drapés en d'immenses ailes velues, ailes de dragons ou de vampires. En tête le chef redoutable, le visiteur troublant de Fulgentius, étonnamment grandi. Notre moine, effaré et suant à grosses gouttes, dessina un large signe de croix. La bande s'arrêta net, claquant des mâchoires et grinçant des dents.
<t Si tu recommences, abbé, hurla le capitaine diabolique, je te brise la tête du marteau de ta cloche! »
Fulgentius se tapit dans les profondeurs du portail et la scène dont il fut le témoin ne devait jamais s'effacer de sa mémoire.
Les noirs ouvriers, après mille gambades ridicules, saisirent la massive pièce de bois à laquelle tenait la cloche par ses nœuds d'airain, et soulevèrent aussi facilement qu'une plume le fardeau colossal. Tout à coup la cloche, retombant, telle qu'une chape luisante, sur une demidouzaine d'échinés, se mit à courir, puis à danser foUement sur ses pieds fourchus; elle vivait, vision monstrueuse, se balançait, bondissait, tournoyait, et, parfois la figure du pape Boniface, soudainement allumée aux rayons bleuâtres des étoiles, regardait fixement au
fond de l'ombre où le moine, le front enfoui dans les plis de sa cagoule, haletait d'épouvante.
Cependant l'architecte bossu multipliait les coups de sifflet et les imprécations, afin de hâter le travail. Fulgentius vit s'élargir démesurément la porte de son campanile, dont la charpente inférieure, secouée, détraquée par des mains furieuses, fut, en un clin d'œil, bouleversée, abattue et redressée de fond en comble. A l'appel toujours plus précipité, toujours plus strident de l'infernal sifflet, la cloche se dirigea gaiement, précédée d'une procession grotesque, impudemment chevauchée par d'indécents cavaliers, vers l'ouverture béante du clocher et s'enleva d'étage en étage à travers les solives; au terme de l'ascension, une lueur fauve de brasier monta jusqu'au sommet de la tour, etla noble cloche, toute baignée de lumière rouge, apparut entre les sveltes colonnettes de la plus haute galerie, soutenue par deux piliers de chêne, immobile et prête à tinter pour la gloire de Dieu.
Alors, tout près d'elle rampa celui dont le Père Ovidius n'avait point osé dénoncer le nom véritable. De sa main gauche il palpait le bronze
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étincelant et ses ongles de vautour caressaient Técusson des Gaëtani, l'ourson des Orsini, les clefs apostoliques, la tiare papale; de la droite il attachait une corde neuve aulevie'r de fer. Et, tout aussitôt, il se laissa couler le long de la corde, jusqu'au bas du clocher. La nuit était très noire, car la lune venait de quitter le ciel et tous les coqs de la chrétienté dormaient. Le Diable allait gagner la partie.
Il tira sur la corde. L'abbé, éperdu, vit frémir là-haut, dans sa cage de marbre, puis se mouvoir lentement, solennellement, empourpré par les reflets de l'Enfer, le bourdon de Boniface YIII!
c( Seigneur Jésus! » soupira-t-il, et se rejetant sur le seuil de l'église, à grands tours de bras, il fit crier la liturgique crécelle.
— Enfin! répondit au loin, d'une voix formidable le père Ovidius; et, s'élançant à l'autel, le moine ravit le chandelier où brûlait le lumignon pascal, revint comme un tourbillon à la sacristie, d'un extraordinaire coup de poing ébranla le volet de l'armoire aux mitres, en même timps que, [ydv le trou de la serrure, il y faisait jaillir les rayons du cierge sacré.
Dans le campanile qui semblait chanceler, la cloche pontificale allait et venait, décrivant un arc toujours plus ample. Sous le porche de l'église l'abbé tournait avec une violence croissante la crécelle. Et la cloche, en retombant cette fois, heurterait le battant d'acier.
Mais alors, au fond de la sacristie et des profondeurs de l'armoire, éclata le chant du coq.
Et des régions aériennes la cloche répondit par une note grave, bénédiction auguste descendant du ciel sur la terre.
A trois reprises, le coq chanta. Mais la cloche ne sonna qu'un seul coup. Emporté par sa rage, Satan grimpa de solive en solive jusqu'à elle et, ruant du talon, il la fendit.
Quand le père Ovidius, serrant son bon coq contre son cœur, rejoignit l'abbé, la horde maudite fuyait, par les sentiers de la montagne, du côté d'Anagni. Longtemps encore on entendit la rumeur lointaine des démons; puis, la meute s'engouffra dans le creux de la vallée, sur la route de Rome.
La fêlure de cette cloche, qui devait être l'or-
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g-ueil du monastère, fut, pour Fàme de Fulgentius, la cause d'une amère douleur. Le Diable, quoique vaincu, avait conservé le fatal parchemin et le moine redoutait, pour sa dernière heure, quelque surprise désagréable. Cependant, personne, à ce moment difficile, ne lui représenta son imprudente signature. Il mourut en odeur de sainteté, ayant pardonné au vieil Ovidius son alchimie et ses grimoires en faveur de son coq.
