Le \engeur de nos pères I
Ces braves gens m'ont fait une réception quasi royale A peine avons-nous descendu les pentes des montagnes qui dominent Niagassola que déjà nous entendons résonner le tam-tam ; à ses sons graves se joignent les accents aigus de la flûte, les modulations de la guitarre et les notes perlées du balafon l. C'est Mamby, le roi du Manding, qui vient à notre rencontre précédé de ses griots musiciens ; devant eux quatre jeunes gens chantent, dans un langage pompeux et que ma modestie devrait taire, la prise du village de Koma, l'ennemi héréditaire de Niagassola. Il n'est pas indifférent, pour se rendre compte du génie de la langue malinkaise, de reproduire ce chant dont voici la traduction :
Le voilà, notre chef blanc!
Il a l'œil et l'oreille du maître qui commande aux deux grandes rivières.
Cette terre où il a construit sa case est à lui; Les hommes qui la cultivent sont ses hommes; Car il les a sauvés !
Ils lui apportent leur plus beau mouton. Car il est leur chef!
Il porte un sabre d'argent ; Le jour du combat, il le tient à la main. Il dédaigne le fusil et marche devant ses tirailleurs. Tous les chefs noirs le mettent en joue,
1. Sorte de clavier fait de touches en lames de bois dur réglées par ordre de longueur sur des calebasses vides et que l'on frappe avec deux petits marteaux, comme le xylophone. Le son produit par cet instrument est à quelque distance, assez semblable à celui d'un piano.
Tous les chefs noirs tirent sur lui,
11 marche devant ses tirailleurs !
Sa poudre a fait un trou dans le tata,
Comme le feu qui tombe d'en haut,
Qui jette les cases à terre ! »
Vingt hommes peuvent passer par le trou
Cent fusils le défendent ;
Tl marche devant ses tirailleurs ;
Il pénètre le premier dans le tata,
Cent fusils tirent sur lui,
Mais l'éclat de son sabre fait fuir tous les guerriers !
Le vitux roi Mamby me reçoit avec de véritables transports de bonheur, ainsi que tous les siens qui hurlent Anamon! (c'est vrai!) à chaque vers des griots. Il nous accompagne à la tête de cinq cents ou six cents personnes, aussi longtemps que ses forces le lui permettent; et toute cette cohue vociférante prend avec nous le chemin du campement. Marcantoni, qui vient de nous rejoindre, nous y installe, puis il nous quitte discrètement peu après afin de nous laisser prendre quelque repos. Les gens de Niagassola abandonnent la place avec lui, et nous ne tardons pas à nous endormir, charmés d'une réception vraiment touchante do la part de demi-sauvages à qui les Européens reprochent si volontiers le manque absolu de tout sentiment de reconnaissance.
A quatre heures du soir, tout est disposé pour le palabre que je vais tenir avec mes anciens guerriers ; bientôt ils arrivent enfouie et prennent place.
Les plus renommés d'entre eux s'installent sur nos caisses disposées en demi-cercle autour de ma tente; les autres s'assoient par terre à la turque, le fusil entre les jambes. En quelques mots je leur retrace la progression par eux suivie pour devenir de rudes guerriers bien entraînés à la fin de la campagne ; je les remercie des services qu'ils nous ont rendus à cette époque et je leur annonce que le commandant supérieur m'a chargé, pour les récompenser, de leur remettre des cadeaux; il aurait voulu les leur faire plus riches et plus nombreux, mais ses ressources sont limitées ; tels qu'ils sont, ils leur prouveront que la France et les chefs qu'elle envoie dans leur pays n'oublient pas les services que les Malinkés leur rendent.
La distribution des sabres, des étoffes, des colliers commence alors, au milieu d'un déluge de remerciements. Nous nous séparons apparemment contents les uns des autres, car, toute la soirée les gens du village, déjà fort émus et chancelants, nous apportent d'énormes jarres de dolo. Sur le tard, les griots viennent nous offrir, devant de grands feux qu'ils allument, une aubade et des danses qui ne se terminent que très avant dans la nuit.
