CHAPITRE II
LA FONDATION DES a ŒUVRES DE JEUNESSE »
Le besoin des associations de persévérance, pour être plus pressant de nos jours, est cependant fort ancien : Jean-Baptiste de La Salle avait lui-même organisé des œuvres de jeunesse « en instituant les écoles dominicales, connues sous le nom d'académies^ ». Les Jésuites avaient aussi annexé jadis à leurs collèges des patronages ouvriers*. Mais l'honneur, dans notre siècle, d'avoir pressenti à nouveau ce besoin et d'y avoir donné une première satisfaction, revient à deux grands hommes de bien, le vicomte Armand de Melun et le Frère Philippe*.
Voici avec quelle énergique précision M. de Melun établissait la nécessité du patronage pour les élèves des écoles congréganistes :
« Parmi les impressions qui sont, dans notre vie, comme une émanation d'un monde et d'un temps meilleurs, il n'en est pas de plus décisive que la première communion.
I. Discours prononcé par M. l'abbé Lenfant, missionnaire .diocésain, au Te Deum célébré i la basilique de Montmartre, le 7 décemi)re i8g3, sous la présidence de S. Em. le Cardinal Richard. (Cf. Noces d*ory p. a4.)
a. Notamment à Avignon, La Flèche, Lyon. ^ Cf. Les Jésuites et leurs œuçres à Açignon, par le R. P. Thomas, p. 471 et seq. ; gr- in-S". ; Avignon, i8g6.
3. Cf. Vie du Frère Philippe^ par M. Poujoulat; Marne, éditeur.
Ces enfants de toute classe et de tout avenir, qui viennent, en ce grand jour, s'offrir au Dieu qui les a visités, sous la sainte égalité de l'innocence et de la foi, que de soins, que d'affections, que de dévouement ont été dépensés pour les amener là! Mais, hélas! le jour vient où il faut quitter la classe du Frère ou de la Sœur pour aller demander. à la manufacture et à l'atelier du pain et un état. C'en est fait. Alors surviennent les mauvais conseils, les mauvaises compagnies et les mauvais exemples, et, pour leur venir en aide, le respect humain, qui commence par la honte du bien et finit par l'audace du mal. Or, à ce jeune homme qui n'entend plus que la voix du mensonge, qu'a-t-il manqué? que manque-t-il? Une voix de vérité. A cet adolescent qui gît meurtri dans sa chute, qu'a-t-il manqué ? Une main qui l'eût soutenu. Que manque-t-iî encore? Une main qui le relève. Et, cependant, tandis qu'il se débattait aux prises avec le mal, il y avait tels honnêtes gens qui passaient tranquillement leur chemin, se plaignant de la démoralisation du peuple, sHnquiétant de voir les nvxiges monter à Vhorizon ; mais ils ne songeaient pas à se détourner de leur route pour apporter à une âme blessée et à demi morte l'huile et le vin de VÉvangile, qui Veut réconfortée, guérie et rendue à la vie * / »
M. de Melun ne voulut pas être de ces « honnêtes gens ».
Ceux-ci se vengèrent : ils l'accusèrent de socialisme*.
I. Cf. Le Vicomte A. de Melun, d'après ses mémoires et sa correspondance, par M«' Baunard ; deuxième édition, Paris, Poussielgue, p. i5i.
a. Cf. Les Mémoires da Vicomte A. de Melun, revus et mis en ordre par le comte Lb Camus ; ancienne Ubrairie H. Oudin, J. Lbday et C* saccesseurs, Paris, 1891, 1. 1, p. ao6.
De nos jours — tant l'histoire se répète! — il y a encore de tels « honnêtes gens » pour formuler semblables accusations à regard des catholiques qui, eux aussi, « vont au peuple »...
Ne prêtant qu'une attention distraite à ces propos malveillants, M. de Melun employa sa vie à créer, organiser et soutenir une multitude d'institutions charitables ou d'œuvres de zèle*»
Parmi celles-ci, les patronages furent « la principale occupation et affection de son existence ». Ils sont aussi la plus féconde de toutes les fondations de cet « apôtre laïque », qui, selon Montalembert, avait le secret de rendre <c la religion plus aimable, la vertu plus populaire, la charité plus contagieuse ».
La genèse de cette œuvre est intéressante dans sa complexité môme : M. de Melun n'adopta, en effet, le type actuel qu'après plusieurs essais et transformations.