Un demi-siècle plus tard, le quatrième pape d'Avignon, Clément VI, autorisa par un bref l'abbaye à s'inscrire sous le vocable de Rotta- Campana. Au temps où me fut contée cette histoire, le souvenir de la Cloche fêlée était presque effacé, en cette sauvage contrée d'Anagni. Car le Diable lui-même est impuissant à perpétuer la chronique de ses méfaits, et c'est peut-être, pour l'édification des âmes sensibles, un très sérieux dommage.
Savonarole descendit de la chaire de Sainte- Marie-à-la-Fleur. Il marcha pour ainsi dire sur les tètes des fidèles prosternés, le front contre le pavé de la cathédrale, pleurant, criant pitié! Jamais le vieux moine n'avait remué plus terriblement le cœur de son peuple. Le matin de ce jour, on avait appris, à Florence, l'assassinat de Juan de Gandia, fils aîné du pape Alexandre VI, et le nom de l'assassin volait de bouche en bouche. C'était César, le cardinal César, dont les spadassins avaient jeté au Tibre le corps sanglant de Juan. Et Savonarole, épouvanté de ce nouveau signe de Dieu, venail de prêcher sa lugubre prophétie, l'Italie cruci-
liée, la pluie de couteaux, la pluie d'étoiles, et la guerre, et la famine, et la peste, et les princes traînés en servitude, un anneau de fer au cou, tels que des bêtes de cirque. Florence, éperdue, avait demandé grâce. Jérôme n'avait pu achever son sermon et il s'en retournait seul, tète haute, vers le couvent de Saint-Marc, dans le crépuscule d'un soir d'été.
Alors le démon d'orgueil se mit à marcher, invisible, côte à côte avec la robe blanche.
« Dieu, pensait Savonarole, m'a élu pour la rédemption de l'Église et du monde. Le Saint- Siège de Rome tombe entraîné par le poids de ses crimes ; je relèverai le tabernacle, je rouvrirai l'Evangile et déposerai la chrétienté moribonde entre les bras de Jésus. »
Il revoyait la croix sépulcrale de ses rêves, la grande croix noire dressée sur Rome. Il songeait aux hommes du passé, Arnauld de Brescia, Jean de Parme, Rienzi, qui tentèrent de purifier l'Église; il se figurait que leurs ombres lui faisaient un cortège glorieux. Mais ce n'était que le Diable qui frôlait les plis de sa robe.
A Saint-Marc, les frères, après l'office du soir, étaient rentrés en cellule. Le couvent parut à Jérôme une solitude très douce. Le prieur s'assit au pied du grand rosier de Damas autour duquel il aimait à réunir ses novices. La lune, très haute, lançait des flèches de lumière parmi les ténèbres du cloître, laissait couler des larmes d'argent sur les fleurs du jardin. Et les lis et les roses, les jasmins et les iris confondaient leurs haleines en une senteur de mortelle volupté. Au loin, le bruissement vague de Florence semblait un souffle de mer assoupie. Là-bas, sur la colline de Fiesole, la cloche des franciscains sonnait lentement le couvre-feu.
Troublé par le parfum des fleurs, le moine essaya d'égrener son rosaire. Mais une étrange lassitude endormait sa prière. Il ramena sur son front la capuche blanche, et, la tête appuyée au tronc de l'arbre embaumé, il attendit le sommeil.
Des pas furtifs glissèrent parmi les fleurs, vers le rosier. Jérôme tourna la tête et reconnut, à la lueur douteuse de la lune, l'un de ses fidèles, le petit Nicolas Macliiavel, un jeune homme chétif, au prulil de renard, avec des yeux
profonds. Il portait le béret noir et la robe noire (les scribes de la Seigneurie florentine. Il salua le moine et se tint en face de lui, l'air moqueur et bon enfant tout à la fois.
« Comment as-tu pu forcer, si tard, la clôture, Nicolas? Demain, je punirai le frère por tier au pain et à l'eau.
— Il est innocent, mon père. Moi, je pénètre partout, à travers les murs, par-dessus les tours. Et, cette nuit, j'ai des choses si intéressantes à te dire! »
Il se pencha près de l'oreille du moine et murmura :
« Frère Jérôme, veux-tu être roi?
— Tais-toi, mon enfant. Je suis bien las et j'ai l'âme en deuil et n'ai point envie de rire. Va-t'en.
— Ceci est fort sérieux, répliqua le jeune homme. Roi, te dis-je, roi de Florence! Tu liens ce peuple dans le creux de ta main. Il n'aime que toi. Ses maîtres lui font horreur. Il regrette le Magnifique, qui lui donnait au moins un splendide carnaval. Tu sais bien que nos bourgeois s'engraissent des misères du peuple et que Florence meurt de faim.
— Mais, Nicolas, Florence a déjà son prince, Jésus-Christ, et c'est moi qui ai posé la couronne royale sur le front du fils de Dieu. Je ne puis le détrôner.