Le lendemain, 10 janvier, je me rends au fort pour m'entendre avec le commandant au sujet de l'établissement du service de courriers au moyen desquels je pourrai communiquer du Niger avec le commandant supérieur. Marcantoni me fait part
de tous les renseignements qu'il possède sur la situation politique dans les Etats riverains du Niger, aussi bien que ceux concernant l'empire du Ouassoulou.
Samory, d'après les dires parvenus à Niagassola, serait pour le moment aux prises avec une double difficulté.
D'abord son père, Lakhanfiâ-Touré, aurait, malgré sa défense formelle, sacrifié aux arbres du bois sacré de Sanankoro, et il aurait commis cet acte de fétichisme devant toute la population de la ville. Un pareil scandale devait porter, comme on le conçoit aisément, un tort notable au prestige de Samory, chef des croyants et élu de Dieu. Aussi l'almamy, pour le punir de son idolâtrie, venait, disait-on, de le dépouiller de tous ses biens et de le réduire à un état voisin de la misère, semblable à celui où il se trouvait avant les hautes destinées de son fils. Dans un empire comme celui de Samory, où l'almamy est maître, après Dieu, de la vie et des biens de tous, pareil châtiment aurait passé inaperçu si les frères du monarque noir ne s'étaient pris de pitié pour leur vieux père et n'avaient exploité ce sentiment pour créer un parti sourdement hostile qui s'accroissait chaque jour de tous les mécontents et des nombreux partisans qu'ils s'étaient faits par leurs largesses.
Samory n'ignorait rien de leurs façons d'agir: dès que leur opposition à ses volontés se mani-
festerait ouvertement, il les dépouillerait subitement, eux aussi, des charges et des honneurs dont il les avait revêtus; il les traînerait à sa suite sous une étroite surveillance, se réservant d'en finir avec eux à la moindre faute, par quelque exemple terrible.
Enfin, ses armées auraient éprouvé un échec de quelque importance dans. la lutte ouverte sur ses frontières de l'est, contre Thiéba, roi des pays bambarras, entre Tengrela et Kong.
On dit, de plus, que Samory est peu désireux do voir les Français explorer son empire ; il semblerait disposé à m'arrêter sur le Niger, et à se porter à ma rencontre afin que je ne puisse faire le levé de la route qui mène à sa capitale.
Pour déjouer ce plan, je vais me tenir coi, avançant sans mot dire jusqu'au Siéké. De là je lui enverrai avis officiel de mon arrivée ; il le recevra ainsi trop tard pour prendre les mesures qu'il médite, et nous aurons franchi le Niger en un point à ma convenance, alors qu'il lui restera à peine le temps de nous faire préparer des logements à Bissandougou ou à Sanankoro.
Le 11 janvier, tous nos préparatifs sont terminés ; le service des courriers, ceux d'espionnage, de ravitaillement sont prêts à fonctionner ; des sacs de cartouches sont soigneusement dissimulés dans les ballots de mes hommes ; nous sommes tous prêts à tout événement heureux ou malheureux. Demain nous franchirons la rivière Kokoro et
quitterons définitivement les territoires sur lesquels s'exerce l'influence française.
Avant de quitter Niagassola, qu'il me soit permis d'en dire l'histoire, telle que je l'ai recueillie de la Louche des anciens du pays ainsi que des g?'iot$, qui se transmettent de père en fils la tradition et sont en quelque sorte les bardes du Soudan occidental. Cette histoire offre certaines garanties d'exactitude, car j'ai été à même de la contrôler maintes fois en comparant ce qui m'en avait été conté aux chants de guerre des régions avoisinantes.
Le royaume, dont la capitale est encore Niagassola, appelé actuellement Manding, autrefois Malinkadougou ou Malinkadiamani (pays des Malinkés), a été fondé vers l'année 1705 par Nassikha-Mamby-Koumou, chef de la famille des Massarés ou Keitas.
