MAITRE DE LA VIE DES HOMMES, ICI ON NE PASSE PLUS
Et, en effet, jusqu'à la paix, personne ne fut assez téméraire pour franchir cette menaçante barrière.
C'est avec les chefs que je viens de nommer que nous fîmes de même en avant d'Oudoula, en avant de Bodala, au gué du Bakhoy, à Bendougou, au Balanko, devant Balankoumakana, où nous tuâmes cinquante-trois sofas après une pénible marche d'un jour et d'une nuit dans les marais ; en avant de Bananikoro, sur tous les chemins enfin qui conduisaient à Niagassola. A partir de ce moment les fourrageurs ou les partisans ennemis ne passèrent plus ; à dater de ce jour les femmes, les enfants et les vieillards dormirent en paix autour de nous, et, pendant ce temps, leurs guerriers faisaient de longues marches pour aller récolter la dime sanglante que j'exigeais d'eux.
C'est ainsi que je devins l'ami de Samory!
Tous ces braves Malinkés auront des écharpes en soie rouge, des sabres incrustés ou damasquinés et des étoffes de fête pour leurs femmes. Le colonel Frey les leur avait promis en récompense de leur
vaillance ; je suis heureux de pouvoir tenir ses promesses.
Un courrier de Marcantoni vient me trouver au milieu de ces occupations pour m'offrir l'hospitalité au fort.
Je lui suis reconnaissant de sa bonne attention ; mais comment l'accepter alors que nous sommes suivis de plus de cent cinquante hommes? En effet, pendant la journée, nombre de mes anciens guerriers sont descendus des montagnes où ils habitent, le fusil sur l'épaule et le sabre au côté; ils veulent m'escorter jusqu'aux dernières limites du Manding. Nous irons camper demain dans un coin ombreux que je connais, au pied de la montagne, à égale distance du fort et du village, près d'un délicieux ruisseau d'eau fraîche qui ne tarit jamais.
A la nuit tombante, mes hommes ont fait une capture magnifique. Tout autour de notre campement, le plateau était en feu ; ils avaient tendu force lacets dans les hautes herbes pour capturer le gibier chassé par l'incendie. Trois volatiles de 80 centimètres de haut, pesant chacun près de 10 kilogrammes, sont venus s'y faire prendre. A part la crête et l'envergure, qui sont celles d'oiseaux de haut vol, ils ressemblent à des dindons de France. On les appelle tougou, et le plus jeune d'entre eux aura l'honneur de figurer demain soir tout entier au dîner que nous offrirons sous la tente à Marcantoni et à son médecin.
Inutile d'ajouter que la capture de ces tougous
permet au docteur Fras d'enrichir son carnet de deux grandes pages de descriptions ornithologiques, car c'est une découverte pour l'histoire naturelle.
Demain, nous nous mettrons tous en grande tenue pour entrer à Niagassola : l'or, les aiguillettes, les manteaux flottants rouges et bleus, les amples vêtements de couleurs éclatantes, les tapis de selle brodés, tout sera tiré des ballots à cette occasion.
Il me tarde bien de savoir si les habitants de Niagassola m'ont oublié, eux qui autrefois, avec leur imagination vive et pleine d'exagérations souvent puériles, m'acclamaient au retour de chaque expédition en m'adressant les qualifications les plus flatteuses de leur langage : Tié kili /celé1 ! Mokho fama doûssou2 ! N'télou fâ3! N'taniokho falou 4 / Dix-huit mois bientôt se sont écoulés depuis ces événements, et les noirs ont l'esprit mobile et la mémoire courte.
Mes deux compagnons étant plus jeunes, voient les hommes sous un meilleur jour; ils m'affirment qu'ils se souviendront du chef blanc qui a si longtemps combattu pour leur indépendance. Et, en effet, les événements leur ont donno pleinement raison.