— Eh ! mon révérend, quand ce serait la sainte Trinité (et Nicolas fit, en prononçant ce mot sacré, une grimace douloureuse qui surprit fort le moine), Florence s'en porterait-elle mieux? Le paradis, c'est excellent pour les morts. Mais nous, les vivants, nous voulons une cité terrestre plus heureuse et plus belle. Prends le nom qui te plaira, tyran, vicaire de Jésus-Christ (nouvelle grimace) ; mais, par l'Enfer, sois le maître, le seul!
— Tu blasphèmes, mon ami. Voyons cependant. Roi, je pourrais nourrir les affamés, abreuver ceux qui ont soif, vêtir ceux qui ont froid?
— Certes, mon père! Et puis nous ferions la guerre, au Pape, d'abord, qui n'est point ton ami, la guerre à Milan, la guerre à Venise, et Florence serait la reine de l'Italie.
— Voilà bien des guerres, Nicolas. Nous tâcherons piutot d'arranger pacifiquement ces affaires d'Italie, afin de satisfaire à la parole du
roi invisible de notre ville : « Je vous donne la « paix! »
— Alors, mon révérend, vous acceptez?
Demain, faites sonner toutes les cloches de Sainte-Marie-à-la-Fleur. Montez en chaire et criez à la foule : « Marchons au palais, peuple, et « jetons la Seigneurie par la fenêtre ». Vous déploierez votre gonfalon. On s'égorgera quelque peu entre Arrabiati et Piagnoni. Qu'importe? Rien de grand ne se fonde ici-bas si le sans: ne coule. Et demain vous demeurerez seul, prince, roi de Florence, maître de l'Italie. Voys voulez bien, mon père?
Savonarole se taisait, possédé par une tentation terrible. Le jeune scribe reprit :
« Il y a cependant une condition à tout ceci. Oh! très petite! Vous adoucirez le régime monacal que vous faites peser sur cette ville. Assez de jeûnes, de processions, de flagellations, assez de chasteté et de sacrifices. »
Jérôme releva sa tête chauve et regarda fixement le noir visiteur.
« Nous avons trop d'esprit à Florence pour endurer un si long carême. Tu sais bien que l'amour est la vertu cardinale des Florentins.
Tu rappelleras de Rome les jolies filles qui se sont réfugiées sous la chape du saint-père. Les bourgeois pourront lire, le soir, Boccace, en famille. Et si même tes clercs, tes chanoines et tes moines.... »
Nicolas n'acheva point. Savonarole s'était dressé, les bras tendus, les poings fermés, formidable.
a Tais-toi, impie, traître à Florence, traître à Dieu! Je te chasse, tentateur! Demain, je t'attends à mon confessionnal! »
L'autre répondit par un éclat de rire aigu, strident, tout à fait étrange. Et, comme le moine, d'un geste violent, allait lui fouetter la face à coups de rosaire, Nicolas se déroba, plus leste qu'un reptile, à travers les buissons fleuris, et disparut.
Jérôme, inquiet, sentit alors une vague odeur de soufre qui lui gâta le parfum des roses. Il se dirigea vers le cloître et marcha droit à la porte de sa cellule.
La trace d'une énorme griffe était empreinte près du loquet. Savonarole haussa les épaules.
€ Encore une malice de nos mauvais garçons, murmura-t-il. Ah! frère portier, frère
portier, que de pain et d'eau dans les jours qui vont venir ! »
Il entra et poussa un cri de surprise. Assis nonchalamment sur son pauvre grabat, baigné par un rayon bleuâtre de lune, entre les murailles toutes blanches et nues de la cellule, un prince de l'Église, en simarre rouge, coiffé de la barrette rouge, l'attendait. Un très jeune cardinal , aux cheveux blonds , aux yeux sombres, mobiles et légèrement louches, aux lèvres perfides, qui souriaient.
Jérôme recula, frissonnant d'effroi. Il l'avait vu jadis, tout enfant, déjà chanoine, à Tuniversite de Pise. Maintenant, fils bien-aimé du Pape, ce cardinal charmant faisait trembler Rome. Le moine se souvint de don Juan arraché tout sanglant aux fanges du Tibre et se voila la face de ses deux mains.
César souriait toujours et, devinant la pensée du dominicain :
« Mon pauvre Jérôme! Mais c'est de la politique cela, politique de famille, pour le bien de l'Italie et de la chrétienté. Juan était l'aîné, et moi seul, entends-tu, je veux, je dois être l'aîné! »
Mais le moine répondit d'une voix tonnante :
<c Gain, qu'as-tu fait de ton frère? »
Le cardinal, très joyeux, éclata d'un méchant rire.
« -Il est mort et fort noblement enseveli à Sainte-Marie-du-Peuple. N'en parlons plus. Si je suis venu te visiter en ce vieux nid de chauvessouris, mon père, c'est pour sauver l'Église, qui est fort malade, et pour l'éternelle gloire de ton nom et de ton ordre.
Et doucement, à voix basse, avec une caresse du regard, il ajouta :
« Frère Jérôme, veux-tu être pape? »
Le moine chancela et se traîna jusqu'à son fauteuil de bois. Puis tout à coup, il interrogea :
« Pourquoi ne portes-tu point, sur la poitrine, la croix d'or?