Les Massarés viennent de l'Est; ils font partie du grand exode des Peulhs qui, originaires de la Haute-Egypte (foulas, fellahs, fellahatas), se sont mélangés peu à peu aux indigènes, tout en se dirigeant vers l'Ouest aux xme, xive et xve siècles, et, après un long arrêt dans le Haoussa, sont enfin parvenus, de nos jours, jusqu'à l'océan Atlantique. La race métisse peulhe peuple actuellement les deux rives du Niger, depuis Tombouctou jusqu'à ses sources ainsi que les rives du Sénégal
supérieur et les contrées appelées Bélédougou, Fouladougou, Khasso, pays de Kita, Manding, Massarédougou, pays de Bammako, Siéké, Bouré et en partie le Fouta-Djallon.
La famille des Massarés est une des premières qui passa le Niger et vint s'établir sur la rive gauche ; aussi depuis longtemps n'est-elle plus considérée comme faisant partie de la race métisse peulhe, appelée bambarra, dont les suddivisions de famille sont actuellement les Diallo, les Diakaté, les Sidibé et les Sankaré.
Kendé-Mansa-Makhan-Mamby, quoique simple chef de cases, avait été reconnu comme chef par les émigrants composant l'immense colonne qui passa le fleuve en même temps que lui; ses exploits étaient fameux et les guerriers massarés renommés et craints.
Plus de cent ans auparavant, leurs ancêtres formaient dans le Haoussa une sorte de légion privilégiée de captifs de guerre qui passait pour être le plus ferme appui de la puissance du sultan de Kano. Ces sortes de janissaires étaient devenus si redoutables qu'un jour, ayant à se plaindre de leur maître, ils quittèrent ses Etats, emmenant avec eux leurs armes et leurs familles sans que le sultan osât s'opposer à leur départ. Depuis cette époque, eux et leurs descendants toujours victorieux, mettaient à feu et à sang les pays d'entre Niger, cherchant une terre qui leur fût hospitalière et où ils pussent enfin s'établir.
Ils franchirent le Niger supérieur, comme je l'ai dit plus haut, sous la conduite de Mansa-Makhan, en 1705, s'emparèrent du territoire de la rive gauche et s'y fixèrent. Après diverses expéditions, qui eurent pour résultat de jeter la désolation et la ruine dans la région comprise entre le Bafing et les monts du Manding, leur chef redouté construisit sa résidence particulière à l'est de Niagassola, en un lieu situé entre la Falima et la rivière de Balandougou; dans le même temps, sur l'emplacement actuel de Niagassola, il établissait les guerriers de son armée qui n'appartenaient pas directement à sa famille.
Les vestiges des ruines de sa résidence, Ouaramban, subsistent encore ; un pan de mur qui a résisté au temps et à la végétation montre ce que devait être cette forteresse. Son épaisseur est de 3 mètres ; il est construit avec d'énormes blocs ferrugineux posés avec beaucoup de méthode et reliés entre eux par de l'argile dure comme du grès.
Plusieurs familles diverses avaient suivi la fortune des Massarés dans leur exode ; elles s'établirent dans le Siéké, entre Mansalah et Oudoula, sur les deux versant des monts Sakala et Saninkouroula, et des monts s'étendant du Bouré au Niger.
A cette époque un chef puissant nommé Suleyman ou Sireman, roi des Dialonkés, race aborigène, terrorisait les régions entre le Tankisso
et le Bafing. Ce conquérant n'était donc séparé des Massarés que par le Bouré, dont les mines d'or étaient pour chacun un objet de convoitise ardente ; aussi cepays ne tarda-t-il pas à se transformer en véritable champ clos, et les chants des griots sont remplis des hauts faits de Mansa- Makhan et de Sireman.
Il serait facile de reconstituer d'une façon à peu près complète l'histoire de ces guerres, en notant les épopées diverses que rappellent aux jeunes guerriers les bardes dialonkés 1 et les griots mandingues.
