UNE JOURNÉE DE BDIANCHB
quart, les ouvriers jusqu'à dix. Selon la saison, on joue dans les salles ou dans la cour : c'est l'heure des fameuses parties de mélisse ou des jeux de porté, de colin-maillard, de mains chaudes, sans compter les pittoresques charades qui font travailler tant de petites tètes le lendemain en rabotant les planches, forgeant le fer ou guillochant les métaux précieux. La soirée se termine par la récitation du chapelet.
En principe, il suffît dans la plupart des villes d'ouvrir, dans un quartier populeux, les portes d'une cour où sont suspendus quelques agrès de gymnastique, où sont placées une balançoire et une bascule, pour voir affluer un grand nombre d'enfants.
Il faut donc bien se dire qu'un patronage du jeudi est très facile à créer. Mais ce qui est beaucoup plus difficile, c'est de tirer parti de tout ce petit monde, d'empêcher qu'au sein d'une œuvre inspirée par la charité chrétienne, il ne se fasse du mal au lieu de bien ; de former ces nombreux enfants, de faire germer ces grains entassés dans un sillon trop étroit et de les faire mûrir pour l'époque de la première communion d'abord et de l'apprentissage ensuite.
Pour y parvenir et pour faire en môme temps une œuvre forte et durable, survivant au dévouement des aumôniers, des directeurs, des confrères, qui forcément disparaîtront
UQ jour, il n'y a qu'un seul moyen possible : donner à rœuvre une organisation toute chrétienne. C'est elle que je veux étudier. Nous ne l'envisagerons pas, si vous le voulez bien, dans son ensemble, mais nous en parcourrons les moindres sentiers et détours.
L'enfant qui, pour la première fois, entre au patronage vers neuf ou dix ans, partage d'ordinaire sa vie entre la famille, l'école et la rue. Ces trois milieux ont dû laisser en lui des traces déjà ineffaçables; et, pour qu'un patronage réponde au besoin qui l'a fait créer, il doit emprunter quelque chose à chacun d'eux : je dirai donc que Venfant doit y trouver une partie de l'affection qu'il rencontre dans sa famille, une partie de la discipline à laquelle il se soumet à l'école, une partie de la liberté dont il jouit dans la rue.
Voilà, en quelques mots rapides, la théorie esquissée ; j'ai hâte d'en venir à la pratique.
Nous allons assister à une journée ordinaire, ne comportant que des exercices habituels.
Nous arrivons à l'œuvre à midi et demi : à cette heure la porte est largement ouverte, entre qui veut. Peu à peu les enfants se présentent, et, en braves écoliers qu'ils sont, ils courent tout de suite aux jeux. Ces jeux ont un caractère tout particulier, que nous ne retrouverons plus dans le reste de la journée : aucun d'eux n'est indiqué spécialement dans le règlement, et, à part certains amusements tcfujours interdits au patronage, la plus grande liberté est laissée aux enfants à ce sujet. C'est l'heure où régnent la bascule, la balançoire, les billes, les chats multiples, chat mort, chat coupé, chat perché, etc.
Mais c'est surtout un moment essentiellement précieux
LE PATRONAGE Dtl lEUDI 217
pour MM. les aumôniers, directeurs et confrères : c'est le moment de dire bonjour à tout ce petit peuple, de distribuer d'innombrables poignées de main, de causer plus particulièrement avec certains enfants dont la conduite laisse à désirer, d'encourager d'un mot les uns, de faire un peu les gros yeux à d'autres, de suivre de près des situations de famille ou d'école, de faire connaissance avec les petits nouveaux et de témoigner à tous, mieux qu'on ne pourra le faire au milieu des exercices variés de la journée, cette simple et douce amitié dont les enfants ont si grand besoin, et qui remplace pour eux l'affection qu'ils ne rencontrent pas dans une famille démembrée par l'immoralité ou les exigences du travail.