— La croix et moi, nous n'allons jamais ensemble » répondit durement le cardinal.
Il reprit, après un court silence :
« Jérôme, tu seras pape. D'abord, le chapeau rouge. Je te logerai loin du Vatican. Tu n'y boiras jamais môme un verre d'eau. Alexandre vieillit et le sang lui monte facilement à la tête. Il peut mourir assez vite. Tu es un ascète, un
saint. Sur un signe de ma main, le Sacré Collège t'adorera. Et tu seras un grand pape monastique, tel que furent Grégoire le Grand, Grégoire VII et quelques autres Grégoire dont le chiffre échappe à mon souvenir. Tu répareras les ruines accumulées par Sixte IV, par Innocent VIII et par mon père. Tu seras Dieu visible. Parle. Veux-tu? »
Savonarole se taisait, ébloui par une vision grandiose. Il oubliait les Borgia, le Vatican empourpré de crimes, il n'entendait plus la voix ironique de César; il murmurait la parole sainte : « Pais mes brebis, pais mes agneaux ». Et déjà. Pasteur universel, il veillait sur le bercail de Jésus.
Le mystérieux cardinal, toujours plus séduisant, poursuivait :
« Grégoire VII a payé bien cher ses ambitions terrestres et la puissance royale a blessé mortellement l'Église. Donc, mon père, tu te contenteras d'être le prince des âmes. Et nous partagerons. A moi Rome et son royaume, ses condottières et ses forteresses, son trésor, ses espions et ses bourreaux. Quand je déclarerai la guerre, tu béniras ma guerre. Quand je peu-
drai un Orsini, tu maudiras tous les Orsini. Quand je trahirai un allié, tu excommunieras toute sa race. Et nous ferons de grandes choses. Je dévorerai l'Italie ville par ville. J'achèterai Naples, j'humilierai Venise, je brûlerai Torgueilleuse Florence.... »
Savonarole s'éveilla de son rêve et bondit, avec un grand signe de croix, vers le démon qui osait menacer Florence. Mais le fantôme rouge s'était évanoui. Et la lune n'éclairait plus la cellule que d'une lueur sanglante.
Le moine se jeta dans le cloître et courut, haletant, à l'église. Il ne remarqua même point que la porte en était entr'ouverte. Il marcha vers l'autel dont il voulait embrasser la pierre. En face du tabernacle une forme noire se mouvait dans les ténèbres du chœur. Le frère Jérôme s'arrêta. Un tout jeune moine, presque un enfant, portant la robe et le capuchon des auguslins, grimpait sur un escabeau et s'efTorçait de souffler la lampe, la lampe éternelle du Dieu vivant !
« Sacrilège ! cria le prieur, tu tombes en péché mortel!
— Oh! dit le moinillon, j'en souffle beaucoup
de ces lampes, tout le long de mon pèlerinage vers Rome. Mais je les rallume au feu nouveau, le feu de la foi et de la grâce, de l'amour et de la liberté. »
Il descendit tranquillement de son escabeau, épargnant la vieille lampe dominicaine, dont la flamme livide blêmissait dans la nuit de l'église. Et, s'approchant de Savonarole :
a Ne crains rien, mon père; moi, je ne suis point un démon, semblable aux diables qui t'ont cruellement tourmenté ce soir, parce que l'orgueil avait touché ton cœur. Je ne suis point un ange non plus, mais la figure de celui qui grandit à cette heure au fond d'un couvent d'Allemagne, qui songe beaucoup à toi, espère beaucoup en toi. Je suis, si tu le veux, l'image de la chrétienté inquiète, la conscience douloureuse des vrais amis de Jésus-Christ, ta propre conscience. Ne crains rien, Je crois en Dieu et en sa sainte Eglise. Là-bas, dans mon cloître allemand, on m'appelle le petit frère Martin.
— Qu'attends-tu de moi, mon fils? Je touche au terme de mon voyage sur cette terre. J'ai laissé des lambeaux de ma chair à toutes les ronces du chemin. Qu'attendez-vous du vieux
cénobite, vous les moines des pays lointains?
— La reformation et le rajeunissement de l'Eglise. Toi seul tu peux empêcher que le troupeau ne se disperse, que la tunique sans couture ne se déchire. ïu es pur, tu es bon et tu lis l'avenir aussi clairement que les prophètes antiques. Regarde en dehors de l'Italie, dont Rome a tué l'âme. Tous, nous voulons un docteur qui rétablisse la doctrine, un apôtre qui chasse les marchands du temple et fonde la religion éternelle. Lève-toi, et la chrétienté entière te suivra. C'est Rome d'abord qu'il faut arracher aux griffes de Satan, Rome où trône l'Antéchrist, Rome où les prêtres vendent, pour quelques florins, l'entrée du paradis!
— Hélas ! soupira Jérôme, ce pape me fait peur. Et puis, mon enfant, le pape, même indigne, est le vicaire de Dieu, la clef de voûte de l'Église. Et pour nous, disciples de saint Dominique, le schisme est déjà Thérésie.
