‹ Au sortir de l'école: les patronages: aree une lettre-préface de S. Ém le Cardinal LecotChapitre 27 sur 143 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Dans une société démocratique comme la nôtre, il est indispensable de donner aux citoyens une formation vraiment forte et virile, et l'Église doit se soucier à ce point de vue de ceux dont elle a charge d'âmes. Or, jusqu'à présent, il faut bien le reconnaître, on a plutôt fait des œuvres de préservation que des œuvres de vraie formation; je ne dis pas qu'il n'y ait de louables exceptions, mais généralement, pour la jeunesse prolétarienne des patronages, on a procédé un peu comme pour la jeunesse bourgeoise des collèges : on a eu surtout pour but d'éloigner du jeune homme tout danger moral, plus encore qu'on ne s'est efforcé d'aguerrir son âme par la lutte contre ces mêmes dangers. Négligeant peut-être trop l'éducation de la liberté juvénile, on s'est ingénié de préférence à lui enlever toute occasion de s'exercer d'une façon malheureuse... et l'on s'est étonné ensuite que beaucoup de ces braves garçons, arrivés à l'âge d'homme et livrés à eux-mêmes, n'aient pas toujours fait un meilleur usage de la liberté; on a « voulu » pour eux, on a « pensé » pour eux, — et, majeurs par l'âge, ceux-ci

I. Nous laissons ce titre, bien que, depuis la publication de la première édition, U ne soit plus absolument exact : on pourrait presque dire c patronages d'aujourd'hui ».

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sont quelquefois restés mineurs pour la volonté et l'intelligence. Le contraire eût été surprenant.

Ce système est particulièrement néfaste dans une société où tout homme a une part de souveraineté : il faut que nos chrétiens sachent vouloir et penser par eux-mêmes, et Tune et l'autre chose, ils les doivent apprendre au patronage comme au collège.

Au patronage, les jeunes gens recevront donc un substantiel enseignement religieux qui les mettra à même d'apprécier sainement les théories dont ils entendront forcément l'exposé dans les ateliers ou les bureaux *.

Quoique d'une importance capitale, cet enseignement de la doctrine religieuse, qui est d'ailleurs actuellement donné dans nombre de patronages, ne saurait cependant suffire à tout : il faut encore développer l'esprit d'initiative des jeunes patronnés, surtout des plus grands, et pour cela il faut tout au moins, ainsi que l'ont demandé les congressistes parisiens *, « qu'il soit laissé une plus grande part d'initiative aux grands jeunes gens de l'œuvre ». Il faut, en un mot, donner à ces futurs ouvriers, à ces futurs citoyens, le sentiment de leur dignité d'homme et de leur responsabilité de chrétien ; il ne faut pas en faire seulement des « Oui, mon Père », ou des « Oui, M'sieu l'abbé », instruments dociles entre toutes les mains un peu vigoureuses, trop souvent agents irréfléchis et inconscients... Je

I. Le congrès des œurres de jeunesse de Paris, sur la proposition de MM. les abbés Naudet, Pautonnier et Boyreau, a émis le vœu « que renseignement religieux soit très fortement constitué dans les patronages >. (Séance de raprès-midl du vj mars i8g6.) Cf. Monde, ag mars 1896.

a. Deuxième séance du a? mars i8g6. (Cf. Monde, ag mars 1896).

sais bien qu'il est parfois plus facile de briser une volonté de jeune homme que de la discipliner avec une persévérante attention ; mais qu'on le veuille ou non, c'est avec de solides gaillards, résolus et « ayant leur tête » — et non pas avec de « bons jeunes gens », obéissants, assouplis et veules — que l'on fera la rude besogne que l'Église attend de nous.

Et ces « solides gaillards », au cœur robuste, à l'esprit droit mais énergique, c'est au patronage, nous le répétons, qu'il appartient de les former.

Mais là ne se borne pas le rôle nécessaire de ces institutions.

Elles doivent encore faire œuvre de formation sociale ' et même de formation civique.