Mais il est une heure ; la cloche sonne, c'est le contrôle. Tous les enfants sortent dans la cour d'entrée du patronage, s'y mettent en rangs sous la surveillance d'un directeur ou d'un confrère, puis repassent par le contrôle, au guichet duquel ils déposent leur livret d'écolier admis ou leur carte d'aspirant. Ce livret ou cette carte ne leur sera rendu que le soir au moment de la sortie.
A une heure un quart, un nouveau coup de cloche ; c'est le signal de la mise en rangs. La mise en rangs ! Voilà un point pratique et délicat dans la journée du jeudi. Elle doit être rapide, faite de gaieté de cœur, mais sans tumulte : ce ne sont point des rangs d'école que nous demandons aux enfants, ni le silence absolu, ni les bras croisés. C'est de la simplicité, de l'entrain et de la bonne tenue. Cet entrain associé à la discipline, ce sont là deux points essentiels dans l'esprit du patronage. L'entrain attache l'enfant à la maison ; la discipline assure la marche régulière de l'œuvre.
Si 8 ORÛANISATION DES PATHONAGES
Les enfants se disposent par sections, auxquelles sont assignées des places spéciales. Puis nos deux cents gamins rentrent dans la grande salle du patronage, où Tun des directeurs ou des confrères va donner quelques avis, s'il est utile; raconter une belle histoire, qui leur fera ouvrir de grands yeux et oublier de compter les billes dans leur poche ou de causer avec le petit voisin. N'entrons pas avec eu3^ dans la salle, où les avis et Thistoire nous apprendraient peut-être peu de chose sur Torganisation du patronage ; mais venez plutôt avec moi à la chapelle, vous y verrez une petite réunion charmante : celle de la congrégation du jeudi. Je ne vous en dis pas plus long : je dirai seulement que la piété, pour un patronage du jeudi, c'est le nerf de la guerre.
A une heure trois quarts y un nouveau coup de cloche est bientôt suivi des cris joyeux des enfants qui sortent de la salle des avis. Ils se divisent aussitôt en deux groupes ; les uns, ce sont les braves, les délurés, les vrais comme on dit, vont dans le grand terrain se placer en pelotons pour la gymnastique; les autres, les plus jeunes, les plus nouveaux, les plus craintifs et avec eux quelques enfants plus âgés chargés de l'entrain dans les jeux, se livrent, dans la petite cour, à une belle partie de balle au chasseur.
Regardez dans la grande cour, la gymnastique Tient de commencer. Nous avons en moyenne dix pelotons, qui contiennent chacun une dizaine d'enfants. A la tète de chaque peloton est un moniteur; ce jeune gymnasiarque, souvent très habile déjà, prend fort à cœur sa tâche. C'est sur lui que reposent en grande partie la discipline et la bonne tenue de sçs élèves. Ces pelotons se composent tou-
jours autant que possible des mêmes enfants, et j'avoue que dans le patronage que nous visitons on est arrivé sans grande peine à des résultats très satisfaisants à re sujet. Vous comprendrez aisément tous les avantages de cette méthode : Tenfant prend goût à son peloton ; il a conscience des progrès qu'il y fait, il gagne des places sur ses camarades, ses succès l'encouragent; et l'on en voit souvent de bons petits écoliers qui, après avoir longtemps hésité à s'enrôler ainsi, finissent par ne plus rêver que barre fixe et voltige. Tout cela se reporte naturellement en affection sûr le patronage, qui leur fournit ces moyens de s'amuser.