Ce fut la société des Amis de Venfance qui, la première, lui donna l'occasion de s'occuper des jeunes gens. Il le raconte dans ses Mémoires* : « En 1838, au moment même où Mme Swetchine m'introduisait auprès de la Sœur Rosalie
I. Nous ne pouvons les énumérer ici; on en trouvera la longue nomenclature dans Téloquente et touchante étude biographique consacrée au vicomte de Melun parM** Baunard, Téminent Recteur des Facultés catholiques de Lille (Poussielgue, éditeur). On pourra consulter également avec fruit Pexcellent ouvrage de M. Alexis Chevalier {Vie charitable de M. de Melun ; A. Marne, éditeur).
Enfin nous signalerons un livre très attachant de M. de Melun lui-même : c'est la Vie de la Sœur Rosalie (Poussielgue, éditeur). On sait que l*iUustre fille de saint Vincent de Paul initia M. de Melun aux œuvres de charité et l'aida toujours de ses conseils et de son appui;
a. Cf. op. cit., t. I, p. 9o4 et seq.
et m'ouvrait ainsi cette carrière si laborieuse et si douce à parcourir, qui devait pour moi suppléer à toutes les autres, un de mes amis, M. Wilson, que je rencontrais souvent chez Mme Swetchine, excellent homme qui n'a joué dans le monde que le rôle secondaire de conseiller et de confident, mais y a fait beaucoup de bien, me proposa d'entrer dans l'œuvre des Amis de l'enfance. C'était une œuvre bien petite, bien modeste, qui depuis a pris une grande extension, et a sauvé de la misère matérielle et morale un grand nombre de ses protégés. Fondée en 1828 par un pauvre petit libraire du quai des Augustins et par sa mère, l'œuvre se réunissait alors dans son humble boutique. Le soir, à la lueur de deux chandelles, une dizaine de jeunes gens, autour d'une vieille table, discutaient sous sa présidence l'admission d'un ou deux orphelins; on les plaçait, à prix réduit, et la bonne mère du président raccommodait leurs pantalons et leurs bas. J'acceptai, je dois le dire, continue M. de Melun, plutôt par curiosité et fatigue de mon inaction que par charité, et ce premier pas dans les œuvres décida de ma vocation. L'œuvre des Amis de l'enfance se composait uniquement alors de quelques jeunes hommes du commerce et du barreau; il y avait dans son organisation plus de bonne volonté que de ressources, et on cherchait alors, en augmentant le nombre des adhérents, à augmenter sa fortune et ses moyens d'action, à lui donner plus d'importance et de solidité. Elle m'intéressa vivement, j'y appelai quelques-uns de nos amis... » Bref, grâce à ses relations et à son activité, M. de Melun donna un heureux développement à la jeune société.
Mais aussitôt il rêva de la modifier.
Au régime de rinternat il voulait substituer celui du simple patronage, qui, infiniment plus économique, aurait permis, disait-il, d'étendre Tinfluence bienfaisante des Amis de Tenfance à vingt ou trente fois plus de protégés, et, second avantage, aurait laissé l'enfant dans le milieu où devait se passer son existence *.
' Le conseil de la société discuta la proposition de M. de Melun, mais les « conservateurs » furent en majorité et firent décider de ne rien innover.
Armand de Melun ne se découragea point. « J'étais pris, a-t-il écrit plus tard*, de l'ardeur d'un grand apostolat et je résolus de fonder l'œuvre que refusaient les Amis de l'enfance. Je venais précisément d'être appelé au conseil général de ^aint-Vincent-de-Paul, j'y avais trouvé un petit internat dont l'excellent directeur, le président de la conférence de Saint-Sulpice, M. Le Prévost, depuis prêtre et fondateur des Frères de Saint- Vincent-de-Paul, ne savait plus que faire, tant les résultats étaient minimes et les frais considérables... » M. de Melun fut autorisé à organiser dans cette maison un patronage tel qu'il le concevait. Il fut aidé dans cette tâche par de jeunes et dévoués confrères de Saint-Vincent-de-Paul.
Ce premier patronage, comme le remarque M«* Baunard', était une dépendance de la société de charité
I. c Sans doute, trop souvent, disait M. de Melun, ce milieu est pernicieux, mais c'est pour le corrif^er qu*est fait le patronage. Pourvu donc qu'à côté de l'influence du mal vous placiez l'action du bien, vous {broierez des hommes mieux trempés, mieux aguerris, mieux armés pour la résistance dans le combat de la vie. > (Cf. Le Vicomte A. de Melun^ par M*' Baunard, p^ iSg.)
a. Mémoires, 1. 1, p. aog.