— Alors, dit le moinillon, viens avec moi. Peut-être les choses que tu verras tout à l'heure seront-elles pour toi la révélation. »
Il s'empara du bras droit de Jérôme. Et celuici se sentit enlevé jusqu'au toit de l'église, qui
s'ouvrit miraculeusement. Tous deux, ils montèrent haut dans le ciel; puis, tournant du côté du nord, par delà l'Apennin et la vallée du Pô, ils planèrent bientôt sur les cimes blanches des Alpes, dont les glaciers luisaient pareils à des miroirs d'acier. La grande voix des torrents parvenait à leurs oreilles.
« Regarde, mon père ! » dit tout à couple jeune moine.
De très loin, en plein ciel, emportée vers l'Italie comme par le vertige d'une tempête, accourait une chevauchée d'Apocalypse, effroyable escadron de coursiers de feu aux grandes ailes de feu. Sur chacun d'eux, à mesure que le souffle de leur vol courbait son front, Jérôme reconnaissait l'un des patrons de l'Italie, les saints protecteurs des villes, les fondateurs des grands ordres monastiques. Armés de glaives flamboyants, les yeux pleins de flammes, la bouche menaçante, la chevelure et la barbe tourbillonnant au vent des Alpes, ils se hâtaient, archanges exterminateurs, avec des cris terri* blés. Saint Marc passa, dans sa pauvre robe de pécheur galiléen et il criait : « A Venise! à Venise! » Saint Ambroise passa, couvert de sa
chasuble d'évêque, et il criait : « A Milan ! à Milan ! » Saint Jean criait : « A Florence ! » Saint Antoine: «APadoue! » Saint François, tout en larmes, les bras suppliants, courait vers Assise. Saint Benoît, brandissant des verges d'épines, courait à Subiaco, à Farfa, au mont Gassin. Le dernier de tous, saint Paul, dans son manteau rouge, tenant son épée nue d'où jaillissaient des éclairs, criait et le tonnerre de sa voix fît trembler les Alpes :
« A Rome ! à Rome ! à Rome ! »
Et l'ouragan s'abîma, avec le fracas d'une mer déchaînée, sur l'Italie.
« Hàtons-nous de les suivre, dit le frère Martin. Ils nous montrent la route. Dieu est avec eux. Ils vont châtier l'Eglise. Ton bras frappera en même temps que leurs bras. Courage, mon père. Les saints du ciel combattent pour notre cause. Courons vite au champ de bataille.
— J'en attends encore un, répondit Savonarole. Pourquoi ne paraît-il pas à son tour sur la tête pâle des montagnes? J'attends saint Dominique.
— Il ne viendra pas, soupira l'enfant, car il est le patron des inquisiteurs. Mais saint Paul,
saint Jean, saint François sont plus grands que saint Dominique.
— Pour moi, mon fils, il est le plus grand de tous, car c'est à lui que j'ai juré l'obéissance. J'ai violé, cette nuit, le vœu d'humilité, et le démon m'a tenté. Il m'a visité dans mon jardin et dans ma cellule. Je ne manquerai pas au vœu d'obéissance qui est trois fois sacré. Et puis, je suis Italien et n'ai point le cœur à torturer l'Italie. Rends-moi à mon couvent. Et, si tu veux me réjouir, promets-moi de ne plus souffler jamais sur la lampe des vieilles églises. »
Le petit moine ne promit rien et se sépara silencieusement de son ami avec un geste de grande tristesse.
Savonarole rouvrit les yeux, étendu, les bras en croix, sur les degrés de son autel.
a Seigneur, gémissait-il, ayez pitié de moi! Ni roi, ni pape, ni apôtre, mais que je sois seulement martyr, martyr de Florence, martyr de l'Église et pour la gloire de l'Eglise ! »
L'aurore était venue, une aurore florentine, joyeuse et fleurie. Il entendit alors les cloches de Saint-Marc qui sonnaient un glas funèbre. Le matin même, il devait célébrer l'office des
morts pour le repos éternel de don Juan, duc de Gandia. Il revêtit l'étole et la chape de grand deuil et, précédé de la croix, monta à sa stalle de prieur. Les robes blanches des frères se rangèrent des deux côtés du chœur. D'une voix haute et claire, le visage tranquille, Savonarole psalmodia le premier verset du Miserere,
Je revois toujours cette région charmante qui, des profonds défilés de l'Arcadie, conduit le voyageur à la plaine d'Elide, aux fraîches campagnes de l'Alphée. On échappe enfin à la vision des hautes montagnes sombres, le Lycée et le Ménale, sanctuaires des vieux mythes infernaux, mélancoliques solitudes, où repose, en une nécropole de formidables rochers, vêtus de neige et de brume, Tâme austère de la Grèce pélasgique. Ce ne sont plus que collines boisées, vallons fleuris, prairies ombreuses, clairs ruisseaux qui bondissent et chantent dans les replis étroits du paysage et courent vers TErymanthe. Et l'Erymanthe est une rivière toute
bucolique, où l'on a de l'eau jusqu'à la cheville, une eau de cristal où se mirent en tremblant les jeunes feuilles argentées et les troncs pâles des bouleaux; et, dans ce joli désert, n'apparaissent que de rares cabanes de très pauvres gens, et de petits bergers virgiiiens veillent de loin en loin sur une demi-douzaine de chevreaux folâtres.