La leçon, commandée par un directeur ou un confrère, commence par des mouvements élémentaires. Je viens de prononcer un mot qui, si je ne me trompe, n'était guère en odeur de sainteté parmi la plupart d'entre nous durant nos années de collège. Eh bien, je mets en fait que ces mouvements élémentaires, quelque insipides qu'ils puissent paraître au premier abord, peuvent quelquefois devenir très attrayants pour nos enfants. Tout dépend de la façon dont procède celui qui les commande. Avec de l'entrain et de l'émulation, on finit par obtenir beaucoup de nos petits écoliers. Ils se laissent prendre pour ainsi dire au coup d'oeil des mouvements faits avec ensemble, avec vigueur et discipline, avec de la perfection dans leur exécution. Le petit Français sera toujours captivé par ces démonstrations extérieures. Il s'acharnera à frapper du pied le sol en cadence, à lancer vigoureusement les bras en l'air, à faire résonner la cour en comptant : un, deux, trois, quatre. Kt vous pouvez alors lui imposer une discipline sévère; loin
de la redouter, il Taimera ; vous pourrez le plier à des commandements brefs et rapides, il oubliera tout pour vous obéir; il se pénétrera de votre esprit quelque peu militaire, il se rappellera, en s'efforçant de marcher au pas, les régiments qui passent sur le boulevard. Dans son âme, l'enthousiasme est né ; vous êtes tout-puissant. Tenez ! écoutez plutôt : « Allons donc ! Un peu de nerfs ; un peu de vigueur, les troupiers! Comptez donc!... Attention!... Cessez!... C'est bien, enfants!... Gardeàvo*! Pour votre récompense, nous allons chanter un couplet. Un, deux, trois :
Le tambour bat, le clairon sonne.
Qui reste en arrière? personne, etc. »
Voici un confrère qui tient dans sa main ses petits hommes ; il les fera passer par où il voudra. — Grâce à quel procédé ? me direz-vous. Grâce à son influence personnelle, sans doute, grâce surtout à ce mélange judicieux de bonhomie et de discipline, contraste sur lequel je reviens sans cesse, parce qu'il est le secret du patronage des écoliers; il fait naître l'affection au cœur des enfants, tout en domptant leurs petites natures rebelles ; contraste si bien traduit par ces mots d'un petit patronné revenant embrasser sa mère au retour d'une première journée de patronage; je répète textuellement : « Eh bien! as-tu vu M. X... ? disait la maman. — Oh oui ! c'est un monsieur gentil tout plein; il nous fait si bien rigoler \ seulement il ne faut pas faire de bêtises avec lui. Dis! j'y retournerai jeudi prochain. » Cette phrase, c'est une méthode de patronage.
Après les mouvements élémentaires qui durent un quart
d'heure environ, les pelotons, toujours au commandement, se rendent aux agrès qui leur sont assignés. Aux agrès qui peuvent présenter quelques dangers {cheval, voltige ^ anneaux), les confrères aident et retiennent les enfants. On change d'agrès toutes les dix minutes. A cet effet, les petits gymnasiarques s'alignent dans chaque escouade et se mettent en marche au pas accéléré et en comptant.
Regardez l'aspect de la grande cour; regardez nos huit, dix ou douze pelotons devant leurs agrès; voyez ce petit moniteur mettant lui-même le bon ordre dans son escouade, et dites-moi si la discipline ne peut s'associer à l'idée éminemment douce et charitable du patronage du jeudi ?
Ils seront tous, ou presque tous, à leur même place jeudi prochain, et c'est un fait d'expérience, que ce sont ces enfants-là qui persévèrent le mieux. Mais ce n'est pas tout; tenez, voici M. X..., aûmonier de l'œuvre, qui vient passer la revue de ses troupes. Il s'en va peloton par peloton, disant bonjour à tout le monde. « Eh bien I mon petit, votre papa qui était malade, comment va-t-il maintenant?... Et vous ? combien y a t-il de temps que l'on ne s'est pas confessé? » etc., etc.
Je vous avais promis de ne pas vous montrer de vue d'ensemble; j'ai cédé à l'attrait du coup d'œil de la cour du patronage le jeudi vers deux heures et demie.
J'espère que vous ne m'en voudrez pas. Vous y avez vu réunies l'action religieuse, l'action individuelle de confrères et la puissance de la discipline.
Enfin, à deux heures cinquante, la gymnastique et la balle au chasseur sont terminées, la cloche sonne; tout le monde se met en rangs pour entrer aux catéchismes.