Dans les œuvres, on s'applique avec juste raison à former le catholique pratiquant, mais trop souvent on s'arrête là, et, à notre avis, c'est chose regrettable : ces chrétiens ne songent pas — ils n'y songent pas parce qu'on ne

I. c L'œavre du patronage ne consiste pas seulement dans la formation morale et religieuse des patronnés, mais, là où c'est possible, eUe doit trouver son développement naturel et nécessaire dans la création d'œuvres économiques et associations professionnelles ou dans la participation aux institutions qui Pentourent. » (Extrait de l*aUocution de M. le président général de la Société de Saint- Vincent-de-Paul à l'assemblée des conférences de Paris du la décembre 1891.) Sur cette question de la formation sociale, on devra consulter le rapport de M. E. Védie, dont nous donnons plus loin des extraits (Cf. livre YI : L'enseignement social dans les patronages) et qui a été lu à la Journée des Patronages. On verra également que les vœux adoptés par les congressistes sont conformes à la thèse que nous soutenions déjà dans la Quinzaine du i5 octobre i8g6. Sur c la nécessité de l'enseignement social dans les œuvres de jeunesse », on trouvera un excellent article dans le Patronage (mai 1898, p. 64).

le leur a pas dit et répété — à être chrétiens dans tous leurs actes de citoyen, et Ton voit, par exemple, la population masculine de telle ou telle commune que nous pourrions citer faire en majorité ses pâques et... élire un député franc-maçon.

Il faudrait donc que les jeunes hommes de la classe ouvrière qui sortent des patronages fussent des catholiques complets — et dans le catholique, il ne faut pas l'oublier, il y a le citoyen.

Or, jusqu'à présent, dans les œuvres de jeunesse, je le crois du moins, on n'enseigne en général des devoirs et des droits de la vie civique que ce qui a trait à la vie militaire*, et encore, pour le faire, ne se place-t-on d'ordinaire qu'au point de vue purement confessionnel.

C'est insuffisant pour « former » un libre citoyen de notre moderne démocratie.

Dans quelques œuvres, où depuis longtemps déjà on s'était très heureusement préoccupé de développer les qualités professionnelles des apprentis et jeunes ouvriers, on commence à s'inquiéter maintenant — à quelque chose la peur du socialisme est bonne — de donner un enseignement social; mais il faudrait aller plus loin et suivre l'exemple des trop rares patronages où les « grands » ont un « cercle d'études » dans lequel ils disctUent entre eux, avec la participation d'un ecclésiastique instruit, les questions qui intéressent le monde du travail et même quel-

I. Sur la question des c patronages à la caserne », il faut lire une lettre signée J. G. et publiée dans la France militaire et religieuse du i*r décembre 1895; sans partager toutes les idées de l'auteur sur le rôle de l'armée, nous signalons cette étude.

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qnefois les problèmes qui touchent aux intérêts généraui du I>ays^ Us font ainsi, sous une sage direction, leur apprentissage d'électeurs; où d'ailleurs le pourraient-il» mieux faire ? Ne dites pas que cet apprentissage est inutile : dans quelques mois, ces jeunes hommes devront déposer leur bulletin dans l'urne, et si au patronage ïi» n'ont pu librement s'instruire et causer sur ce nouveau devoir qu'ils auront à remplir» c'est à un journal quelconque ou à quelque club de politiciens qu'ils iront demander ces renseignements nécessaires et même le mot d'ordre — à moins qu'indifférents, ils ne s'abstiennent comme beaucoup d'honnêtes gens, complices imf^ardoonables des pires sectaires.

Et puis, il faudrait en outre donner aux jeunes catholiques des patronages, avec l'esprit d'initiative dont nous parlions précédemment, le fécond esprit d'association ; si, au sortir des œuvres de jeunesse, tous les patronnés sérieusement « formés » entraient dans les syndicats et s'ils y entraient avec la volonté de faire le bien et avec la connaissance des hommes qu'ils auraient acquises à leur œuvre, il ne faudrait certes pas grand temps à nos « solides gaillards » pour retourner nombre de ces groupements aujourd'hui réputés mauvais... Nous pouvons dire, sans crainte d'être accusé d'inexactitude, que ce n'est pas précisément dans cette voie que l'on a, jusqu'ici, poussé la jeunesse ouvrière chrétienne.

I. Parmi ces patronages, nous citerons comme tjrpe le patronage de Notre-Dame-da-Rosaire, à Plaisance : c*est bien là Tœuvre de Jeunesse adaptée aux nécessités modernes de Tapostolat. Nous en publions plus loin (livre V) la monographie.

Gela tient d'ailleurs à un système général : pendant longtemps, les catholiques militants ont été considérés et se sont eux-mêmes considérés comme de véritables « émigrés à Tintérieur »; ils boudaient, pour la plupart, le gouvernement républicain et se tenaient religieusement en dehors de tout ce qui avait un caractère public et ofiQciel ; ils formèrent alors, en tout et pour tout, des petits groupes bien fermés, nettement séparés du reste de la nation !... A ce jeu-là, ils perdirent, on le comprend, leur légitime place dans les cadres de la grande vie publique et nationale. Nous ne critiquons pas les hommes, estimant que les intentions ont toujours été bonnes, nous constatons seulement les effets d'une méthode.