0 coteaux d'Érymantheî ô vallons! ô bocages! Aucun lieu n'est si beau dans toute la nature.
Il nous fallait, ce matin-là, jour de jeudi saint, traverser l'Alphée, afin de gagner, par la vallée olympique, et le massif montagneux de Phigalie, les champs de Messène et le mont Ithôme, le « vase d'azur » entrevu par Chateaubriand. Mais l'Alphée, grossi par les pluies d'avril, avait pris des airs de fleuve européen et nous refusa le passage aux ruines d'Olympie. Ce n'était point une sérieuse déconvenue, car ces ruines, recouvertes par l'alluvion séculaire, dormaient encore sous les roseaux et les saules. Il fut résolu que l'itinéraire serait modifié, et que la caravane remonterait l'Alphée à la recherche d'un gué. Et, tout le long du jour,
par des avenues d'énormes platanes et de noyers, parmi les sources vives et foulant les tapis de violettes et de pervenches, côtoyant les monticules que le printemps enguirlandait de fleurs roses et de fleurs d^or, passant en de joyeux villages animés déjà par l'approche de la fête de Pâques, nous cherchâmes, sans nous hâter beaucoup, le bienheureux gué. Enfin, vers le soir, l'illustre Leftéri, maître fourbe dont About fit, je ne sais pourquoi, un personnage historique, après avoir consulté un gamin astucieux, nous entraîna brusquement au fleuve; en moins de dix pas, nos chevaux eurent de l'eau jusqu'au poitrail, et se mirent à nager à la dérive, tout en reniflant d'une façon assez inquiétante. Au petit bonheur, trempés comme des éponges, nous arrivâmes à l'autre bord.
« Où nous sècherons-nous, où souperonsnous, où dormirons-nous, seigneur Leftéri? — Là-bas, sur la montagne, à Mavra-Képhàli . » Je recommande le gîte de Mavra-Képhàli aux touristes tourmentés par la nostalgie de la vie primitive. C'est un hameau de sept masures dont les toits laissent passer tantôt la pluie, tantôt le clair de lune, selon la saison. Leftéri
heurta la porte du plus délabré de ces habitacles. Une vieille femme très grande, très hautaine, tout en deuil, la mine douloureuse, le front serré de bandelettes noires, ouvrit à demi, avec une hésitation visible. Notre homme parla quelques minutes à voix basse et lui remit trois talaris. Alors elle sembla plus rassurée et nous fît signe de pénétrer au logis. Le vieil Antonio emmenait vers une autre tanière les quatre chevaux et Tàne chargé des paniers aux bagages. La nuit était venue. La femme alluma une lampe de terre, puis jeta sur son foyer une poignée de thym desséché. Et nous pûmes contempler alors la pathétique misère de notre hôtesse. La maison n'avait qu'une seule chambre encombrée de choses informes, hétéroclites. Point de plancher, le sol battu; aux solives vermoulues pendaient des paquets d'oignons entremêlés de tourterelles assoupies; dans un recoin, une poule maigre réchauffait ses poussins. Sur une vieille futaille éventrée campait un petit chat noir qui suivait de ses yeux d'éme- :aude tous nos gestes. Au manteau de l'âtre, une icône enfumée, surmontée d'une branche de houx bénit.
Pendant notre souper entra un jeune garçon d'une' douzaine d'années, le visage blêmi par a fièvre, couvert d'un manteau de pâtre, la fustanelle en guenilles. Il dit un mot à l'oreille de la femme qui tressaillit et se tourna vers nous avec une angoisse étrange. Déjà nous préparions nos lits : une couverture de voyage étendue à terre, un havresac pour y poser notre tête : depuis notre départ d'Athènes, nous ne connaissions plus d'autre luxe. La femme prit une vieille cape de drap grossier, un petit cierge de cire jaune et son chapelet :
« Je vais à l'église avec Dimitraki, dit-elle à Leftéri. C'est demain que le Christ doit mourir. C'est bien loin, Féglise; nous rentrerons très tard. Que Dieu garde tous ceux qui passeront la nuit dans cette maison ! »
La lampe fumeuse et les charbons qui luisaient encore sur la pierre du foyer éclairaient vaguement la triste chambrée. Le petit chat s'obstinait à fixer sur moi ses yeux verts; les colombes se bousculaient dans les hauteurs ténébreuses avec un insupportable frémissement d'ailes froissées ; vers dix heures, surgit un nouveau personnage qui rôda en grognant
autour de nos fronts et jeta parmi les poussins un trouble terrible : c'était un cochon de lait, hirsute comme son grand aïeul le sanglier d'Erymanthe, mais trop familier à mon gré, que je dus renvoyer à son gîte non sans quelque rudesse. Il fallut près d'une heure pour calmer l'émoi de la volaille.