Quoi qu'il en soit, la lutte se termina à l'avantage de Mansa-Makhan-Mamby, qui rejeta définitivement Sireman et les Dialonkés au delà du Haut- Bakhoy. Comme on le verra dans l'histoire du Ouassoulou, son petit-fils Bakary devait être aussi un guerrier fameux, dont seul le terrible prophète El-Hadj-Omar put avoir raison après un siège de plusieurs années de Dinguiray, sa capitale.
La tradition rapporte que le roi du Bouré, oubliant sa communauté d'origine avec les Massarés et les liens de vassalité qui l'attachaient à leur chef, s'était rangé avec ses guerriers sous la bannière de Sireman. Celui-ci ayant été battu dans les grandes plaines qui s'étendent au nord de Didi, entre Fourgué-Koudédi et Dora, le roi du Bouré
1. Race aborigène chassée dans les montagnes du Dialonkô. » dougou par les Massarés, les Camaras et les Camisoros. La race des Dialonkés tend à disparaître.
tomba entre les mains de Mansa-Makhan. Ce dernier fit décapiter le roi vaincu; puis il exigea la remise d'une mesure d'or équivalente au poids de la tête du roi décapité. Mais, pendant la nuit, les gens du Bouré en enlevèrent fort habilement la cervelle et la langue pour la rendre moins lourde.
Le lendemain, lorsque la tète, ainsi allégée, fut mise dans la balance qui faisait contrepoids à la poudre d'or, le chef de Niagassola s'aperçut de la fraude : « La cervelle qui pense et la langue qui traduit la pensée d'un roi aussi remarquable qu'était le vôtre, ne valent-elles pas celles des dix hommes les plus importants d'entre vous? Donnezmoi donc sur-le-champ vos dix langues et vos dix cervelles, afin que nous rétablissions la pesée! » Et vomme les pauvres diables, tout tremblants, ne paraissaient montrer aucun empressement à le satisfaire, il leur fit d'abord couper la langue au fond de la gorge, puis ensuite fendre la tête et en retirer la cervelle; le tout fut jeté sanglant sur un des plateaux de la balance, tandis que, sur l'autre, l'or s'amoncela jusqu'à ce qu'ils fussent de niveau.
A sa mort, Mansa-Makhan avait réuni d'immenses richesses et créé un formidable empire. Du Bafing à Kita, de Kita à Bammakou, le Gadougou, le Baniakadougou, les confédérations du Bafing, enfin, et, à peu de chose près, toutes les régions actuellement sous notre protectorat, reconnaissaient son autorité et lui payaient tribut. Ses frères, pour faire des funérailles dignes de
lui, et aussi pour que personne ne puisse jamais souiller la demeure de ce grand roi, incendièrent sa résidence, Ouarainban, et la détruisirent de fond en comble. Depuis cet événement, aucun indigène n'a jamais construit sa case, défricbé un foutou1 ou peut-être même foulé du pied l'emplacement de la demeure de Mansa-Makhan.
Ses successeurs conservèrent presque intacts l'influence et le pouvoir de Niagassola, qui était devenu la capitale de l'empire. Heureux dans toutes leurs guerres, grâce à la valeur des Massarés et au grand nombre d'hommes qu'ils traînaient à leur suite, ils semèrent au loin la terreur pendant plus d'un siècle. La crainte inspirée par leurs colonnes était au moins égale à celle que causent actuellement les hordes de Samory ; le père de mon interprète, dont les parents habitaient le Fputa-Djallon, se rappelle avoir fui maintes fois dans les bras de sa mère au cri de : Mamby kélélê! (Voici la colonne de Mamby!)
Mungo-Park, lors de son passage à Niagassola, en 1797, alors que Koumou-Mamby régnait sur ce village et faisait construire le Dion-Foutou 2 actuel, relate l'intelligence des Massarés et s'étonne de leurs grandes richesses, surtout en bestiaux. Le Mamby actuel prétend que, lorsqu'il était enfant,