Je n'insisterai pas longtemps sur les catéchismes. Je veux seulement en esquisser rapidement l'organisation. Tous les enfants sont divisés en réunions différentes : la première, se composant de quatre-vingts à cent enfants, comp>rend ceux qui ont fait leur première communion ou qui vont la faire dans l'année courante; ils se rendent à la chapelle, où un des aumôniers leur donne une instruction religieuse plus complète et un peu plus élevée. La seconde réunion se compose de tous les autres enfants qui savent déjà leurs principales prières, c'est-à-dire : Notre Père, Je vous salue Marie, Je crois en Dieu, Je confesse à Dieu, les actes de foi, d'espérance, de charité, de contrition et le Souveneznous. Tout ce groupe, d'environ soixante enfants, se rend dans la grande salle du patronage, où un autre aumônier les instruit des premiers rudiments de la religion et des principaux traits de l'Ancien et du Nouveau Testament. Enfin, la troisième réunion comprend tous les enfants ne sachant pas leurs prières. Elle se tient au premier étage de la maison; on divise les petits catéchisés en autant de groupes qu'il y a de prières à apprendre. Au fur et à mesure qu'ils savent le Notre Père, ils passent au groupe du Je vous salue Marie, et ainsi de suite.
L'un des confrères a la direction générale des catéchismes, des prières, d'autres lui aident dans cet enseignement ; enfin, il lui est adjoint, le plus souvent, trois ou quatre enfants de la congrégation du jeudi, qui s'acquittent, je vous l'assure, parfaitement bien de la mission qui leur est confiée.
Cette œuvre est excellente : elle s'accompagne de petits avis, de recommandations de piété, etc.. Nous regrettons
seulement de ne pas voir s'associer à nous, comme cela existe dans certaines villes de province, des jeunes gens de quinze ou seize ans, ayant un peu de liberté le jeudis et venant, de bonne heure, apprendre au patronage et la joie que Ton ressent à instruire ces pauvres enfants, et la force que l'on y acquiert pour résister aux tentations d'un âge difficile.
Le premier jeudi de chaque mois, les deux dernières catégories d'enfants se rendent à la chapelle à trois heures vingt pour assister, avec la première, au salut du Très- Saint-Sacrement.
A trois heures trente-cinq sonne la récréation générale.
Elle se compose tout simplement de trois grands jeux de barres et de jeux de guides pour les plus jeunes des patronnés. Des cordes tendues entre les arbres et les barrières séparent ces différentes parties. Les chefs des camps sont désignés d'avance. Au sortir des catéchismes, ils se rendent aussitôt dans la cour, où doit s'engager la lutte, et tirent les camps. Les confrères ont leur place assignée dans les différents jeux ^
J'ajouterai cependant que le premier jeudi du mois, il y a, au lieu des jeux de barres, une magnifique partie de bataille à la balle ; et que les jours de mauvais temps on permet, comme le dimanche, les échasses.
A quatre heures et demie, la cloche sonne. Tout ce petit monde se met en rangs ; on distribue les cartes et les livrets ;
I. Pour le détail de ces jeux, on peut consulter TexceUent Manuel du R. P. DB Nadaillag; le Bulletin de la Commission des Patronages a également publié de nombreux articles sur cette question si importante pour une œuvre de jeunesse.
c'est aussi à ce moment que les nouveaux se rendent chez M. le directeur pour se faire inscrire, et les aspirants pour échanger un livret d'enfant admis contre leur carte. Puis tous se rendent dans la salle, où Tun des directeurs leur donne des avis sérieux sur la journée qui vient de s'écouler, sur la marche générale du patronage, sur les solennités religieuses prochaines, les dangers qu'ils peuvent courir à telle ou telle époque de Tannée, fêtes foraines, foire au pain d'épices, ou bien encore sur l'assistance à la messe du dimanche, les catéchismes, la première communion, l'apprentissage, etc. Si je n'insiste pas sur ces avis c'est à dessein : ils ne rentrent pas dans l'organisation proprement dite du patronage que nous étudions aujourd'hui. Cette réunion se termine à cinq heures par la prière du soir et le départ de tout ce petit peuple.