A minuit, la pluie se mit à tomber abondamment. La vieille hôtesse et Dimitraki reparurent alors. L'enfant ralluma pour l'icône un bout de cierge. Tous deux ils s'assirent aux angles du foyer. La femme égrenait son interminable chapelet : le garçon, l'œil et l'oreille tendus du côté du seuil, semblait épier la venue d'un visiteur attardé. Tout à coup il s'élança vers la porte et sauta dans les bras d'un jeune gaillard encapuchonné, ruisselant de pluie, ses hautes guêtres de cuir couvertes de boue, admirablement armé : un bon fusil de chasse, qu'il déposa au coin de la cheminée ; à la ceinture, sous les pans entr'ouverts du manteau, quatre crosses de pistolets et le manche d'un long poignard. Il rejeta son capuchon et j'aperçus, aux lueurs incertaines de l'àtre, une figure énergique et fine, des yeux noirs où brillait la fièvre
des nuits sans sommeil, des fuites dans la montag-ne et des mortels périls; une moustache naissante autour d'une bouche aux lignes très pures et, sous le fez à la pourpre flétrie, le front d'adolescent, à demi voilé par les broussailles de la chevelure.
« Voici, pensai-je, un Klephte fort gracieux. Faites, Seigneur, que la gendarmerie de l'Alphée ne frappe point tout à l'heure à la porte de cette maison et n'oblige pas ce jeune homme à faire feu de toutes ses batteries ! »
Le nouveau venu avait salué gravement la vieille femme, et, assis sur un escabeau, rendait à Dimitraki ses caresses avec une douceur de frère aîné. Il tira de sa ceinture deux oranges et les donna à l'enfant. Puis il appela le petit chat aux yeux verts et le roula gaiement dans les plis rudes de sa cape grise. La vieille lui tendit un morceau de pain noir, une poignée d'olives et un verre de vin. Elle le regardait manger, muette, drapée en son manteau de deuil, avec une expression d'orgueil maternel et de terreur qui, aux reflets tremblants du foyer, lui prêtaient comme une face de Sibylle.
Quand il eut mangé, le Klephte se coucha
sur la pierre tiède de l'àtre. L'enfant sortit à la pluie battante pour veiller autour de la masure, et la vieille, accroupie au fond de l'ombre, rigide et couvant le dormeur des yeux, reprit l'oraison silencieuse de son chapelet.
Au matin, dès l'aurore, nous étions tous debout : mais Dimitraki et le mystérieux hôte de la nuit étaient partis. La femme nous fît un adieu solennel. Longtemps elle suivit du regard notre chevauchée sur le sentier d'Andritzena.
Le prudent Leftéri feignit de ne rien savoir sur l'humble famille de Mavra-Képhàli. Je passai à l' arrière-garde, où le candide Antonio gouvernait la marche de son âne. Le bonhomme fut charmé de me révéler toute l'histoire.
« C'est une triste aventure, cher seigneur! Ce Spiridion est le frère du petit, le petit-fils de la vieille. La mère est morte. Le père s'était noyé dans l'Alphée, par accident, juste à l'endroit où hier nos bêtes se sont mises à nager. Il y avait aussi, dans cette maison, une sœur, lanna, qui, à seize ans, était si belle, si blonde, si rieuse, que tous les garçons de Messénie et d'Elide l'aimaient d'amour. Spiridion, l'aîné des trois, était, l'autre année encore, petit
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moine au couvent du Vorcano, la montagne bleue où nous arriverons demain soir. Un garçon très pieux, très savant, dont les cheveux noirs descendaient jusqu'aux genoux : il lisait en de fort vieux livres et serait certainement devenu évêque de Kalamata. Mais le malheur pesait sur la pauvre maison. lanna était coquette et se laissa séduire par un beau capitaine venu du Léondari, là-bas, vers le Taygète. Un soir, elle disparut. On ne l'a jamais revue. Quand Spiridion apprit cette misère, il se coupa les cheveux, jeta sa robe bleue de moine, courut à Léondari et tua le capitaine à l'heure de midi, sous les platanes de la place. Alors, il s'est mis à la montaerne. Les irendarmes lui font la chasse comme à un loup, depuis plus d'un an. Il en a blessé cinq ou six et personne ne peut le prendre, parce que tous les braves gens du pays le protègent et le cachent. Mais ce n'est pas là une vie de chrétien, et la pauvre vieille dame de Mavra-Képhàli est vraiment fort à plaindre. »
Le samedi saint, à quatre heures de l'aprèsmidi, après avoir visité la forteresse de Messénie, nous entrions au monastère de l'Ithôme
La moinerie était en grande agitation, pour la cérémonie de Pâques, dont la messe se célèbre chez les Grecs à minuit. Les bons kaloyers se félicitaient de la résurrection imminente du Sauveur, qui leur permettrait d'en finir avec le cruel carême de TEtrlise orthodoxe. Des centaines de pèlerins, paysans de TAlphée, de TErymanthe, du Ladon, du Pamisos, montagnards de Phigalie ou du Taygète, pêcheurs de Navarin ou de Kalamata, petits bourgeois de Modon, des soldats en congé pascal, des bergers albanais aux terribles houlettes, à la face terreuse, traînant dans leurs haillons l'acre odeur des béliers et des boucs; çà et là, de curieuses figures patibulaires, Klephtes descendus des lointains plateaux d'Arcadie, pirates échappés de leurs cavernes du cap Malée, des nids de vautours du Matapan, toute une foule bariolée, houleuse, famélique, glapissante, nullement mystique, allait et venait autour du couvent, bourdonnait dans les corridors, encombrait le vestibule de l'église, le jardin du cloître. Il y avait des brigands en haut du campanile qui, sous prétexte de carillon, observaient les chemins où pouvaient apparaître, noirs fan-
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tomes, les gendarmes du roi. Des bandes d'enfants apportaient des branches de lauriers et de chênes verts, des guirlandes énormes étoilées d'anémones, de pâquerettes et de boutons d'or, pour la parure de l'autel. Dans le cloître, quelques jeunes palikares essayaient une danse romaïque, à la sourdine d'une cornemuse, et les bons moines, effarés, cherchaient éperdument un recoin tranquille, afin d'y confesser les femmes.
