LA GRISE DE
En 1867, M. deMelun, rappelant les difficultés de la prer mière heure et les rapprochant des succès alors obtenus, disait à rassemblée générale du 26 avril * : « Lorsque, il y a bientôt vingt ans, Tidée vint à quelques personnes de bonne volonté de fonder le patronage et d'appeler la jeunesse ouvrière à se confier à sa protection, que d'objections, que d'obstacles s'élevèrent contre une si téméraire entreprise t Gomment prétendre, avec quelques heures de récréation dont l'innocence était le principal mérite, avec quelques visites, avec les plus modestes et les plus humbles des récompenses, lutter contre les entraînements, les promesses et les séductions du mal? N'était-ce pas tenter d'éteindre avec une goutte d'eau un vaste incendie, et d'arrêter avec quelques grains de sable l'invasion des flots de la mer ? Aujourd'hui, en dépit des prédictions et des vraisemblances, vous voyez ce qu'ont fait ces gouttes d'eau et ce grain de sable, et comme de si petites choses en ont enfanté de
I. (SuQre da patronage des Jeanes oaçrières. Rapport da vicomte de Melun, présenté à rassemblée générale présidée par M" PArclievéque de Paris, le a6 avril 1867. Paris, imprimerie Victor Goupy.
L\ CRISE DK 1870-1871 119
grandes, parce qu'elles avaient avec elles la toute-puissance de la charité! »
Les faits donnaient certes le droit à M. de Melun de parler en ces termes : ce n'était point là l'exagération regrettable que l'on rencontre trop fréquemment dans les rapports où sont exposés les résultats des associations charitables. Quelques détails et quelques chiffres suffiront à rétablir.
Soit à Paris, soit dans la banlieue, les patronages étaient au nombre de soixante-quinze et réunissaient bien près de neuf mille jeunes filles : on était loin des vingt débutantes de la rue de l'Épée-de-Bois !
Ainsi donc, dès lors, l'œuvre obtenait le succès du nombre; mais, chose encore plus précieuse, elle avait reçu la haute consécration du Pape Pie IX. « L'année dernière, disait M. de Melun dans le rapport de 1867 que nous citions plus haut, le Souverain Pontife a daigné élever l'œuvre à la dignité d'une archiconfrérie, en lui donnant pour centre l'église du Drancy, qui se recommande à la piété des jeunes flUes par de si touchants souvenirs. Pour vous associer à la pensée du Père commun des fidèles, ajoutait M. de Melun en s'adressant à M»' l'Archevêque de Paris qui présidait la séance, vous avez bien voulu en confier la direction à un de vos plus zélés coopérateurs, en sorte que le patronage béni par le Chef de la chrétienté, protégé par le premier pasteur du diocèse, présidé dans chacun de ses comités par le curé de la paroisse, et confié à la direction des Sœurs qui ont voué leur vie au service de Dieu, peut aspirer maintenant à la grandeur et à la durée des institutions que l'Église adopte et sanctifie. »
Le siège de Paris et la Commune n'interrompirent pas la marche ascendante de TœuYre. Ici encore nous nous voyons obligé de faire de larges emprunts aux rapports de M. de Melun, et en présence des actions héroïques racontées par le président des patronages, nous éprouvons le même scrupule que M?' Baunard écrivant la vie de M. de Melun : nous n'osons abréger, tant est beau et suggestif le tableau de la foi courageuse de ces jeunes ouvrières.
Au commencement de 1870, disait M. de Melun dans son rapport à l'assemblée générale de 1872*, près de dix mille jeunes filles étaient reçues, à Paris, dans soixante-quinze patronages. Le premier siège les trouva exactes à leurs péunions et fidèles à leurs habitudes. Elles ne furent à l'abri ni des souffrances ni des sacrifices ; le deuil et la misère entraient à la fois dans leurs maisons, un grand nombre de leurs dames patronnesses s'étaient éloignées, la caisse était vide. Les ambulances avaient envahi la plupart des lieux de réunions ; le patronage, comme l'école, dut souvent céder la place aux blessés. Mais si la maison était fermée aux jeux et aux récréations, l'église était ouverte à la prière. Le patronage ne songeait pas à se distraire et à s'amuser ; il se retrouvait, chaque dimanche, au pied des autels; souvent après l'ofUce, il se réunissait dans des locaux ouverts à tous les vents, où le courage se retrempait dans la communauté des souffrances chrétiennement supportées. Les jeunes ouvrières qui n'avaient pas d'ouvrage — et c'était le très grand nombre — allaient chez les Sœurs se consoler de leur inaction ; elles raccom-