Heureusement, les directions pontificales sont venues donner une orientation nouvelle, et les efforts des « jeunes » — de ceux qui bientôt seront à leur tour des dirigeants et, par suite, des responsables, — réussiront à modifier cette tactique, que jadis on pouvait peut-être estimer utile, mais qui, aujourd'hui, nous semble absolument inapplicable et funeste : elle ne correspond pas, en effet, aux besoins de l'heure présente.

Ces idées paraîtront peut-être quelque peu révolutionnaires.

Mais, pour notre défense, nous pouvons invoquer deux autorités dont on ne saurait suspecter les sentiments « conservateurs ».

C'est d'abord un des membres les plus connus de la Société de Saint- Vincent-de-Paul, qui dirige actuellement un des grands patronages de Paris et qui, au congrès d'Angers, en septembre 1879, s'exprimait avec une largeur

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de vues qu*on ne sera pas étonné d'ailleurs de trouver dans la bouche d'un disciple d'Ozanam :

« Avant toutes choses, disait-il^ je tiens à bien préciser que nous n'avons point, à Paris, la prétention d'avoir trouvé l'idéal en fait de méthode, que nous ne prétendons nullement qu'en dehors de nous il n'y ait point de salut. Au contraire, nous disons : Toutes les méthodes qui font du bien sont bonnes. Les systèmes doivent se modifier suivant les temps, les lieux, les circonstances. Et cette diversité est infinie, car il n'y a pas deux œuvres qui soient dans le même milieu, qui aient le même personnel, les mêmes ressources, les mêmes intelligences pour la direction, les mêmes forces pour l'exécution*... »

Ainsi donc, avec les circonstances les méthodes doivent varier. Voilà un premier point acquis.

Maintenant, les « jeunes » ont-ils le droit de critiquer les œuvres de leurs « anciens », et peuvent-ils, sans irrespect, essayer de faire « autrement » ?

Sur ce second point, Mk' d'Hulst a répondu jadis avec une incontestable autorité * :

« Il faut des jeunes, disait l'éminent Recteur de l'Institut Catholique au début de son beau discours prononcé le 27 mars 1896, à Paris, au second congrès des « jeunes », il faut des jeunes ; il en faut non seulement pour empêcher le monde de finir, mais pour l'empêcher aussi de dormir I

« Le monde s'endormirait dans la routine. Il faut que

I. Rapport sur VŒaçre des patronages à Paris, par M. Christian DB CouLONGB, lu à Angers^ le 4 septembre 187^» à l'assemblée générale du congrès de PUnion des Associations ouyriëres catholiques. — Cf. Compte rendu da Congrès d'Angers, pp. 14a et seq.

a. Cf. Monde du 99 mars 1896.

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les jeunes aient de l'audace, de la confiance en euxmêmes.

« Je ne leur refuse même pas le droit de regarder le passé avec un peu de compassion. Sans cela, on n'aurait pas le courage d'essayer de faire mieux.

« Il y a cinquante ans, il y avait déjà des jeunes gens — on disait des jeunes gens alors — qui trouvaient et disaient tout haut que l'on ne comprenait pas les besoins de l'époque, qu'il y avait quelque chose à faire. Et ils firent eh effet quelque chose, tout comme vous, Messieurs, car il ne faut pas vous imaginer que vous soyez les premiers — ils fondèrent les œuvres ! Je me souviens qu'alors il y avait parmi les anciens des hommes de grande autorité ; plusieurs même avaient été confesseurs de la foi au temps de la Révolution. Ces vieux disaient alors : Que vont faire ces jeunes gens ? Ils vont tout bouleverser. — Et cependant les jeunes prouvèrent qu'ils avaient raison.

« Agissez donc, remuez, innovez, critiquez hardiment. Je ne vous demande que deux choses : respectez les personnes et les intentions. Surtout, ne démolissez pas l'œuvre des autres pour bâtir à la place. Bâtissez à côté. On verra bien si votre œuvre est meilleure. Et moi, je crois qu'elle sera meilleure 1 »

Aux « jeunes » de justifier cette confiance.

Que dans leur zèle très légitime à vouloir adapter les institutions aux besoins de la société de demain, ils n'oublient pas^ ils ne méconnaissent pas la grandeur de l'œuvre des hommes d'hier et de ceux d'aujourd'hui : ceux-là nous ont indiqué la voie, et, à leur égard, tout en conservant entière notre indépendance de pensée et d'ac-

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