Dès neuf heures, commença par d'infinies génuflexions, psalmodies, oraisons, évolutions ei balancements d'encensoirs, la liturgie de la Résurrection. L'higoumène nous avait placés dans une tribune voisine de l'iconostase. L'antique petite église, verdoyante et fleurie, inondée par la lumière des cierges, donnait alors un émouvant spectacle. La multitude serrée, immobile, les yeux fixés sur les officiants, attendait passionnément le mystère de minuit, le cri du clergé :
« Christos anèsti! Le Christ est ressuscité! »
A ce signal, chaque chrétien tirerait de son manteau la croûte de pain et le morceau
d'agneau rôti. Et ce serait l'adieu au jeûne amer, le retour à la vie, à la joie.
En face de nous, contre la blanche muraille tapissée de branches odorantes, accoudés et debout dans les stalles de la nef, les plus dévots s'évertuaient à prolonger jusqu'à leurs genoux un perpétuel signe de croix. Et contre les saintes images, vêtus de fustanelles neuves plus blanches que la neige, de vestes noires brodées d'argent, le front couronné d'un fez tout frais orné d'une frange d'or, les deux frères des collines d'Élide, Dimitraki et Spiridion. Spiridion était désarmé : dans sa ceinture de soie cramoisie un petit crucifix d'ivoire remplaçait les pistolets de l'avant-veille : il était redevenu, pour quelques heures, le jeune moine des années heureuses. En les voyant si confiants, je me rappelai la parole de leur grand'mère, le soir du jeudi saint :
« Que Dieu garde tous ceux qui passeront la nuit dans cette maison! »
Le cri libérateur éclate à l'autel, dans l'église, roule le long des corridors, sous les arceaux du cloître et réveille les échos de Tlthôme. La jilupart des fidèles rompt l'abstinence avec une
ardeur sauvage. Quelques-uns se poussent timidement vers le chœur, afin de recevoir la communion. Les deux jeunes garçons marchent au premier rang . L'higoumène leur donne un fragment d'hostie et, dans une cuillère d'or, quelques gouttes du vin sacré. Le vieil abbé bénit les deux humbles têtes inclinées et je vois bien que cette bénédiction, d'une tendresse miséricordieuse, n'est point au rituel. Puis il leur fait signe de pénétrer dans l'intérieur de l'iconostase et de se retirer par la porte dérobée du sanctuaire.
La liturgie s'achevait au son des cloches, dans une nuée d'encens. A ce moment, trois coups de feu retentirent à la porte du monastère. La foule étonnée, inquiète, se précipita hors de l'église. Les kaloyers abandonnèrent l'autel, tandis que l'higoumène lisait le dernier évangile. Nous eûmes de la peine à nous frayer un chemin vers le cloître, oii nous attiraient les lamentations aiguës des femmes et les imprécations des palikares. Et déjà, dans le jardin, sous les branches empourprées des arbres de Judée et les bouquets roses des châtaigniers, à la clarté des cierges tenus par les
bergers de Messénie, s'avançait lentement, porté par les moines, le corps de Spiridion. La léte charmante, trouée au front, reposait entre les mains de Dimitraki. Et l'enfant de TAlphée passa parmi les fleurs, ses lèvres pâles encore humides du sang de son Dieu.
Les gendarmes s'étaient enfuis au galop de leurs chevaux, chassés par la fureur des pèlerins. L'higoumène, encore revêtu de la chape brodée d'or, vint prier sur son disciple. Il ne le quitta qu'au lever du soleil. Alors, à la lumière éblouissante de Pâques, Spiridion fut enseveli dans la terre sainte de son couvent.
A midi, nous descendions en file taciturne le sentier de Flthôme. De loin, nous reconnûmes le petit Dimitraki, qui, la tète baissée, retournait au foyer maternel, seul et désespéré.